{"id":2896,"date":"2019-11-23T10:19:14","date_gmt":"2019-11-23T08:19:14","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=2896"},"modified":"2021-04-22T18:48:21","modified_gmt":"2021-04-22T16:48:21","slug":"jaccuse-le-meilleur-film-francais-de-lannee","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/jaccuse-le-meilleur-film-francais-de-lannee-2896","title":{"rendered":"\u00ab\u00a0J&rsquo;accuse\u00a0\u00bb, le meilleur film fran\u00e7ais de l&rsquo;ann\u00e9e"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/couper-tout-ce-qui-vous-depasse-002891\/70812242_537826866985689_2297347585585657558_n\" rel=\"attachment wp-att-2897\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-medium wp-image-2897\" src=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/files\/2019\/11\/70812242_537826866985689_2297347585585657558_n-300x300.jpg\" alt=\"70812242_537826866985689_2297347585585657558_n\" width=\"300\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2019\/11\/70812242_537826866985689_2297347585585657558_n-300x300.jpg 300w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2019\/11\/70812242_537826866985689_2297347585585657558_n-150x150.jpg 150w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2019\/11\/70812242_537826866985689_2297347585585657558_n-32x32.jpg 32w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2019\/11\/70812242_537826866985689_2297347585585657558_n-50x50.jpg 50w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2019\/11\/70812242_537826866985689_2297347585585657558_n-64x64.jpg 64w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2019\/11\/70812242_537826866985689_2297347585585657558_n-96x96.jpg 96w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2019\/11\/70812242_537826866985689_2297347585585657558_n-128x128.jpg 128w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2019\/11\/70812242_537826866985689_2297347585585657558_n.jpg 640w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a>L\u2019Affaire Dreyfus est l\u2019un de ces mythes sur lesquels s\u2019est construite la R\u00e9publique fran\u00e7aise. Il \u00e9tait donc d\u00e9licat d\u2019y toucher. Il fallait trouver un biais, \u00e0 la fois pour construire une fiction vraie, rendre compte du mythe, et, parce qu\u2019on est dans un genre \u2014 le film historique \u2014 soumis comme le roman du m\u00eame nom \u00e0 un principe de double historicit\u00e9, savoir \u00e0 quelle modernit\u00e9 parle cette histoire de la fin du XIXe si\u00e8cle.<br \/>\nLa solution de facilit\u00e9, c\u2019\u00e9tait de tout centrer sur Zola \u2014 apr\u00e8s tout, \u00ab J\u2019accuse \u00bb, c\u2019est lui, m\u00eame si c\u2019est Clemenceau qui a trouv\u00e9 le titre. Mais alors on faisait un documentaire\u2026 En prenant Georges Picquart, militaire fid\u00e8le, antis\u00e9mite assum\u00e9, comme h\u00e9ros de l\u2019Affaire, Polanski a renvers\u00e9 la perspective.<br \/>\nPour cela, il fallait s\u2019appuyer non sur une documentation rigide et \u00e9touffante, mais sur une \u0153uvre de fiction : le roman <em>D.