{"id":2118,"date":"2018-03-11T08:28:32","date_gmt":"2018-03-11T06:28:32","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=2118"},"modified":"2021-04-22T18:48:41","modified_gmt":"2021-04-22T16:48:41","slug":"jacques-roubaud-peut-etre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/jacques-roubaud-peut-etre-2118","title":{"rendered":"Jacques Roubaud, Peut-\u00eatre"},"content":{"rendered":"<p><em>Remember<\/em> Gide ? \u00ab L\u2019art na\u00eet de contrainte, vit de luttes et meurt de libert\u00e9. \u00bb La phrase a nourri tant de sujets de dissertations qu\u2019elle est devenue un truisme, pensez-vous\u2026<br \/>\nSi seulement ! Si seulement tous les imb\u00e9ciles qui pr\u00e9tendent \u00e9crire se donnaient un peu plus de contraintes.<a href=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/jacques-roubaud-peut-etre-002118.html\/peutetreoulanuitdedimanchecouv\" rel=\"attachment wp-att-2125\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-2125\" src=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/files\/2018\/03\/PeutetreoulanuitdedimancheCOUV.jpg\" alt=\"PeutetreoulanuitdedimancheCOUV\" width=\"187\" height=\"300\" \/><\/a>\u00a0C\u2019est de contraintes que <a href=\"https:\/\/diacritik.com\/2018\/01\/17\/jacques-roubaud-quest-ce-que-cela-peut-etre-une-autobiographie-le-grand-entretien\/\">parle Jacques Roubaud<\/a> dans ce \u00ab brouillon de prose \u00bb intitul\u00e9 <em>Peut-\u00eatre ou la nuit de dimanche<\/em> \u2014 vient de para\u00eetre au Seuil. Jacques Roubaud ? \u00ab<em> I am a mathematician, retired ; and a poet, not retired, but tired<\/em> \u00bb. Sa m\u00e9moire n\u2019est plus qu\u2019un vague souvenir.<br \/>\nCes fragments quasi autobiographiques, qui pourraient prendre pr\u00e9texte du grand \u00e2ge du locuteur pour se laisser aller \u00e0 la fantaisie molle des <em>Remembrances of things past<\/em>, sont impitoyablement soumis \u00e0 sa\u00a0conscience critique, pass\u00e9s au filtre d\u2019une lucidit\u00e9 auto-d\u00e9pr\u00e9ciative qui en dit long sur la fa\u00e7on dont Roubaud a pens\u00e9 et repens\u00e9 la litt\u00e9rature, ces soixante-cinq\u00a0derni\u00e8res ann\u00e9es.<br \/>\nPar exemple\u2026<\/p>\n<p>\u00ab Persuad\u00e9 que toute autobiographie est en grande partie fictive, pourquoi ne pas jouer le jeu romanesque ? \u00bb<br \/>\nAllons-y : \u00ab C\u2019\u00e9tait l\u2019\u00e9t\u00e9. Juillet, ao\u00fbt. Plut\u00f4t ao\u00fbt. Une nuit d\u2019ao\u00fbt de l\u2019ann\u00e9e 1952. 1952 ? Pourquoi pas ? Qui d\u00e9cide ? Qui objecterait ? Personne. Tels sont les droits imprescriptibles de la fiction romanesque. \u00bb<br \/>\nOn croirait entendre Diderot, au d\u00e9but de <em>Jacques le Fataliste<\/em>. \u00ab Comment s\u2019\u00e9taient-ils rencontr\u00e9s ? Par hasard, comme tout le monde. Comment s\u2019appelaient-ils ? Que vous importe ? D\u2019o\u00f9 venaient-ils ? Du lieu le plus prochain. O\u00f9 allaient-ils ? Est-ce que l\u2019on sait o\u00f9 l\u2019on va ?\u2026 \u00bb<br \/>\nDroits imprescriptibles de la fiction, qui prend tant de libert\u00e9s\u2026 Comment, des libert\u00e9s ? Mais il n\u2019en est pas question. Il s\u2019agit juste de faire comprendre que le Jacques Roubaud d\u2019aujourd\u2019hui, qui s&rsquo;autorise \u00e0 dire \u00ab Je \u00bb, ne peut en rien \u00eatre celui d\u2019il y a soixante-cinq ans, et que le \u00ab Je \u00bb d\u2019autrefois n\u2019a rien \u00e0 voir avec celui d\u2019aujourd\u2019hui \u2014 ni, \u00e0 vrai dire, avec celui d\u2019hier soir.