{"id":241,"date":"2010-09-21T05:54:18","date_gmt":"2010-09-21T05:54:18","guid":{"rendered":"http:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=241"},"modified":"2021-04-22T18:53:07","modified_gmt":"2021-04-22T16:53:07","slug":"note-de-lecture-jean-guerreschi","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/note-de-lecture-jean-guerreschi-241","title":{"rendered":"Note de lecture Jean Guerreschi"},"content":{"rendered":"<p>Dans le fatras de la rentr\u00e9e, il est un roman dont on parle peu (j\u2019ai d\u00fb lire <em>une<\/em> <span style=\"font-style: normal;\">bonne critique, dans le<\/span> <em>Nouvel Obs<\/em> <span style=\"font-style: normal;\">ou dans<\/span> <em>Marianne<\/em> <span style=\"font-style: normal;\">\u2014 c\u2019est \u00e0 peu pr\u00e8s tout), sinon pour en dire qu\u2019il narre une histoire scandaleuse, et que l\u2019on peine \u00e0 trouver chez les libraires. Jean Guerreschi, dans<\/span> <em>B\u00e9lard et Lo\u00efse<\/em><span style=\"font-style: normal;\">, raconte les amours violentes d\u2019un vieux prof de fac et d\u2019une jeune \u00e9tudiante. Quasi vieillard, vraiment jeunette. Le genre de situation pr\u00e9sum\u00e9e scabreuse dont on sait pertinemment qu\u2019elles arrivent tous les jours, mais dont il est para\u00eet-il d\u00e9cent de ne rien dire, sinon en faisant les gros yeux \u2014 et le h\u00e9ros se fait d\u2019ailleurs admonester s\u00e9v\u00e8rement par son pr\u00e9sident d\u2019universit\u00e9. Quoi&nbsp;! Humbert Humbert et Lolita, le retour&nbsp;?! Mais peu lui chaut : l\u2019amour est aveugle<\/span> <em>et<\/em> <span style=\"font-style: normal;\">sourd.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"text-align: justify;\">Quant \u00e0 savoir pourquoi un tel r\u00e9cit, qui aurait paru \u00e0 l\u2019\u00e9tiage, si je puis dire, durant les <em>swinging seventies<\/em><span style=\"font-style: normal;\">, est aujourd\u2019hui inconcevable, c\u2019est une autre histoire. En pleine \u00e9pid\u00e9mie de jeunisme, quand la t\u00e9l\u00e9vision confronte \u00e0 fil d\u2019antenne des imb\u00e9ciles immatures, immacul\u00e9s et bronz\u00e9s, dans de quelconques \u00eeles de la tentation, le corps \u00e0 corps heureux d\u2019un \u00e9piderme qui a beaucoup v\u00e9cu et d\u2019une peau de p\u00eache a sans doute quelque chose de scandaleux pour les hypocrites qui s\u00e9vissent dans les \u00e9tranges lucarnes. Et, subs\u00e9quemment, sur la morale publique. Tout juste de quoi alimenter une \u00e9mission de Jean-Luc Delarue, quand il sera revenu du purgatoire auquel la m\u00eame hypocrisie le condamne aujourd\u2019hui. Parce qu\u2019enfin, si l\u2019on suspendait d\u2019antenne \u2014 ou de politique, ou\u2026 \u2014 tous les cam\u00e9s plus ou moins notoires, on en reviendrait \u00e0 l\u2019\u00e2ge de pierre \u2014 quand on se contentait de lire au coin du feu.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"text-align: justify;\">Lire donc, par exemple, <em>B\u00e9lard et Lo\u00efse<\/em><span style=\"font-style: normal;\">\u2026<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"text-align: justify;\">Mauvais titre. Bien s\u00fbr, H\u00e9lo\u00efse et Ab\u00e9lard. Mais le bandeau rouge appos\u00e9 par Gallimard dit bien mieux les choses&nbsp;: \u00ab&nbsp;Eloge de la foudre&nbsp;\u00bb&nbsp;! C\u2019est cela, le vrai titre.<\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"text-align: justify;\">Du coup, que l\u2019un ait un peu plus de soixante ans, et l\u2019autre pas tout \u00e0 fait vingt devient tr\u00e8s secondaire&nbsp;: Eros est aveugle et tire au petit bonheur, au petit malheur. D\u2019autant que B\u00e9lard n\u2019est peut-\u00eatre pas, dans les faits, si \u00e2g\u00e9 que cela : \u00ab&nbsp;Son charme \u00e9tait celui de l\u2019enfant, \u00e9tonn\u00e9 toujours d\u2019\u00eatre aim\u00e9 pour ce qu\u2019il sait bien qu\u2019il n\u2019est pas, et malgr\u00e9 les m\u00e9chancet\u00e9s qu\u2019il se conna\u00eet.