{"id":2961,"date":"2019-12-15T06:31:15","date_gmt":"2019-12-15T04:31:15","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=2961"},"modified":"2021-04-22T18:48:20","modified_gmt":"2021-04-22T16:48:20","slug":"brooklyn-affairs","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/brooklyn-affairs-2961","title":{"rendered":"Brooklyn Affairs"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/brooklyn-affairs-002961\/motherless_brooklyn_film\" rel=\"attachment wp-att-2965\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-medium wp-image-2965\" src=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/files\/2019\/12\/Motherless_Brooklyn_film-202x300.jpg\" alt=\"Motherless_Brooklyn_(film)\" width=\"202\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2019\/12\/Motherless_Brooklyn_film-202x300.jpg 202w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2019\/12\/Motherless_Brooklyn_film.jpg 220w\" sizes=\"auto, (max-width: 202px) 100vw, 202px\" \/><\/a>Autant vous en parler avant que le film ne disparaisse des affiches : <em>Brooklyn Affairs<\/em> est un pur chef d\u2019\u0153uvre de ce genre que les Am\u00e9ricains appellent \u00ab n\u00e9o-noir \u00bb, un film de genre qui transcende \u2014 et de beaucoup \u2014 les fronti\u00e8res du genre, et qui peut rivaliser sans complexe avec ce que les ann\u00e9es 40-50 ont produit de plus noir. Ou avec le tr\u00e8s beau <em>Miller&rsquo;s Crossing<\/em>\u00a0(1990) des fr\u00e8res Coen \u2014 auquel il emprunte l&rsquo;attention particuli\u00e8re accord\u00e9e aux chapeaux, mais chut\u2026<br \/>\nLes critiques n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s bonnes, pour des raisons absolument aberrantes. On lui reproche de ne pas \u00eatre assez \u00ab politique \u00bb, pas assez anti-raciste, de d\u00e9noncer (ah, cette manie qui revient du fond des ann\u00e9es 70 du \u00ab film \u00e0 message \u00bb \u2014 quelle horreur !) la sp\u00e9culation immobili\u00e8re sans \u00eatre <em>Main basse sur la ville<\/em> \u2014 ce chef d\u2019\u0153uvre de Francesco Rosi (1963). Bref, il semble bien que personne, parmi les critiques de cin\u00e9ma professionnels, n\u2019ait consenti \u00e0 <em>voir<\/em> le film mis en sc\u00e8ne et interpr\u00e9t\u00e9 (magistralement) par Edward Norton. \u00c0 le <em>regarder<\/em>. Ni celui-l\u00e0, ni aucun autre, d&rsquo;ailleurs.<\/p>\n<p>L\u2019un des tics que je tente d\u2019\u00e9radiquer chez mes \u00e9tudiants est justement le \u00ab message \u00bb, dont l\u2019expression commence avec la phrase rituelle \u00ab l\u2019auteur dit que \u00bb. L\u2019auteur ne dit rien \u2014 d\u2019ailleurs, il n\u2019est pas l\u00e0, il n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 l\u00e0. Le <em>texte<\/em> dit quelque chose, avec ses moyens \u2014 et c\u2019est l\u2019analyse de ces modes de dire qu\u2019il convient d\u2019analyser. Un film, c\u2019est exactement la m\u00eame chose \u2014 mais nous sommes d\u00e9sormais soumis \u00e0 la dictature de la bien-pensance qui ne peut nous faire appr\u00e9cier quoi que ce soit qu\u2019\u00e0 travers le filtre manich\u00e9en que le Camp du Bien impose \u00e0\u00a0toutes les productions artistiques. Du style, point de nouvelles. Cela permet \u00e0 des raclures style Christine Angot ou \u00c9douard Louis de prosp\u00e9rer dans l\u2019antiracisme (c\u2019est bien) et le droit pour les femmes d\u2019accoucher par l\u2019oreille, comme chez Rabelais (sauf que chez Rabelais, c\u2019\u00e9tait dr\u00f4le).<\/p>\n<p>Retour au film d\u2019Edward Norton.<\/p>\n<p>Je dois avouer une incons\u00e9quence \u2014 ou peut-\u00eatre est-ce une sorte de synesth\u00e9sie dont je suis atteint. Je ne peux regarder un tableau sans entendre une musique \u2014 et les tableaux muets justement ne me disent rien. Et r\u00e9ciproquement, je n\u2019appr\u00e9cie vraiment que les musiques qui g\u00e9n\u00e8rent en moi des paysages. Un abus de cin\u00e9ma, peut-\u00eatre.