<br \/>\nD\u2019o\u00f9 une strat\u00e9gie formelle rigoureuse (axiome : si la forme n\u2019est pas rigoureuse, elle n\u2019est rien du tout, elle s\u2019avachit comme une fesse hant\u00e9e de cellulite, comme un \u00ab\u00a0je t&rsquo;aime\u00a0\u00bb affect\u00e9 d&rsquo;un adverbe d&rsquo;intensit\u00e9 \u2014 <em>bien<\/em> ou <em>beaucoup<\/em> \u2014 qui le d\u00e9grade imm\u00e9diatement) qui consistera donc \u00e0 utiliser telle \u00ab police \u00bb \u2014 le Times roman par exemple \u2014 pour le \u00ab Je \u00bb romanc\u00e9 d\u2019un autrefois lointain (en fait, pour le souvenir recompos\u00e9), telle autre (le Times semibold) pour le \u00ab Je \u00bb romanc\u00e9 ult\u00e9rieur, le Gill Sans Light pour l\u2019autobiographie \u00ab normale \u00bb, qui tente ou feint de s\u2019extirper de la fiction en se sachant tout aussi imaginaire, l\u2019Archer pour le Journal des Faux monnayeurs (je veux dire celui de la r\u00e9daction du livre, quand l\u2019auteur ext\u00e9nu\u00e9 se l\u00e8ve pour ob\u00e9ir \u00e0 l\u2019ordonnance de son docteur, qui lui a ordonn\u00e9 de marcher, et marcher encore, dans son studio parisien), et le New Baskerville pour la r\u00e9flexion sur l\u2019\u00e9crit \u2014 ce que j\u2019appellerai la fonction auto-critique. Dans la version liseuse, cela s\u2019imprime en couleurs diff\u00e9rentes.<a href=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/jacques-roubaud-peut-etre-002118.html\/capture-decran-2018-03-05-a-10-32-01\" rel=\"attachment wp-att-2126\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-2126\" src=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/files\/2018\/03\/Capture-d\u2019\u00e9cran-2018-03-05-\u00e0-10.32.01.png\" alt=\"Capture d\u2019\u00e9cran 2018-03-05 \u00e0 10.32.01\" width=\"601\" height=\"329\" srcset=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2018\/03\/Capture-d\u2019\u00e9cran-2018-03-05-\u00e0-10.32.01.png 601w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2018\/03\/Capture-d\u2019\u00e9cran-2018-03-05-\u00e0-10.32.01-300x164.png 300w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2018\/03\/Capture-d\u2019\u00e9cran-2018-03-05-\u00e0-10.32.01-500x274.png 500w\" sizes=\"auto, (max-width: 601px) 100vw, 601px\" \/><\/a><\/p>\n<p>Rien de bien compliqu\u00e9, et Roubaud a d\u00e9j\u00e0 travaill\u00e9 sur des combinaisons plus complexes. Essayez <em>Trente-et-un au cube<\/em>, cette suite de tankas modernes parue en 1973. Un po\u00e8me qui est trente-et-un po\u00e8mes, chacun sur trente-et-une lignes, chacune de trente-et-une positions. Pourquoi 31 ? Parce que nombre premier, et parce que le Japon. \u00ab Ainsi se constitue un cube d\u2019\u00e9criture dont 31 et ses divisions [5\/7\/5\/7\/7 \u2014 correspondant aux 31 mores du tanka japonais classique, dont est ult\u00e9rieurement issu le haiku, quand les dix-sept syllabes initiales se sont d\u00e9tach\u00e9es de l\u2019ensemble] portent le rythme et dont la fiction est d\u2019enfermer quelqu\u2019un. Et d\u2019aucuns ont trouv\u00e9 que <em>Cube<\/em> (1997) \u00e9tait un film complexe !