&nbsp;\u00bb Allez savoir pourquoi une telle phrase me parle.<\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"text-align: justify;\">Sombre histoire, d\u2019ailleurs, que cette liaison tout \u00e0 fait fatale \u2014 c\u2019est le seul reproche r\u00e9el que je ferais \u00e0 l\u2019auteur&nbsp;: il leur concocte une fin d\u2019apocalypse, victime, pour l\u2019une, des circonstances du 11 septembre 2001, pour l\u2019autre d\u2019une intemp\u00e9rie magistrale. On s\u2019en fiche&nbsp;: quand ils disparaissent, cela faisait beau temps qu\u2019ils \u00e9taient pass\u00e9s dans le mythe originel de leurs patronymes tronqu\u00e9s \u2014 l\u00e9gende oblige. Dans la vie r\u00e9elle, on meurt moins facilement que dans les romans. On dure. On perdure. Heureusement. Malheureusement.<\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"text-align: justify;\">Encore un livre ostensiblement tiss\u00e9 de livres \u2014 et de textes. Tr\u00e8s finement, Guerreschi combine \u00e0 peu pr\u00e8s tous les types d\u2019\u00e9crits \u2014 r\u00e9cit omniscient, journal, mails, textos, messages cod\u00e9s et d\u00e9cod\u00e9s, r\u00e9pertoire complet des modes d\u2019\u00e9crire et de d\u00e9chiffrer \u2014 fine suggestion de lire l\u2019histoire autrement qu\u2019elle ne se pr\u00e9sente, autrement que la relation croustillante d\u2019un pygmalionisme un peu plus pouss\u00e9 que d\u2019habitude \u2014 ce \u00e0 quoi se sont arr\u00eat\u00e9s les critiques. D\u2019autant qu\u2019il n\u2019y a rien de Pygmalion dans B\u00e9lard, grand universitaire clou\u00e9 par la fl\u00e8che du dieu \u2014 et rien de Galat\u00e9e dans Lo\u00efse, belle et grande enfant, heureuse en m\u00e9nage, soudain riv\u00e9e \u00e0 cet \u00eatre un peu bedonnant, qu\u2019elle r\u00eave de d\u00e9plier, comme elle se r\u00eave d\u00e9faite, \u00e9cartel\u00e9e. Pour ne pas parler de Pi\u00e8ra, l\u2019autre des deux autres, si je puis dire, plus jolie peut-\u00eatre, plus charg\u00e9e de ces seins dont, dans un livre pr\u00e9c\u00e9dent, Guerreschi s\u2019\u00e9tait fait le chantre (1), plus intelligente s\u00fbrement \u2014 aim\u00e9e aussi, mais diff\u00e9remment&nbsp;: aimer intelligemment est peut-\u00eatre un oxymore, m\u00eame si c\u2019est parfois une r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"text-align: justify;\">\u00ab&nbsp;Le bruit courait toutefois que certains, certaines \u2014 il courait plus souvent \u00e0 propos de certains que de certaines \u2014, n\u2019h\u00e9sitaient pas \u00e0 puiser chaque ann\u00e9e dans ce cheptel de poulains et de pouliches \u00e0 l\u2019\u00e2ge maintenu constamment vert du fait du renouvellement par le bas et de la fuite des plus \u00e2g\u00e9s par le haut.&nbsp;Les s\u00e9minaires bruissaient des colportages de la vie tribale endogamique r\u00e9elle ou suppos\u00e9e des ma\u00eetres de conf\u00e9rences et des professeurs.&nbsp;\u00bb<\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"text-align: justify;\">Le plus \u00e9trange, c\u2019est qu\u2019un tel roman fasse aujourd\u2019hui scandale \u2014 au point qu\u2019une \u0153uvre constamment ma\u00eetris\u00e9e, souvent admirablement \u00e9crite, soit boycott\u00e9e par des journalistes plus press\u00e9s de rendre compte des pauvret\u00e9s nothombiennes ou houelbecquiennes. \u00ab&nbsp;Elle se donnait pourtant. Mais c\u2019\u00e9tait \u00e0 d\u00e9faut de s\u2019immoler. Hommes la prenaient. Mais nul, la prenant, n\u2019avait su encore la retourner comme peau de lapin ni, une fois \u00e9corch\u00e9e vive, la fendre de la base au sommet, et qu\u2019elle se v\u00eet ouverte dans l\u2019ahurissement de ses yeux.