{"id":2714,"date":"2019-06-01T16:16:31","date_gmt":"2019-06-01T14:16:31","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=2714"},"modified":"2021-04-22T18:48:22","modified_gmt":"2021-04-22T16:48:22","slug":"douleur-et-gloire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/douleur-et-gloire-2714","title":{"rendered":"Douleur et gloire"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/douleur-et-gloire-002714\/1896822-jpg-r_1280_720-f_jpg-q_x-xxyxx\" rel=\"attachment wp-att-2721\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-medium wp-image-2721\" src=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/files\/2019\/06\/1896822.jpg-r_1280_720-f_jpg-q_x-xxyxx-220x300.jpg\" alt=\"1896822.jpg-r_1280_720-f_jpg-q_x-xxyxx\" width=\"220\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2019\/06\/1896822.jpg-r_1280_720-f_jpg-q_x-xxyxx-220x300.jpg 220w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2019\/06\/1896822.jpg-r_1280_720-f_jpg-q_x-xxyxx.jpg 529w\" sizes=\"auto, (max-width: 220px) 100vw, 220px\" \/><\/a>J\u2019ai longtemps r\u00e9sist\u00e9 aux films d\u2019Almod\u00f3var. Trop de couleurs criardes, trop d\u2019hyst\u00e9rie, trop de sexe \u2014 m\u00eame si je sais bien que la revendication \u00e9rotique, et particuli\u00e8rement homosexuelle, apr\u00e8s quarante ans de franquisme, \u00e9tait avant tout l\u2019affirmation d\u2019une libert\u00e9 enfin retrouv\u00e9e : les Am\u00e9ricains, qui n\u2019y regardent pas de si pr\u00e8s, ont r\u00e9guli\u00e8rement class\u00e9 ses films en X ou RC-17.<br \/>\nTrop de m\u00e8res, aussi. Et, du coup, trop d\u2019enfance, de cur\u00e9s papouilleurs, d\u2019\u00e9mois adolescents. Bref, trop de <em>Movida madrile\u00f1a<\/em> \u2014 m\u00eame si je sais bien que \u2014 voir plus haut.<br \/>\nMais j\u2019ai vu bon nombre de ses films, quand m\u00eame : j\u2019y discernais une promesse qui ne se concr\u00e9tisait jamais tout \u00e0 fait, mais qui le rendait infiniment sup\u00e9rieur aux grandes machines hollywoodiennes d\u2019un c\u00f4t\u00e9, aux films hexagonaux ras du nombril de l&rsquo;autre.<br \/>\nEt trop de r\u00e9f\u00e9rences aussi \u2014 Bu\u00f1uel, Godard, John Waters, Vittorio de Sica, Kazan, Hitchcock, entre autres. Ils se tirent la bourre avec Tarantino \u00e0 qui \u00e9talera le mieux sa cin\u00e9philie.<br \/>\nC\u2019est dire que je suis all\u00e9 voir <em>Douleur et passion<\/em> (d\u00e9j\u00e0, me disais-je, un titre quasi d\u00e9calqu\u00e9 de Visconti\u2026) en tra\u00eenant un peu les pieds.<\/p>\n<p>Eh bien, Almod\u00f3var a \u00e9pur\u00e9. Du sexe subsistent des souvenirs, des amis enfuis, parfois hostiles. De l\u2019enfance, Almod\u00f3var a gard\u00e9 l\u2019essentiel : le visage de Pen\u00e9lope Cruz dans les retours en arri\u00e8re, celui de Julieta Serrano dans le temps pr\u00e9sent. Des premiers \u00e9mois, le corps du ma\u00e7on \u00e0 qui le petit gar\u00e7on apprend \u00e0 lire et \u00e0 \u00e9crire (en m\u00e9thode alpha-syllabique !). Du cin\u00e9ma des autres, il ne reste rien.<br \/>\nEt de la jeunesse enfuie, il reste la vieillesse et la certitude de la mort.<br \/>\nComme si tous les films pr\u00e9c\u00e9dents \u00e9taient des brouillons. Des essais. Et que celui-ci soit le chef d&rsquo;\u0153uvre, au sens que les Compagnons donnaient jadis au mot.<\/p>\n<p>Il y a des auteurs, en litt\u00e9rature ou en cin\u00e9ma, qui ont commenc\u00e9 par une \u0153uvre majeure (<em>les Liaisons, le Gu\u00e9pard, Catch 22, le C\u0153ur est un chasseur solitaire<\/em>, et j\u2019en passe \u2014 ou <em>la Nuit du chasseur<\/em>). Ceux-l\u00e0, en g\u00e9n\u00e9ral, n\u2019ont rien fait d\u2019autre, ayant le sentiment d\u2019avoir tout dit. Mais Almod\u00f3var, de film en film, n\u2019a jamais pr\u00e9tendu faire une \u0153uvre d\u00e9finitive : il tendait vers une cr\u00e9ation\u00a0qui serait enfin close sur elle-m\u00eame. <em>Douleur et gloire<\/em> n\u2019est pas loin de la perfection : on en sort en se demandant si le metteur en sc\u00e8ne s\u2019est senti mourir, pour flirter de si pr\u00e8s avec un film total.