<\/em> (titre originel : <em>An Officer and a Spy<\/em>) \u00e9crit par Robert Harris (l\u2019auteur d\u2019<em>Imperium<\/em>, un excellent roman historique sur le dernier si\u00e8cle de la R\u00e9publique romaine). Et ne pas h\u00e9siter \u00e0 inventer des sc\u00e8nes, pourvu qu\u2019elles soient significatives \u2014 Dumas n\u2019a pas fait autre chose avec l\u2019histoire de la Fronde dans <em>Vingt ans apr\u00e8s<\/em>. Ainsi, Picquart rencontre Zola, Clemenceau, et toute la clique des \u00ab intellectuels \u00bb (le mot a \u00e9t\u00e9 forg\u00e9 \u00e0 cette occasion par les anti-dreyfusards), alors qu\u2019il ne l\u2019a jamais vu qu\u2019\u00e0 son proc\u00e8s. Et alors ? Des historiens scrupuleux, appoint\u00e9s par la presse bien-pensante (<em>Lib\u00e9<\/em> surtout, qui n\u2019en finit plus de s\u2019acheter des indulgences aupr\u00e8s du lectorat f\u00e9minin, LGBT et islamique) ont reproch\u00e9 ces quelques inexactitudes au metteur en sc\u00e8ne. Qu\u2019ils aillent se faire cuire un \u0153uf : <em>J\u2019accuse<\/em> conviendra fort bien aux coll\u00e9giens, c\u2019est enlev\u00e9, passionnant comme un film de pr\u00e9toire sans en avoir les lourdeurs am\u00e9ricaines, et excellemment jou\u00e9.<\/p>\n<p>C\u2019est donc un tr\u00e8s bon\u00a0film historique. Et je m\u2019\u00e9tonne (non, je ne m\u2019\u00e9tonne pas) que <em>Lib\u00e9<\/em>, qui eut autrefois des chroniqueurs marxistes, n\u2019ait pas repris la postulation lukacsienne de la double historicit\u00e9 pour b\u00e2tir une critique intelligente (mais \u00e0 l\u2019impossible, nul n\u2019est tenu) d\u2019un film qui joue \u2014 forc\u00e9ment \u2014 sur les deux registres, dans sa reconstruction d\u2019un mythe r\u00e9publicain : le proc\u00e8s de Dreyfus, le combat des dreyfusards, et la r\u00e9habilitation tardive d\u2019un officier juif pr\u00e9sent\u00e9 pour ce qu\u2019il \u00e9tait \u2014 une vieille ganache venant r\u00e9clamer, <em>in fine<\/em>, ses droits \u00e0 un avancement bien probl\u00e9matique au grade de lieutenant-colonel ; et parall\u00e8lement la suspicion port\u00e9e sur notre \u00e9poque, o\u00f9 les appareils d\u2019Etat ne sont pas plus transparents qu\u2019en 1896, et o\u00f9 les foules s\u2019\u00e9meuvent si facilement, enflamm\u00e9es par la presse hier, par les r\u00e9seaux sociaux aujourd\u2019hui.<\/p>\n<p>Il est significatif que le titre fran\u00e7ais, <em>J\u2019accuse<\/em>, ne soit pas le titre international (<em>An officer and a spy<\/em>, traduction de l\u2019autre titre originel, <em>l\u2019Ufficiale e la spia<\/em>, puisqu\u2019il s\u2019agit d\u2019une co-production frano-italienne). \u00ab J\u2019accuse \u00bb renvoie \u00e0 l\u2019artefact premier du mythe r\u00e9publicain, cet article de <em>l\u2019Aurore<\/em> dans lequel Zola, sous la houlette de Clemenceau qui tenait absolument \u00e0 d\u00e9gommer le gouvernement de l\u2019\u00e9poque, et le pr\u00e9sident de la R\u00e9publique en titre, F\u00e9lix Faure \u2014 qui ne vit pas la conclusion de l\u2019affaire, son destin s\u2019\u00e9tant arr\u00eat\u00e9 dans la bouche de Mme Steinheil \u2014, met en accusation Esterhazy et toute la hi\u00e9rarchie militaire. Ce qui lui valut une condamnation, et des p\u00e9rip\u00e9ties sans nombre. Et peut-\u00eatre une mort pr\u00e9coce, par la gr\u00e2ce d\u2019une chemin\u00e9e opportun\u00e9ment bouch\u00e9e qui refoula le monoxyde de carbone. <em>But that\u2019s another story.