<br \/>\nJ\u2019entends d\u2019ici les imb\u00e9ciles : \u00ab Hol\u00e0 ! Palsambleu ! Pourquoi tant de contraintes ? L\u2019auteur n\u2019a-t-il donc rien \u00e0 dire ni \u00e0 faire que de s\u2019amuser \u00e0 jongler avec les maths ? \u00bb Et l\u00e0 Roubaud, math\u00e9maticien de formation, po\u00e8te de rencontre (au sens propre : \u00ab Ma rencontre avec Fran\u00e7ois Le Lionnais [\u00e9minent math\u00e9maticien qui pr\u00e9sidait l\u2019Oulipo] fut, au moins autant, d\u00e9cisive : je compris que la contrainte allait jouer pour moi, \u00e0 l\u2019\u00e9gal de la math\u00e9matique, un r\u00f4le irrempla\u00e7able dans les compositions de po\u00e9sie. Je suis, alors, devenu po\u00e8te \u00bb) vous explique que le pluriel ne sied point \u00e0 cette science si appliqu\u00e9e \u00e0 \u00eatre pure. LA math\u00e9matique. LES maths, c\u2019est pour les cancres.<br \/>\nAlors, des contraintes ? Rappelez-vous Perec et le lipogramme \u00e9tourdissant de <em>la Disparition<\/em>. Ou Queneau jouant \u00e0 \u00e9crire <em>Cent mille milliards de po\u00e8mes<\/em> (quelques jours pour les \u00e9crire, et 9 millions d\u2019ann\u00e9es pour les lire : c\u2019est beau, la litt\u00e9rature math\u00e9matis\u00e9e !).<br \/>\nDonc, Je est plusieurs autres \u2014 il est tous ses \u00e9tats ant\u00e9rieurs. Queneau et ses amis (Le Lionnais donc, Claude Berge, Olivier Salon ou Jacques Roubaud, c\u00f4t\u00e9 math\u00e9matique, Italo Calvino, Jean Lescure, ou Georges Perec c\u00f4t\u00e9 litt\u00e9rature \u2014mais bon sang, on se tue \u00e0 vous expliquer depuis le d\u00e9but que c\u2019est la m\u00eame chose !) avaient trouv\u00e9 un nom pour les \u00e9crivains qui, avant l\u2019Oulipo, ont invent\u00e9 des contraintes fortes. Ils les appelaient \u00ab plagiaires par anticipation \u00bb.<br \/>\nLes Grands Rh\u00e9toriqueurs de la fin XV\u00e8me, par exemple.<br \/>\nOn n\u2019est pas tr\u00e8s loin du Principe de Borg\u00e8s (\u00ab Le po\u00e8me <em>Fears and Scruples<\/em> de Robert Browning annonce proph\u00e9tiquement l\u2019\u0153uvre de Kafka, mais notre lecture de Kafka enrichit et gauchit sensiblement notre lecture du po\u00e8me. Browning ne le lisait pas comme nous le lisons aujourd\u2019hui. Le mot \u00ab pr\u00e9curseur \u00bb est indispensable au vocabulaire critique, mais il conviendrait de le purifier de toute connotation de pol\u00e9mique ou de rivalit\u00e9. Le fait est que chaque \u00e9crivain cr\u00e9e ses pr\u00e9curseurs. Son apport modifie notre conception aussi bien que du futur. \u00bb in \u00ab Kafka et ses pr\u00e9curseurs \u00bb, 1951, in <em>Autres inquisitions<\/em>, 1952.) Apr\u00e8s tout, mes\u00a0\u00e9tudiants pensent sinc\u00e8rement que la Shoah a jou\u00e9 un r\u00f4le dans l\u2019affaire Dreyfus \u2014 tant pour eux le mot \u00ab juif \u00bb est ins\u00e9parable d\u2019Auschwitz, alors qu\u2019il \u00e9tait \u00e0 l\u2019\u00e9poque (Dreyfus, pas le mot !) localis\u00e9\u00a0\u00e0 l\u2019\u00eele du Diable\u2026<br \/>\nAppliquez-vous \u00e0 vous-m\u00eame cette appellation de \u00ab plagiaire par anticipation \u00bb. Le \u00ab Je \u00bb d\u2019autrefois, auquel vous pensez aujourd\u2019hui, ne peut \u00eatre d\u00e9gag\u00e9 de l\u2019exp\u00e9rience accumul\u00e9e. Vous ne pouvez en aucun cas vous d\u00e9tacher assez de vous pour rendre compte des pens\u00e9es et des actes de celui que vous f\u00fbtes. Le souvenir de votre pass\u00e9 est donc charg\u00e9 des r\u00e9f\u00e9rences de votre pr\u00e9sent, etc. Bref, toute \u00e9criture est toujours r\u00e9\u00e9criture. Demandez \u00e0 Roubaud, qui en conna\u00eet un bout sur les r\u00e9\u00e9critures \u2014 il a commis, avec Florence Delay, <em>Graal Th\u00e9\u00e2tre<\/em>, une immense pi\u00e8ce en 10 actes, un d\u00e9calogue qui est une r\u00e9\u00e9criture de la \u00ab mati\u00e8re de Bretagne \u00bb. Mais je n\u2019en dirai pas plus, Jennifer Cagole, figurez-vous, pour se reposer des avanies que lui font subir les p\u00e9dagogues, et l&rsquo;administration qui l&rsquo;envoie dans le rectorat de Cr\u00e9teil, travaille justement sur cette pi\u00e8ce injouable. \u00c0 cette heure, elle \u00e9crit \u00e0 Roubaud pour le sommer de lui donner la cl\u00e9 d\u2019un texte effroyablement entrelac\u00e9.