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/douleur-et-gloire-002714\/attachment\/0830269\" rel=\"attachment wp-att-2722\"><br \/>\n<\/a>Almod\u00f3var a toujours eu une direction d\u2019acteurs exemplaire. Cette fois, cela confine au d\u00e9doublement, tant Antonio Banderas, Pen\u00e9lope Cruz et Cecilia Roth (des habitu\u00e9s de sa filmographie) sont stup\u00e9fiants. Ils ne jouent pas \u2014 ils sont de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du miroir, l\u00e0 o\u00f9 l\u2019acteur est le personnage, et o\u00f9 le personnage est \u00e0 chaque fois un double de l\u2019auteur. Cannes a donn\u00e9 une palme \u00e0 Banderas \u2014 c\u2019\u00e9tait le moins que le jury pouvait faire. Il est \u00e0 la hauteur du Burt Lancaster de <em>Violence et passion<\/em>, que j&rsquo;\u00e9voquais plus haut.<a href=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/douleur-et-gloire-002714\/attachment\/0830269\" rel=\"attachment wp-att-2722\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-medium wp-image-2722\" src=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/files\/2019\/06\/0830269-300x169.jpg\" alt=\"0830269\" width=\"300\" height=\"169\" srcset=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2019\/06\/0830269-300x169.jpg 300w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2019\/06\/0830269-768x432.jpg 768w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2019\/06\/0830269-500x281.jpg 500w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2019\/06\/0830269.jpg 960w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a>Je suis sorti de la salle en \u00e9tat de catharsis<\/p>\n<div id=\"ligne\"><\/div>\n<p> lacrymale (la mort de la <em>madre<\/em> est racont\u00e9e avec l\u2019\u00e9conomie de moyens, le lyrisme <em>tenu<\/em> de Cohen dans <em>le Livre de ma m\u00e8re<\/em>), en me disant que <em>Parasite<\/em>, le film de Bong Joon-ho, Palme d\u2019or cette ann\u00e9e, a vraiment int\u00e9r\u00eat \u00e0 \u00eatre bon, pour que je n\u2019en sorte pas, la semaine prochaine, en criant \u00e0 l\u2019injustice\u2026<\/p>\n<p>Et puis il y a le <em>concernement<\/em> \u2014 le hasard qui vous fait prendre pour vous une r\u00e9plique ou une sc\u00e8ne.<br \/>\nC\u2019est sans doute un effet de l\u2019\u00e2ge : mes \u00e9tudiants, dont le pass\u00e9 remonte tout au plus, dans leur m\u00e9moire, \u00e0 la semaine derni\u00e8re, n\u2019appr\u00e9cieront sans doute pas le film d\u2019 Almod\u00f3var de la m\u00eame fa\u00e7on que moi. Mais ce cin\u00e9aste vieillissant, qui se sent st\u00e9rilis\u00e9, incapable d\u2019un pas ou d\u2019une ligne de plus, et d\u00e9chir\u00e9 par la conscience de n\u2019avoir pas tout dit, ou pas bien, a parl\u00e9 \u00e0 ce que je suis, glissant sur la pente savonn\u00e9e par les Parques, incapable d\u2019\u00e9crire encore un livre publiable, accul\u00e9 \u00e0 la retraite, d\u2019ici un an, en constatant l\u2019\u00e9chec de tous les combats que j\u2019ai men\u00e9s, incapable de m\u2019en remettre aux paradis artificiels o\u00f9 se plonge le h\u00e9ros du film, d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment lucide sur le peu que je suis dans un monde livr\u00e9 \u00e0 la B\u00eatise et \u00e0 l\u2019auto-satisfaction. Si vous vous sentez quelque peu d\u00e9phas\u00e9 par rapport \u00e0 votre propre histoire, <em>Douleur et gloire<\/em> est fait pour vous \u2014 m\u00eame si comme moi vous n\u2019en retenez que la douleur.<\/p>\n<p>Jean-Paul Brighelli<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J\u2019ai longtemps r\u00e9sist\u00e9 aux films d\u2019Almod\u00f3var. 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