<\/em><\/p>\n<p>C\u2019est \u00e0 cet aspect de mythe bien fran\u00e7ais que correspond, \u00e0 mon sens, un casting tr\u00e8s particulier \u2014 et \u00e9blouissant. Outre Jean Dujardin, qui est toujours extraordinaire pourvu qu\u2019il ait un vrai cin\u00e9aste exigeant derri\u00e8re lui, outre Emmanuelle Seigner, toujours sensuelle, le g\u00e9n\u00e9rique fait d\u00e9filer l\u2019un apr\u00e8s l\u2019autre de grands noms de la Com\u00e9die-Fran\u00e7aise : Gr\u00e9gory Gadebois, que j\u2019avais vu dans le <em>Cyrano<\/em> de Podalyd\u00e8s et dans <em>Ubu roi<\/em> ; Herv\u00e9 Pierre, vu dans <em>l\u2019Illusion comique<\/em> de Corneille, et dans <em>les Oiseaux<\/em> d\u2019Aristophane ; Didier Sandre, d\u00e9couvert jadis dans le <em>Dom Juan<\/em> ou <em>le Misanthrope<\/em> de Vitez, \u2014 et dans le <em>Cyrano<\/em> de Podalyd\u00e8s aussi ; Eric Ruf, auquel on doit un fabuleux <em>Peer Gynt<\/em> en 2012 \u2014 et qui jouait Christian dans ce m\u00eame <em>Cyrano<\/em> ; sans oublier Denis Podalyd\u00e8s lui-m\u00eame\u2026<\/p>\n<p>Est-il si \u00e9trange que Polanski soit all\u00e9 p\u00eacher ses acteurs \u00e0 la Com\u00e9die-fran\u00e7aise (rien de plus \u00ab fran\u00e7ais \u00bb que l\u2019Affaire Dreyfus), et particuli\u00e8rement parmi les acteurs de <em>Cyrano<\/em>, une pi\u00e8ce dont la \u00ab premi\u00e8re \u00bb, fin d\u00e9cembre 1897, est un triomphe de la francitude en plein milieu de \u00ab l\u2019Affaire \u00bb, un moment de r\u00e9conciliation nationale dans ces ann\u00e9es de division nationale ?<br \/>\nPuisque c\u2019est un film historique, disons-le tout net : le travail de re-cr\u00e9ation de la IIIe R\u00e9publique, entre go\u00fbt de l\u2019ordre, barbes bien taill\u00e9es et petites vertus \u2014 rien n\u2019est gratuit dans ce film, pas m\u00eame la sc\u00e8ne, en arri\u00e8re-plan, de french cancan \u2014, est prodigieux. Les vieux officiers, encore teint\u00e9s de catholicisme bon teint (alors que le d\u00e9bat sur la la\u00efcit\u00e9, qui portera finalement la loi de 1905, fait rage) et d\u2019aristocratisme d\u00e9suet, sont merveilleusement camp\u00e9s, et leurs sous-fifres (le commandant Henry, ex\u00e9cuteur des basses \u0153uvres qu\u2019on lui commande) magnifiquement croqu\u00e9s. C\u2019est un <em>syst\u00e8me<\/em> que d\u00e9crit Polanski ; et il fait de Georges Picquart, antis\u00e9mite comme les 9\/10\u00e8mes de la soci\u00e9t\u00e9 de son \u00e9poque (y compris Zola si vous avez le moindre doute, lisez ou relisez <em>l\u2019Argent<\/em> : c\u2019\u00e9tait en 1891, bien avant que l\u2019\u00e9crivain prenne parti \u00ab Pour les Juifs \u00bb dans les colonnes du <em>Figaro<\/em> ; y compris Jaur\u00e8s, qui prendra fait et cause pour Dreyfus par la suite, mais d\u00e9nonce, en d\u00e9cembre 1894, \u00ab le prodigieux d\u00e9ploiement de la puissance juive pour sauver l\u2019un des siens \u00bb) le h\u00e9ros involontaire de la r\u00e9vision du proc\u00e8s et de la mise en cause d\u2019Esterhazy. Apr\u00e8s tout, je n\u2019exclus pas qu\u2019au monument de Yad Vashem, il y ait des antis\u00e9mites repentis, des gens qui, quelles que fussent leurs opinions ponctuelles, avaient lu Kant et faisaient passer les universaux avant les articles de L\u00e9on Daudet.