{"id":2452,"date":"2018-10-31T18:16:51","date_gmt":"2018-10-31T16:16:51","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=2452"},"modified":"2021-04-22T18:48:39","modified_gmt":"2021-04-22T16:48:39","slug":"paolo-sorrentino-il-maestro","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/paolo-sorrentino-il-maestro-2452","title":{"rendered":"Paolo Sorrentino, il maestro"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/paolo-sorrentino-il-maestro-002452.html\/loro-1-20180927023240\" rel=\"attachment wp-att-2455\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-2455\" src=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/files\/2018\/10\/loro-1.20180927023240.jpg\" alt=\"loro-1.20180927023240\" width=\"330\" height=\"470\" srcset=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2018\/10\/loro-1.20180927023240.jpg 330w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2018\/10\/loro-1.20180927023240-211x300.jpg 211w\" sizes=\"auto, (max-width: 330px) 100vw, 330px\" \/><\/a>Des bimbos comme s\u2019il en pleuvait. Tout au plus v\u00eatues d\u2019un bikini minimaliste, et souvent beaucoup moins. Bonnets C ou D, jambes interminablement bronz\u00e9es, sourires st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9s, coke et MDMA. Le bunga bunga berlusconien comme si vous y \u00e9tiez, organis\u00e9 par un jeune salopard ambitieux (Riccardo Scamarcio, parfaite petite gouape, d\u00e9j\u00e0 vu dans <em>John Wick 2<\/em>) qui monte, quelque part en Sardaigne du nord-est, une f\u00eate cens\u00e9 lui permettre d\u2019entrer en contact avec Il Cavaliere, Silvio Berlusconi.<br \/>\nLe film est b\u00e2ti comme le <em>Tartuffe<\/em> : pendant pr\u00e8s d\u2019une heure, on parle du h\u00e9ros sans le voir \u2013 sinon sur les reins d\u2019une prostitu\u00e9e qu\u2019enfile Scamarcio, valeur \u00e9rotique additionnelle d\u00e8s lors qu\u2019on prend la dame en levrette. On ne le nomme pas m\u00eame par son nom : c\u2019est Lui, tout comme le titre originel du film est <em>Loro<\/em> \u2014 Eux, les autres ; la petite caste au pouvoir, et par extension, toutes les castes au pouvoir, toutes les cours gravitant autour d&rsquo;un babouin en chef, comme dirait Albert Cohen : Berlusconi se lance dans une grande justification de son attitude d\u00e9sinvolte dans les sommets internationaux (rappelant par exemple qu\u2019une conf\u00e9rence sur la faim dans le monde ne doit pas faire oublier qu\u2019il est temps de d\u00e9jeuner) afin de rappeler que chez ces gens-l\u00e0, monsieur, on ne vit pas comme chez nous.<br \/>\nPara\u00eet donc enfin l\u2019ex-futur-pr\u00e9sident du Conseil (Toni Servilio, magnifique de veulerie, d\u00e9j\u00e0 vu dans <em>la Grande Bellezza<\/em> et dans <em>Il Divo<\/em>, o\u00f9 Sorrentino habillait Giulio Andreotti pour les si\u00e8cles des si\u00e8cles), tentant vainement de divertir son \u00e9pouse (Elena Sofia Ricci, la cinquantaine et la poitrine glorieuses) ou de s\u00e9duire une jeune fille qui l\u2019envoie pa\u00eetre parce qu\u2019il a l\u2019haleine de son grand-p\u00e8re \u2014 l\u2019un et l\u2019autre usant du m\u00eame lustreur de dentier\u2026<a href=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/paolo-sorrentino-il-maestro-002452.html\/toni-servillo-silvio-berlusconi-675x905-675x905\" rel=\"attachment wp-att-2456\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-2456\" src=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/files\/2018\/10\/toni-servillo-silvio-berlusconi-675x905-675x905.jpg\" alt=\"toni-servillo-silvio-berlusconi-675x905-675x905\" width=\"675\" height=\"905\" srcset=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2018\/10\/toni-servillo-silvio-berlusconi-675x905-675x905.jpg 675w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2018\/10\/toni-servillo-silvio-berlusconi-675x905-675x905-224x300.jpg 224w\" sizes=\"auto, (max-width: 675px) 100vw, 675px\" \/><\/a><\/p>\n<p>La vieillesse mal camoufl\u00e9e par des teintures trop visibles, la solitude du coureur politique de fond, et la mort qui d\u00e9croche les brides des bikinis. C\u2019est le plus grand film politique que j\u2019aie vu depuis longtemps.<br \/>\nEntendons-nous. Aucun pr\u00eachi-pr\u00eacha dans cette avalanche partag\u00e9e entre le baroque fellinien et le kitsch contemporain. <em>Loro<\/em> est un film politique parce que c\u2019est, avant tout, un <em>film<\/em>. Une construction cin\u00e9matographique\u00a0ma\u00eetris\u00e9e de bout en bout. Les lecteurs de M\u00e9diapart, les f\u00e9ministes en folie, les chevaliers du Bien n\u2019y trouveront pas leur compte. Aucune condamnation v\u00e9h\u00e9mente de ces d\u00e9luges de fric et de frime \u2014 ni aucune fascination. Sorrentino fait d\u2019abord une \u0153uvre d\u2019art, dont l\u2019esth\u00e9tique en soi est politique : voil\u00e0 donc le bling-bling auquel la soci\u00e9t\u00e9 du grand spectacle et de la corruption d\u00e9mocratique (pl\u00e9onasme !) nous a condamn\u00e9s.