<\/p>\n<p>D\u2019o\u00f9 les quatre vers mis en exergue de <em>Peut-\u00eatre<\/em> :<\/p>\n<p>Je suis je ne suis plus je changerai mon estre<br \/>\nCependant je seray sans qu\u2019\u00e0 jamais je soys<br \/>\nCe que je fus icy mais non ce que j\u2019estoys<br \/>\nSemblable me pouvant dissemblable cognoistre<br \/>\n(Louis de Galaup de Casteuil \u2014 un contemporain de Montaigne)<\/p>\n<p>Lucidit\u00e9 et contrainte. Entrelacs. L\u2019<em>Entrebescar<\/em> des troubadours, Bernard Marti par exemple. <em>Troubadour<\/em> d\u00e9cline en langue d\u2019oc l\u2019art du <em>trobar<\/em> \u2014 comme <em>trouv\u00e8re<\/em> en oil vient de <em>trouver<\/em>. Trouver des contraintes, trouver des solutions. Poser des \u00e9nigmes, dessiner des graphes \u2014 dont Claude Berge \u00e9tait le grand sp\u00e9cialiste. <a href=\"http:\/\/oulipo.net\/fr\/contraintes\/conte-a-votre-facon\">Donner le choix entre les petits pois et les grands \u00e9chalas<\/a>.<br \/>\nEvidemment, cela confine\u00a0Christine Angot, Edouard Louis et leurs \u00e9pigones dans un autre type d\u2019art, celui du papier-toilettes conserv\u00e9 apr\u00e8s usage.<\/p>\n<p>Vous n\u2019\u00e9crivez donc pas sur vous sans vous r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 des \u00e9tats ant\u00e9rieurement post\u00e9rieurs de ce que vous f\u00fbtes \u00e9t\u00e9, si je puis ainsi m\u2019exprimer. Vous n\u2019\u00e9crivez pas non plus sans jeter en \u0153il en biais sur tout ce que vous l\u00fbtes \u2014 la biblioth\u00e8que immanente rang\u00e9e ou d\u00e9rang\u00e9e dans vos souvenirs. Roubaud est nourri de po\u00e8tes\u00a0(Charles Cros, Ren\u00e9 Daumal, Apollinaire ou Mallarm\u00e9) et d\u2019\u00e9crivains inattendus mais n\u00e9cessaires (Iouri Tynianov et peut-\u00eatre James Hogg). Sans compter les matheux de tous poils et de toutes farines.\u00a0<a href=\"http:\/\/images.math.cnrs.fr\/Esquisse-d-un-portrait-de-Jean.html\">Jean B\u00e9nabou par exemple<\/a>, l\u2019inventeur des distributeurs et Marcel B\u00e9nabou, l&rsquo;indispensable auteur de <a href=\"http:\/\/oulipo.net\/fr\/quelques-clefs-pour-pourquoi-je-nai-ecrit-aucun-de-mes-livres\"><em>Pourquoi je n&rsquo;ai \u00e9crit aucun de les livres<\/em><\/a>.<br \/>\nSi vous voulez bien r\u00e9fl\u00e9chir cinq minutes, rien de plus logique, quand on est po\u00e8te, que de se r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 la math\u00e9matique \u2014 et \u00e0 la musique qui est sa petite s\u0153ur. Voir les Muses grecques, voir le malheureux prof de maths de <em>Blackboard Jungle<\/em> (Richard Brooks, 1955) qui tente d\u2019int\u00e9resser les petits voyous de sa classe \u00e0 la math\u00e9matique en leur faisant \u00e9couter sa pr\u00e9cieuse collection de disques de jazz \u2014 qu\u2019ils se plaisent \u00e0 fracasser contre les murs, parce que l\u2019\u00e9l\u00e8ve en friche se reconna\u00eet justement au fait qu\u2019il n\u2019a pas d\u2019histoire, pas de pass\u00e9, pas de langue \u2014 rien. Merci Bourdieu, merci Meirieu.