&nbsp;\u00bb Il y a souvent du Cohen chez Guerreschi \u2014 les mots du sexe en plus. On est tr\u00e8s pr\u00e9cis dans ce livre \u2014 autre difficult\u00e9 pour la critique&nbsp;: doit-on la ranger dans la cat\u00e9gorie \u00ab&nbsp;\u00e9rotique&nbsp;\u00bb, dans le roman de m\u0153urs, ou dans le t\u00e9moignage indirect auquel il faudrait chercher des clefs&nbsp;? Auquel cas nous serions dans le m\u00eame embarras qu\u2019en 1782, quand a paru le roman de Laclos, tant les mod\u00e8les abondent. Dans l\u2019universit\u00e9, il s\u2019en passe peut-\u00eatre moins que ce que l\u2019on raconte, mais sans doute davantage que ce que l\u2019on en dit.<\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"text-align: justify;\">Et alors&nbsp;? David Lodge a b\u00e2ti sa fortune litt\u00e9raire sur les histoires de fesses d\u2019universitaires quinquag\u00e9naires encombr\u00e9s d\u2019\u00e9tudiantes et de coll\u00e8gues complaisantes. Sans doute est-il normal d\u2019\u00eatre s\u00e9duit par des gens que l\u2019on admire \u2014 ou s\u00e9duit par des intelligences encore jeunes, pas encore matoises. Apr\u00e8s, bien s\u00fbr, peut survenir le corps \u00e0 corps, sans que pour autant s\u2019abolisse la politesse, ni la distance. \u00ab&nbsp;M\u00eame apr\u00e8s qu\u2019ils se furent touch\u00e9s, l\u00e9ch\u00e9s, comp\u00e9n\u00e9tr\u00e9s, le vouvoiement \u00e9tait encore l\u00e0, entre eux, \u00e0 des moments inattendus. Alors que plus rien ou presque de leur intimit\u00e9 corporelle ne demeurait cach\u00e9 ni interdit aux fantaisies invasives de l\u2019autre, quelque chose encore r\u00e9sistait dans le langage. Ils en souriaient sans bien comprendre. Pourquoi cette feuille de cigarette de politesse gliss\u00e9e entre elle et lui&nbsp;? Et, quand un \u00ab&nbsp;vous&nbsp;\u00bb leur \u00e9chappait, pourquoi avec un tel bonheur&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"text-align: justify;\">Ma foi, je me souviens d\u2019une vieille, tr\u00e8s vieille chanson de Catherine Leforestier \u2014 la s\u0153ur de l\u2019autre&nbsp;: \u00ab&nbsp;Les mots d\u2019amour, quand on quitte le vous \/ N\u2019ont plus rien dans la t\u00eate\u2026&nbsp;\u00bb Le \u00ab&nbsp;tu&nbsp;\u00bb pr\u00e9tend ne plus rien cacher \u2014 le \u00ab&nbsp;vous&nbsp;\u00bb donne incessamment l\u2019espoir qu\u2019il reste des \u00eeles \u00e0 d\u00e9couvrir.<\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"text-align: justify;\">Bref, un tr\u00e8s beau livre, constamment \u00ab&nbsp;tenu&nbsp;\u00bb, d\u2019une plume parfois presque pr\u00e9cieuse \u2014 ce qui me rend le livre d\u00e9licat, et rare. Non que j\u2019y voie un plaidoyer pour les amours p\u00e9dagogiques \u2014 Guerreschi dit fort bien qu\u2019il ne s\u2019agit plus, tr\u00e8s vite, d\u2019un prof de fac et d\u2019une \u00e9tudiante, mais de deux \u00eatres ab\u00eem\u00e9s dans une passion commune, deux improbabilit\u00e9s qui se sont rencontr\u00e9es \u2014 puis s\u00e9par\u00e9es au gr\u00e9 d\u2019une improbabilit\u00e9 encore plus grande&nbsp;: ni morale, ni d\u00e9terminisme. Les choses se passent \u2014 puis tr\u00e9passent. Les livres se lisent \u2014 et durent, dans la m\u00e9moire. Celui-l\u00e0, au moins.<\/p>\n<p> Jean-Paul Brighelli<\/p>\n<p class=\"MsoNormal\">&nbsp;<\/p>\n<p class=\"MsoNormal\">(1) <em>Seins<\/em><span style=\"font-style: normal;\">, Gallimard, 2006. Voir <a href=\"http:\/\/www.lmda.net\/din\/tit_lmda.php?Id=52822\">http:\/\/www.lmda.net\/din\/tit_lmda.php?Id=52822<\/a><\/span><\/p>\n<p><!--EndFragment--><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans le fatras de la rentr\u00e9e, il est un roman dont on parle peu (j\u2019ai d\u00fb lire une bonne critique, dans le Nouvel Obs ou dans Marianne \u2014 c\u2019est \u00e0 peu pr\u00e8s tout), sinon pour en dire qu\u2019il narre une histoire scandaleuse, et que l\u2019on peine \u00e0 trouver chez les libraires. 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