<\/p>\n<div id=\"ligne\"><\/div>\n<p>On sait que depuis longtemps dans la r\u00e9alit\u00e9 Il Cavaliere, jadis class\u00e9 par <em>Playboy<\/em> comme l\u2019un des hommes les plus s\u00e9duisants du monde, sous son petit m\u00e8tre soixante-dix, a divorc\u00e9 d\u2019avec son corps. Un cancer de la prostate, une inflammation de l\u2019uv\u00e9e, des troubles \u00e9rectiles que dissimulait mal la nu\u00e9e de nymphettes, toujours plus jeunes, dont il s\u2019entourait, et finalement, il y a deux ans, un d\u00e9but d\u2019Alzheimer. Comme il a divorc\u00e9 d\u2019avec son \u00e9pouse, a \u00e9t\u00e9 abandonn\u00e9 de ses anciens amis, a renonc\u00e9 aux sunlights et aux t\u00e9l\u00e9visions.<br \/>\nLa t\u00e9l\u00e9vision est d\u2019ailleurs omnipr\u00e9sente dans ce film qui commence en fanfare avec un mouton (admirablement toilett\u00e9) qui meurt de stup\u00e9faction devant une \u00e9mission d\u00e9bile de la <em>Cinque<\/em>. La t\u00e9l\u00e9 \u00e0 laquelle le syst\u00e8me Berlusconi (qui a depuis longtemps d\u00e9pass\u00e9 les fronti\u00e8res de l\u2019Italie) nous a condamn\u00e9s. La soci\u00e9t\u00e9 du spectacle se reconna\u00eet au fait qu\u2019elle passe son temps \u00e0 se filmer. Elle est repr\u00e9sentation de la repr\u00e9sentation \u2014 tout comme la politique devient \u2014 grand moment du film \u2014 une enfilade de tours de prestidigitation de vendeurs d\u2019immobilier : Ennio, l\u2019associ\u00e9 de Silvio, explique dans un \u00e9blouissant\u00a0num\u00e9ro qui justement nous vend tr\u00e8s bien l\u2019id\u00e9e, que la politique offre du r\u00eave, et qu\u2019elle meurt lorsqu\u2019elle se confronte au r\u00e9el. C\u2019est ce divorce entre l\u2019entreprise de s\u00e9duction, dont la technique est tr\u00e8s ma\u00eetris\u00e9e par les grands communicants dont Berlusconi restera \u00e0 jamais le ma\u00eetre, et l\u2019intraitable r\u00e9alit\u00e9, qui finit par \u00e9merger : dans le film, c\u2019est la catastrophe de l\u2019Aquila, dans les Abruzzes, le 6 avril 2009, qui r\u00e9v\u00e8le le r\u00e9el en mettant en ruines \u2014 litt\u00e9ralement \u2014 le d\u00e9cor de cette Italie factice qui a \u00e9lu et r\u00e9\u00e9lu le Cavaliere. Les derniers plans \u2014 le sauvetage d\u2019un magnifique Christ de marbre, intact mais d\u00e9crucifi\u00e9 au milieu des d\u00e9combres o\u00f9 techniciens et r\u00e9fugi\u00e9s, dans la nuit trou\u00e9e des projecteurs de cin\u00e9ma, tentent de se r\u00e9chauffer et de survivre \u2014 sont exceptionnels, et accompagnent le g\u00e9n\u00e9rique final.<\/p>\n<p>Un discours politique n\u2019est rien s\u2019il n\u2019est pas, avant tout, style. On se rappelle la fa\u00e7on dont Benjamin P\u00e9ret avait qualifi\u00e9 les textes de <em>l\u2019Honneur des po\u00e8tes<\/em>, de \u00ab publicit\u00e9s pour prospectus pharmaceutiques \u00bb \u2014 parce qu\u2019Aragon, Eluard et toute la clique avaient oubli\u00e9 d\u2019\u00eatre po\u00e8tes\u00a0avant d\u2019\u00eatre militants. Un \u00e9crivain qui s\u2019oublie, c\u2019est l\u2019Aragon des <em>Communistes<\/em>, l\u2019Eluard de l\u2019<em>Ode \u00e0 Joseph Staline<\/em>. Un cin\u00e9aste qui s\u2019oublie, c\u2019est tout ce cin\u00e9ma fran\u00e7ais contemporain qui nous parle de d\u00e9m\u00eal\u00e9s sentimentaux film\u00e9s comme des mauvais <em>soap opera<\/em> \u2014 mais avec l\u2019excuse artificielle de parler de couples recompos\u00e9s ou de <em>coming out<\/em>. On ne fait pas une \u0153uvre d&rsquo;art avec de bonnes intentions.<br \/>\nSorrentino est un grand cin\u00e9aste politique, au sens plein, parce qu\u2019il fait une \u0153uvre d\u2019art sans se soucier prioritairement de tenir un discours. Tout comme Fellini \u2014 son patron \u00e9vident \u2014 a fait d\u2019admirables films politiques : le Christ rapatri\u00e9 par grue de Loro rappelle de toute \u00e9vidence le crucifix balad\u00e9 par un h\u00e9licopt\u00e8re au d\u00e9but de <em>la Dolce Vita<\/em>, et le Cavaliere a tout du Casanova fatigu\u00e9 que le Maestro qualifiait, durant tout le tournage, de \u00ab stronzo \u00bb. Mais c\u2019est peut-\u00eatre \u00e0 <em>Amarcord<\/em> que j\u2019ai le plus souvent song\u00e9 en regardant Loro : le monde disparu de l\u2019enfance, les amours mortes, le soleil impitoyable et la nuit qui vient.<\/p>\n<p>Jean-Paul Brighelli<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Des bimbos comme s\u2019il en pleuvait. Tout au plus v\u00eatues d\u2019un bikini minimaliste, et souvent beaucoup moins. Bonnets C ou D, jambes interminablement bronz\u00e9es, sourires st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9s, coke et MDMA. 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