<\/p>\n<p>Oui, tout est entrelac\u00e9. Un tr\u00e8s vieil homme, improbable survivant de plusieurs op\u00e9rations gravissimes, \u00e9crit sur celui qu\u2019il fut autrefois \u2014 cet autrefois qui commence hier. Donc, en cette nuit d\u2019ao\u00fbt 1952, il fricotait avec sa bonne amie de l\u2019\u00e9poque, Esperliette \u2014 si t\u00f4t nomm\u00e9e, si t\u00f4t gomm\u00e9e. \u00ab C\u2019est l\u2019\u00e9t\u00e9. Le ciel de nuit commen\u00e7ante s\u2019installe doucement sur les \u00e9paules. Un air ti\u00e8de. Je suis arriv\u00e9 avant l\u2019obscurit\u00e9. Il va se faire nuit. Ce sera la nuit urbaine, jamais vraiment noire. Regarde le balcon, au deuxi\u00e8me \u00e9tage du num\u00e9ro 139. Derri\u00e8re mon dos il y a un h\u00f4tel. Je n\u2019ai jamais ressenti l\u2019air d\u2019une nuit aussi doux. Il n\u2019est m\u00eame pas gris d\u2019un peu de mouillure. Il remue un peu sur ses \u00e9paules, pendant qu\u2019il l\u2019\u00e9crit. Ti\u00e8de. \u00bb<br \/>\nJe tu il. Je tue il \u2014 il vaut mieux, parce qu\u2019autrement le livre s\u2019arr\u00eaterait l\u00e0, page 8. \u00ab Je suis l\u00e0, j\u2019\u00e9tais l\u00e0\u2026 \u00bb<br \/>\nEt encore, nous n\u2019en sommes qu\u2019au pronom sujet. Reste le reste \u2014 par exemple le verbe qui devait \u00eatre au commencement, dit saint Jean. Un verbe dont la conjugaison pose bien des soucis. \u00ab Je parle d\u2019elle comme si elle \u00e9tait sa chevelure. Rien que sa chevelure et je me l\u2019\u00e9cris au pr\u00e9sent. Mais c\u2019est un pr\u00e9sent arr\u00eat\u00e9, introuvable (\u2026) Je n\u2019\u00e9crirai jamais : les cheveux noirs de mon amour (pour peu de temps encore, mais je l\u2019ignore) terniront : ce futur incongru dont tous les prosateurs sont prodigues m\u2019horripile. \u00bb<br \/>\nEh bien oui : quelle pr\u00e9-science faudrait-il invoquer pour s\u2019autoriser \u00e0 user du futur ? \u00ab Chamberlain et Daladier serrent la main d\u2019Hitler qui exterminera 6 millions de Juifs \u00bb \u2014 vous voyez le probl\u00e8me\u2026 Certains (Saint-John Perse \/ Alexis L\u00e9ger) l\u2019avaient pressenti, mais de l\u00e0 \u00e0 \u00e9crire le pr\u00e9sent au futur\u2026 Et Esperliette, donc ? \u00ab Les cheveux de mon amour n\u2019atteindront jamais leurs dix-sept ans, ni vingt, ni soixante. En un sens, c\u2019est d\u2019une morte que je vous parle. Ou d\u2019une vivante. En 2017 ? En 1952 ? La date n\u2019a plus la moindre importance [rappelez-vous Diderot : \u00ab que vous importe ? \u00bb]. Les dates ont peu d\u2019importance pour un souvenir, la premi\u00e8re fois qu\u2019on le sort pour le ressentir. \u00bb Quant au Je\u2026 \u00ab Je vous parle \u00e0 la place de quelqu\u2019un qui a bel et bien disparu depuis pas loin de soixante-dix ann\u00e9es. \u00bb<br \/>\nD\u2019o\u00f9 le recours \u00e0 un acronyme emprunt\u00e9 \u00e0 Michaux \u2014 QJF, pour Qui je fus. QJF lisait les auteurs russes en langue anglaise \u2014 c\u2019\u00e9tait son snobisme de l\u2019\u00e9poque. \u00ab Etrange individu j\u2019\u00e9tais alors, pensera-t-on. Je suis d\u2019accord avec vous. \u00bb<br \/>\nEt encore, il ne s\u2019agit ici que de reconstruction de ses Je ant\u00e9rieurs. Je me souviens, comme dirait Perec, d\u2019une r\u00e9flexion p\u00each\u00e9e dans <em>From Russia with love<\/em>, o\u00f9 James Bond se demande ce que celui