<\/p>\n<p>Quant \u00e0 l\u2019\u00e9cho contemporain du film, il n\u2019est pas \u00e0 d\u00e9nicher, quoi qu\u2019en pense une certaine presse, dans les d\u00e9clarations opportunistes de telle ou telle grande oubli\u00e9e de l\u2019histoire du cin\u00e9ma, mais dans ces sc\u00e8nes o\u00f9 l\u2019on voit la foule \u00e0 deux doigts de lyncher Dreyfus d\u2019abord, Picquart ensuite. Des foules manipul\u00e9es par des m\u00e9dias qui tous avaient un lectorat \u00e0 flatter. <em>Le Figaro<\/em> m\u00eame, qui pourtant avait ouvert largement ses colonnes \u00e0 Zola (c\u2019est dans ce journal\u00a0que l\u2019\u00e9crivain jeta sa phrase fameuse, \u00ab la v\u00e9rit\u00e9 est en marche, rien ne l\u2019arr\u00eatera plus \u00bb), <a href=\"https:\/\/www.lefigaro.fr\/vox\/societe\/affaire-dreyfus-avant-j-accuse-il-y-a-eu-le-figaro-20191113\">finit par les refermer et resta dans l\u2019expectative<\/a>, vu le nombre de d\u00e9sabonnements\u2026 C\u2019est ce qui fournira \u00e0 <em>l\u2019Aurore<\/em> de Clemenceau cette splendide opportunit\u00e9 du \u00ab J\u2019accuse \u00bb.<\/p>\n<p>Ne boudez pas votre plaisir : cela dure 132 minutes, et \u00e7a les vaut bien. On ne s\u2019ennuie pas un instant, parce que l\u2019Histoire intelligemment trait\u00e9e est un thriller, et pas un pensum.<\/p>\n<p>Jean-Paul Brighelli<\/p>\n<p>PS. Ad\u00e8le Haenel, (dont je n\u2019avais jamais entendu parler) qui a choisi <em>Mediapart<\/em> (pas le Palais de Justice) pour accuser Christophe Ruggia, l\u2019un des metteurs en sc\u00e8ne avec lesquels elle a jadis tourn\u00e9, se retrouve cette semaine en couverture de <em>Elle<\/em> \u2014 un objectif dans la vie pour une starlette sans r\u00e9elle \u00e9paisseur. Mais quel rapport avec le film de Polanski ?<br \/>\nIl fallait tout l\u2019ing\u00e9niosit\u00e9 s\u00e9mantique de <em>Lib\u00e9<\/em> pour en trouver un : \u00ab\u00a0<em>J\u2019accuse,<\/em>\u00a0le film, authentifie et justifie donc Ad\u00e8le Haenel\u00a0\u00bb, \u00e9crit Camille Nevers dans ce qui fut jadis\u00a0un quotidien de gauche.\u00a0La concomitance des accusations d\u2019Ad\u00e8le Haenel et de Valentine Monnier et de la sortie du film de Polanski, opportun\u00e9ment mis en cause pour des faits improuvables qui remontent \u00e0 il y a cinquante ans, a attis\u00e9 la hargne de tous les\u00a0compagnons ind\u00e9fectibles des combats f\u00e9ministes et intersectionnels, contre celui qui est l\u2019un des plus grands cin\u00e9astes du dernier demi-si\u00e8cle. Une fa\u00e7on de ne parler du film qu\u2019en regard d\u2019une actualit\u00e9 fabriqu\u00e9e de toutes pi\u00e8ces, et <a href=\"https:\/\/next.liberation.fr\/cinema\/2019\/11\/12\/polanski-rattrape-par-son-j-accuse_1762989\">une mani\u00e8re de tout ramener au niveau du nombril<\/a>, typique de notre \u00e9poque o\u00f9 les \u00e9gos se ramassent \u00e0 la pelle dans les caniveaux. On applaudit bien fort\u2026 Heureusement que Laurent Joffrin <a href=\"https:\/\/www.liberation.fr\/politiques\/2019\/11\/20\/interdire-polanski_1764591\">a \u00e9mis un jugement plus dialectique <\/a>que ses petits camarades. Et la d\u00e9programmation annonc\u00e9e en Seinte-Saint-Denis dont je m&rsquo;inqui\u00e9tais encore il y a quelques jours<a href=\"https:\/\/next.liberation.fr\/cinema\/2019\/11\/20\/j-accuse-de-polanski-la-deprogrammation-dans-six-salles-de-seine-saint-denis-n-aura-pas-lieu_1764539\"> n&rsquo;aura finalement pas lieu<\/a>.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019Affaire Dreyfus est l\u2019un de ces mythes sur lesquels s\u2019est construite la R\u00e9publique fran\u00e7aise. Il \u00e9tait donc d\u00e9licat d\u2019y toucher. 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