{"id":2639,"date":"2019-03-19T20:32:30","date_gmt":"2019-03-19T18:32:30","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=2639"},"modified":"2021-04-22T18:48:37","modified_gmt":"2021-04-22T16:48:37","slug":"cinema-politique-francais-oxymore","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/cinema-politique-francais-oxymore-2639","title":{"rendered":"Cin\u00e9ma politique fran\u00e7ais, oxymore ?"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/cinema-politique-francais-oxymore-002639\/storage-quebecormedia\" rel=\"attachment wp-att-2644\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-2644\" src=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/files\/2019\/03\/storage.quebecormedia.jpg\" alt=\"storage.quebecormedia\" width=\"450\" height=\"650\" srcset=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2019\/03\/storage.quebecormedia.jpg 450w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2019\/03\/storage.quebecormedia-208x300.jpg 208w\" sizes=\"auto, (max-width: 450px) 100vw, 450px\" \/><\/a>J\u2019ai vu coup sur coup deux excellents films politiques, au meilleur sens du terme : <em>Vice<\/em> d\u2019Adam McKay, en janvier, et <em>la Chute de l\u2019empire am\u00e9ricain<\/em>, de Denys Arcand, sorti ces derni\u00e8res semaines. Deux r\u00e9ussites totales dans des genres <em>a priori<\/em> diff\u00e9rents \u2014 car le film politique est d\u2019une grande plasticit\u00e9. D\u2019un c\u00f4t\u00e9,<a href=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/cinema-politique-francais-oxymore-002639\/8870_6447\" rel=\"attachment wp-att-2645\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-2645\" src=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/files\/2019\/03\/8870_6447.jpg\" alt=\"8870_6447\" width=\"464\" height=\"348\" srcset=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2019\/03\/8870_6447.jpg 464w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2019\/03\/8870_6447-300x225.jpg 300w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2019\/03\/8870_6447-400x300.jpg 400w\" sizes=\"auto, (max-width: 464px) 100vw, 464px\" \/><\/a> la biographie d\u2019un salopard en chef bien r\u00e9el, \u00e9paulant pour son plus grand profit un cr\u00e9tin patent\u00e9 (Bush Junior, magnifiquement interpr\u00e9t\u00e9 par Sam Rockwell), de l\u2019autre une fiction autour des aventures d\u2019un na\u00eff aux prises avec quelques dizaines de millions de dollars ind\u00e9clarables au fisc canadien. De part et d\u2019autre, le fric \u2014 car comme disait l\u2019autre barbu, le facteur \u00e9conomique est d\u00e9terminant en derni\u00e8re instance. Deux fictions \u2014 le documentaire politique, c\u2019est encore autre chose, et de Fr\u00e9d\u00e9ric Rossif \u00e0 Romain Goupil, nous savons faire. Et la fiction, \u00e9crite ou film\u00e9e, bien mieux que le documentaire ou l&rsquo;essai, est capable de dire l\u2019essentiel d\u2019une \u00e9poque sans se pr\u00e9occuper de l\u2019exactitude de d\u00e9tail, que les vrais cr\u00e9ateurs laissent aux historiens et aux comptables de poils \u00e0 couper en quatre.<\/p>\n<p>Pendant ce temps, le cin\u00e9ma fran\u00e7ais se regarde le nombril avec insistance, et s\u2019enfonce dans des histoires de couples plus ou moins recompos\u00e9s ou diff\u00e9rents, de la grosse rigolade franchouillarde aux probl\u00e8mes existentiels en gros plans interminablement muets.<\/p>\n<p>J\u2019ai commenc\u00e9 par penser que nous avions perdu la main \u2014 puis je me suis demand\u00e9 si nous l\u2019avions jamais eue. Certes, tout Godard est politique \u2014 mais parfois de si loin, et dans un langage cin\u00e9matographique si abscons (Remember <em>Weekend<\/em> ?) qu\u2019il en devient illisible, \u00e9tant entendu qu\u2019on \u00ab lit \u00bb un film de Godard, on ne le regarde pas. Alors quoi ? <em>Le Pr\u00e9sident<\/em>, d\u2019Henri Verneuil ? 1961 ! <em>Les Grandes familles<\/em>, de Denys de la Patelli\u00e8re ? 1958 ! <em>La Belle \u00e9quipe<\/em>, de Duvivier ? 