qu\u2019il fut penserait de celui qu\u2019il est devenu \u2014 un vrai beau sujet de nouvelle que j\u2019\u00e9crirai quand j\u2019aurai le temps : \u00ab If that young James Bond came up to him in the street and talked to him, would he recognize the clean, eager youth that had been him at seventeen ? And what would that youth think oh him, the secret agent, the older James Bond ?Would he recognize himself beneath the surface of this man who was tarnished with years of treachery and ruthlessness and fear \u2014 this man with the cold arrogant eyes and the scar down his cheek and the flat bulge beneath his left armpit ? If the youth did recognize him what would his judgement be ? \u00bb Ian Fleming lecteur d\u2019Oscar Wilde, qui l\u2019e\u00fbt cru, Lustucru ?<\/p>\n<p>Allez, je ne vais pas tout vous raconter. C\u2019est un livre passionnant, qui ne devrait pas vous dispenser de lire les po\u00e8mes de Roubaud \u2014 par exemple celui-ci, extrait de <em>la Forme d\u2019une ville change plus vite, h\u00e9las, que le c\u0153ur des humains<\/em> (Gallimard, 1999) :<\/p>\n<p>\u00ab <em>En ces temps-l\u00e0<\/em><br \/>\nLa station <em>Assembl\u00e9e-Nationale<\/em> s\u2019appelait <em>Chambre-des-D\u00e9put\u00e9<\/em>s<br \/>\nLa ligne 1 <em>Vincennes-Neuilly<\/em><br \/>\nLa station Cluny n\u2019avait pas rouvert<br \/>\nDepuis la fin de l\u2019Occupation<br \/>\nFantomas<br \/>\nAurait u y d\u00e9rober une rame<br \/>\nOn disait \u00ab Vous descendez \u00e0 la prochaine ? \u00bb<br \/>\nAux demoiselles et aux jeunes dames, de pr\u00e9f\u00e9rence<br \/>\nNon accompagn\u00e9es<br \/>\nDe leur maman de leur mari de leur amant<br \/>\nSur toutes les portes de toutes les voitures \u00e9tait \u00e9crit<br \/>\n\u00ab Le train ne peut partir que les portes ferm\u00e9es<br \/>\nNe pas g\u00eaner leur fermeture \u00bb<br \/>\nEn vertu de quoi<br \/>\nLes r\u00e8gles de la versification fran\u00e7aise n\u2019avaient bient\u00f4t plus de secrets pour vous<br \/>\nAh jeunesse !<br \/>\nAh jeunesse !<br \/>\nAh !<\/p>\n<p><em>En ces temps-l\u00e0<\/em><br \/>\nLes marches des escaliers \u00e9taient en carborundum<br \/>\n(Dont on savait<br \/>\nQue la formule chimique est WC (W pour \u00ab Wolfram \u00bb (qui est un pseudonyme de \u00ab Tungst\u00e8ne \u00bb), et C<br \/>\nPour \u00ab Carbone \u00bb)<br \/>\nInusables plus que le diamant<br \/>\nOn c\u00e9dait sa place assise aux femmes enceintes jusqu\u2019aux dents<br \/>\nAux vieillards cacochymes<br \/>\nEt aux blondes oxyg\u00e9n\u00e9es<br \/>\nMais pas aux anciens combattants<br \/>\nDe 70 ou de 14<br \/>\nQui de rage en sortaient leur carte d\u2019invalidit\u00e9<br \/>\nSoulevant le bas de leur pantalon jusqu\u2019au mollet<br \/>\nPour exhiber leurs blessures<br \/>\nEt prendre la foule \u00e0 t\u00e9moin<br \/>\nEt quand le portillon automatique<br \/>\nSe refermait \u00e0 votre barbe, \u00e0 votre nez, \u00e0 l\u2019heure du dernier m\u00e9tro<br \/>\nOn rentrait \u00e0 pied par les rues tranquilles<br \/>\nCroisant des r\u00e9verb\u00e8res, des chats,<br \/>\nEt des hirondelles cyclistes<br \/>\nAh jeunesse !<br \/>\nAh jeunesse !<br \/>\nAh !