1936 ! Comme <em>la Marseillaise<\/em>\u2026<br \/>\nJe vais finir par croire que <em>le Professionnel<\/em> (Lautner, 1981, avec une c\u00e9l\u00e8bre musique de Morricone) \u00e9tait un film politique\u2026<\/p>\n<p>Les films politiques qui ont nourri mes ann\u00e9es de formation \u00e9taient italiens \u2014 <em>Enqu\u00eate sur un citoyen au-dessus de tout soup\u00e7on<\/em> (Elio Petri, 1970), <em>le Conformiste<\/em> (Bertolucci, 1971), <em>l\u2019Affaire Mattei<\/em> (Francesco Rosi, 1972). Quand les capitaux \u00e9taient fran\u00e7ais, le metteur en sc\u00e8ne \u2014 Costa-Gavras \u2014 \u00e9tait grec (et les Grecs savent faire du cin\u00e9ma politique, \u00f4 combien !).Voir <em>Z<\/em> ou <em>l&rsquo;Aveu<\/em>.<\/p>\n<p>Pendant que les Am\u00e9ricains liquidaient cin\u00e9matographiquement le Viet Nam, d\u2019<em>Apocalypse now<\/em> \u00e0 <em>Voyage au bout de l\u2019enfer<\/em> ou <em>Platoon<\/em>, quel film avons-nous produit sur la guerre d\u2019Alg\u00e9rie ? Une allusion \u00e0 la torture dans le film d\u2019Alain Resnais, <em>Muriel<\/em>, a failli rapporter au metteur en sc\u00e8ne une interdiction totale, heureusement qu\u2019il \u00e9tait mari\u00e9 avec la fille de Malraux. Rien qui soit \u00e0 la hauteur des <em>Centurions<\/em> (Mark Robson, 1966, adaptant un livre \u00e9crit par un Fran\u00e7ais, Jean Lart\u00e9guy \u2014 mais voil\u00e0, il n\u2019a pas eu le bonheur d\u2019\u00eatre aim\u00e9 \u00e0 gauche, son \u00e9loge des paras g\u00eanait les admirateurs du Petit P\u00e8re des peuples) ou de <em>la Bataille d\u2019Alger<\/em>, de Gillo Pontecorvo (1971 \u2014 un film que les militaires am\u00e9ricains ont pass\u00e9 et repass\u00e9 en boucle aux <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/%C3%89cole_militaire_des_Am%C3%A9riques\">stagiaires et apprentis en coups d\u2019Etat de l\u2019Ecole des Am\u00e9riques<\/a>, un film <a href=\"https:\/\/nouvellesdufront.jimdo.com\/cin%C3%A9matographique\/autres-textes-de-cin%C3%A9ma-de-111-%C3%A0-120\/la-bataille-d-alger-revu-par-malek-bensma%C3%AFl\/\">que les gouvernements uruguayen et mexicain ont interdit<\/a> de peur qu\u2019il ne donne des id\u00e9es aux peuples les mieux asservis). M\u00eame les Alg\u00e9riens ont fait un film (admirablement lyrique) sur une guerre qu\u2019ils n\u2019ont jamais gagn\u00e9e sur le terrain, mais qu\u2019ils ont su revendiquer pendant que nous nous enfouissions la t\u00eate dans le sable du d\u00e9sert (Mohamed Lakhdar-Amina, <em>Chronique des ann\u00e9es de braise<\/em>, 1975, revenu de Cannes en 1975 avec la Palme d\u2019or).<br \/>\nSoyons objectif : <em>Avoir vingt ans dans les Aur\u00e8s<\/em>, malgr\u00e9 ses na\u00efvet\u00e9s\u00a0cin\u00e9matographiques, \u00e9tait un film int\u00e9ressant. Mais \u00e0 part \u00e7a ? On me dit du bien de <em>l\u2019Ennemi intime<\/em> \u2014 mais je ne l\u2019ai pas vu, si Dupontel est un immense acteur, Beno\u00eet Magimel me donne des boutons.<\/p>\n<p>Et depuis ? Les Espagnols savent en finir avec la guerre civile (<em>la Isla minima<\/em>, <a href=\"https:\/\/www.causeur.fr\/isla-minima-espagne-34339\">chroniqu\u00e9e ici-m\u00eame<\/a>, avait un arri\u00e8re-fond politique tenace), les Argentins savent r\u00e9gler les comptes de la dictature (<em>l\u2019Histoire officielle<\/em> en 1986, ou <em>Dans ses yeux<\/em>, en 2009), les Allemands savent liquider l\u2019Allemagne de l\u2019Est (<em>Good Bye Lenin !<\/em> en 2003, et mieux encore, <em>la Vie des autres<\/em> en 2007). Les Britanniques m\u00eame savent faire \u2014 voir <em>Billy Elliott, les Virtuoses, The Full Monty<\/em> et la plupart des films de Ken Loach ou de Stephen Frears.<br \/>\nEt j\u2019en passe.<\/p>\n<div id=\"ligne\"><\/div>\n<p>Pendant ce temps, les Fran\u00e7ais creusent encore leur nombril, et vu l\u2019hypertrophie de ce point d\u2019ancrage dans l\u2019utilisation du compas national, ils n\u2019ont pas fini de forer\u2026 L\u2019auto-fiction a saisi le cin\u00e9ma apr\u00e8s avoir englouti la litt\u00e9rature. Il ne reste plus qu\u2019\u00e0 mettre en sc\u00e8ne les m\u00e9saventures d\u2019Edouard Louis et de Didier Eribon, et nous aurons enfin atteint le fond.<\/p>\n<p>Entendons-nous : on ne fait pas plus de bon cin\u00e9ma que de bonne litt\u00e9rature avec de bonnes intentions ou de bons sentiments. Les films \u00ab politiques \u00bb d\u2019Yves Boisset (<em>ah my gode<\/em>, comme disait Mae West, rappelez-vous l\u2019in\u00e9narrable <em>Dupont-Lajoie<\/em>, en 1975, malgr\u00e9 Jean Carmet, Isabelle Huppert et quelques autres) ne sont pas du cin\u00e9ma, mais des bonnes intentions en 35mm.<br \/>\n\u00c0 vrai dire, je m\u2019y suis coll\u00e9 moi-m\u00eame. Mais <em>Main basse sur une \u00eele<\/em>, en 2011, malgr\u00e9 la r\u00e9alisation \u00e9nergique d\u2019Antoine Santana, reste un film de t\u00e9l\u00e9vision \u2014 circonscrit de surcro\u00eet \u00e0 la Corse.<\/p>\n<p>C\u2019est que si nous h\u00e9sitons \u00e0 faire du cin\u00e9ma politique (au sens que je donne \u00e0 ce terme : construire une fiction qui rende compte d\u2019une \u00e9poque), c\u2019est peut-\u00eatre que les producteurs n\u2019ont aucun go\u00fbt pour d\u2019autres sujets que les enculages de dipt\u00e8res germano-pratins ? <em>Quai d\u2019Orsay<\/em>, qui ne manquait pas de qualit\u00e9, \u00e9tait au mieux une pochade, o\u00f9 seul Niels Arestrup mettait un poids inqui\u00e9tant. Mais Thierry Lhermitte composait un Villepin virevoltant fort dr\u00f4le \u2014 et d\u00e9connectait le film de tout sens politique.<\/p>\n<p>Quant au cin\u00e9ma historique, il ne faut pas y penser. Pendant que les Anglais font des merveilles avec les aventures d\u2019Elisabeth I\u00e8re (non, pas avec Marie Stuart, qui est une calamit\u00e9 film\u00e9e o\u00f9 au bout de dix minutes on souhaite voir s\u2019abattre la hache du bourreau sur le cou de l\u2019\u00e9pouvantable Saoirse Ronan, mais avec Cate Blanchett en 1998), de la reine Anne (avec Olivia Colman et Rachel Weisz dans <em>la Favorite<\/em>), ou de Victoria avec <em>Confident royal<\/em> (2017 \u2014 Judi Dench sublimissime), nous sommes incapables de faire un film en costumes \u2014 nous qui avons excell\u00e9 dans le genre, rappelez-vous Jean Marais dans ses \u0153uvres, ou Adjani dans <em>la Reine Margot<\/em> \u2014 25 ans d\u00e9j\u00e0 !<\/p>\n<p>C\u2019est bien un probl\u00e8me de production \u2014 et d\u2019ego des r\u00e9alisateurs. On confie des cam\u00e9ras \u00e0 des gamins et des gamines qui n\u2019ont rien de plus press\u00e9 que de filmer les cicatrices de leurs boutons d\u2019acn\u00e9. Rendez-nous Jean Renoir !<\/p>\n<p>\u00c0 moins que nous soyons un pays fini \u2014 et les carences de cr\u00e9ation ont toujours \u00e9t\u00e9 des marqueurs infaillibles des pays finis, des r\u00e9gimes \u00e0 bout de souffle, des empires qui s\u2019\u00e9croulent. Apr\u00e8s Su\u00e9tone ? Macrobe ! Lactance ! Et tous les \u00e9crivains chr\u00e9tiens soucieux de souffler sur les cendres.<br \/>\nUn de ces quatre, nous nous apercevrons que nous sommes l\u2019ombre de nous-m\u00eames \u2014 l\u2019ombre de notre ombre, l\u2019ombre de nos chiens.<\/p>\n<p>Jean-Paul Brighelli<\/p>\n<p>PS. Je sors du <em>Chant du loup<\/em>, qui a failli \u00eatre un tr\u00e8s bon film politique \u2014 mais par quelle perversion le metteur en sc\u00e8ne, qui est tout de m\u00eame un gar\u00e7on \u00e0 suivre, a-t-il cru n\u00e9cessaire d\u2019inclure une sc\u00e8ne de cul sans int\u00e9r\u00eat dans ce huis-clos sous-marin ? Il aurait pu rivaliser avec <em>le Bateau<\/em> de Wolgang Petersen ou l\u2019<em>Octobre rouge<\/em> de John McTiernan \u2014 et quelques sc\u00e8nes sont presque des parodies de thrillers am\u00e9ricains. Tr\u00e8s regardable, mais quel dommage\u2026<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J\u2019ai vu coup sur coup deux excellents films politiques, au meilleur sens du terme : Vice d\u2019Adam McKay, en janvier, et la Chute de l\u2019empire am\u00e9ricain, de Denys Arcand, sorti ces derni\u00e8res semaines. Deux r\u00e9ussites totales dans des genres a priori diff\u00e9rents \u2014 car le film politique est d\u2019une grande plasticit\u00e9. 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