<\/p>\n<p><em>En ces temps-l\u00e0<\/em><br \/>\nOn vous poin\u00e7onnait le ticket et pas qu\u2019aux Lilas<br \/>\nIl y avait les voitures de premi\u00e8re classe<br \/>\nQui sentaient la premi\u00e8re classe<br \/>\nComme Mireille Balin dans <em>P\u00e9p\u00e9 le Moko<\/em><br \/>\nAvant d\u2019entrer dans les stations on lisait<br \/>\nSur le mur du tunnel<br \/>\n\u00ab Du Bo \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 du Bon \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 Dubonnet \u00bb<br \/>\nEt \u00e7a rappelait l\u2019avant-guerre<br \/>\n\u00c0 ceux qui ne l\u2019avaient pas v\u00e9ue<br \/>\n(Aux autres aussi d\u2019ailleurs)<br \/>\nPierre Dac<br \/>\nVendait des enclumes \u00ab \u00e0 la sauvette \u00bb<br \/>\nDans les couloirs de la station <em>Campo-Formio<\/em><br \/>\nAh jeunesse !<br \/>\nAh jeunesse !<br \/>\nAh !<br \/>\nMais <em>en ces temps-l\u00e0<\/em><br \/>\nN\u2019est-ce pas<br \/>\nIl n\u2019y avait pas de station dont le nom de bapt\u00eame fut<br \/>\nBOBIGNY-PANTIN-RAYMOND QUENEAU<br \/>\nCeci<br \/>\nCompense<br \/>\nCela \u00bb<\/p>\n<p>\u00c0 la derni\u00e8re ligne, le lecteur \u2014 un moi-m\u00eame imbib\u00e9 de ses Moi d\u2019avant-hier et d&rsquo;un saint-chinian-berlou \u00ab\u00a0Ch\u00e2teau des Albi\u00e8res\u00a0\u00bb tout \u00e0 fait somptueux \u2014 a sombr\u00e9 dans une m\u00e9lancolie humide. Tant d\u2019amis pr\u00e9cocement disparus, et si pleins de talent, qui n\u2019auront m\u00eame pas laiss\u00e9 leur nom \u00e0 une station de m\u00e9tro ou \u00e0 un coll\u00e8ge\u2026 Le temps, qui n\u2019existe que parce qu\u2019il tend \u00e0 n\u2019\u00eatre plus, comme disent saint Augustin et mon concierge, joue de tr\u00e8s vilains tours, dans les moments de complaisance et d\u2019insomnie vineuse.<br \/>\nMais bon, faisons comme Roubaud, \u00e0 la derni\u00e8re page de <em>Peut-\u00eatre ou la nuit de dimanche<\/em>\u00a0\u2014 continuons \u00e0 marcher :<br \/>\n\u00ab Je voudrais aussi, m\u2019aidant d\u2019autobus, de taxis parfois, tenter une ultime reconquista de Paris par les jambes ; de ses rues, de ses parcs anciens et nouveaux ; et autres choses semblables.<br \/>\n\u00ab Revoir des lieux qui invoque des morts ? Fran\u00e7ois Caradec, rue Gazan. \u2014 Dan Sabatay, rue Philippe de Girard \u2014 tout pr\u00e8s de lui, Thelma Sowley \u2014 d\u2019autres\u2026 \u00bb<br \/>\nToute autobiographie est un labyrinthe dans un cimeti\u00e8re.<\/p>\n<p>Jean-Paul Brighelli<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Remember Gide ? \u00ab L\u2019art na\u00eet de contrainte, vit de luttes et meurt de libert\u00e9. \u00bb La phrase a nourri tant de sujets de dissertations qu\u2019elle est devenue un truisme, pensez-vous\u2026 Si seulement ! Si seulement tous les imb\u00e9ciles qui pr\u00e9tendent \u00e9crire se donnaient un peu plus de contraintes.\u00a0C\u2019est de contraintes que parle Jacques Roubaud [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":6,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[1422,1424,1423,99],"class_list":{"0":"post-2118","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","6":"category-non-classe","7":"tag-jacques-roubaud","8":"tag-oulipo","9":"tag-peut-etre-ou-la-nuit-de-dimanche","10":"tag-poesie"},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2118","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/users\/6"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=2118"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2118\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=2118"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=2118"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=2118"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}