<br \/>\nPar exemple, je n\u2019ai jamais pu voir\u00a0une toile de Hopper sans entendre, derri\u00e8re, un air de jazz obstin\u00e9 et m\u00e9lancolique \u2014 Chet Baker principalement, dans <em><a href=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=z4PKzz81m5c\">Almost Blue<\/a> par exemple<\/em>. Eh bien, le film de Norton est construit sur les images de Hopper et sur le jazz : le metteur en sc\u00e8ne a embauch\u00e9 Wynton Marsalis pour r\u00e9-arranger la chanson qu\u2019avait \u00e9crite pour le film Thom Yorke, le chanteur de <em>Radiohead<\/em> \u2014 <a href=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=gFjep-baGuU\">\u00e9coutez donc<\/a> :<\/p>\n<p>\u00ab The lines are drawn<br \/>\nFor daily battles<br \/>\nTrumpet sound<br \/>\nFor daily troubles<\/p>\n<p>Lock your dreams away<br \/>\nAnd wake it up<br \/>\nEnough about<br \/>\nYour broken heart\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>Et Michael K. Williams y joue justement un trompettiste qui doit beaucoup au premier Miles Davis, avec un quintet tr\u00e8s proche de celui qui entourait le g\u00e9nial trompettiste lorsqu\u2019il improvisa <a href=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=Wc4tT-55ZzI\">la bande-son d\u2019<em>Ascenseur pour l\u2019\u00e9chafaud<\/em><\/a>.<\/p>\n<p>Les acteurs sont d\u2019ailleurs tous sid\u00e9rants. Bruce Willis cr\u00e8ve l\u2019\u00e9cran dans les cinq premi\u00e8res minutes \u2014 puis il cr\u00e8ve tout court. Willem Dafoe, qui n\u2019a jamais fait un mauvais film, \u00e9tant entendu que m\u00eame si c\u2019\u00e9tait arriv\u00e9, il en aurait fait un bon film, est fascinant en cloche de g\u00e9nie. Et Alec Baldwin, qui de film en film perfectionne son personnage de salaud int\u00e9gral, d\u00e9livre une tirade sur ce qu\u2019est le Pouvoir d\u2019une force rarement atteinte : je ne vois d\u2019\u00e9quivalent que la tirade sur l\u2019argent, \u00e0 la fin de <em>Topaze<\/em> (il va falloir que j\u2019\u00e9crive une chronique pour r\u00e9habiliter Pagnol, que des guignols sanglants comme Jean-Claude ont entrain\u00e9 dans les ab\u00eemes).<\/p>\n<p>Quant \u00e0 l\u2019id\u00e9e de doter le h\u00e9ros d\u2019un syndrome de la Tourette qui lui fait balbutier des encha\u00eenements de mots, c\u2019est proprement g\u00e9nial, \u00e9tant entendu que ces mots qui jaillissent en gerbes d\u2019\u00e9tincelles en disent long sur l\u2019intrigue, puisqu\u2019il ne peut r\u00e9fr\u00e9ner cette part chaotique de son cerveau, non soumise \u00e0 un quelconque surmoi.<br \/>\nEt si vous habitez une campagne d\u00e9pourvue de cin\u00e9mas, guettez l\u2019irruption du film sur DVD \u2014 il vous hantera longtemps. Quand je suis sorti de la salle, les rues de Marseille, pour quelques minutes, ont bruiss\u00e9 d\u2019un air jazzy qui ne leur est pas habituel \u2014 j\u2019avais emmen\u00e9 avec moi les images du film, qui se sont surimpos\u00e9es au d\u00e9sordre assourdissant de la Canebi\u00e8re.<\/p>\n<p>Jean-Paul Brighelli<\/p>\n<p>Juste un mot pour stigmatiser les distributeurs, qui ont cru bon d\u2019inventer un faux titre am\u00e9ricain, <em>Brooklyn Affairs<\/em>, pour remplacer le vrai titre, <em>Motherless Brooklyn<\/em> \u2014 \u00e9tant entendu que \u00ab Brooklyn \u00bb est \u00e0 la fois le quartier de New York, et le pseudo sous lequel est connu le h\u00e9ros. Et que <em>motherless<\/em> est justement son \u00e9tat initial, lui qui n\u2019a de sa m\u00e8re que le souvenir d\u2019une main qui lui caressait la nuque \u2014 un geste que va r\u00e9p\u00e9ter la femme qu\u2019il s\u00e9duit \u00e0 force de d\u00e9sarroi, orpheline elle-m\u00eame ; et la derni\u00e8re image, sur une plage abandonn\u00e9e m\u00eame des mouettes, r\u00e9unit ces deux solitudes dans un double plan, champ \/ contrechamp, absolument splendide.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Autant vous en parler avant que le film ne disparaisse des affiches : Brooklyn Affairs est un pur chef d\u2019\u0153uvre de ce genre que les Am\u00e9ricains appellent \u00ab n\u00e9o-noir \u00bb, un film de genre qui transcende \u2014 et de beaucoup \u2014 les fronti\u00e8res du genre, et qui peut rivaliser sans complexe avec ce que les [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":6,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[1913,1915,1914,1916],"class_list":{"0":"post-2961","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","6":"category-non-classe","7":"tag-brooklyn-affairs","8":"tag-edward-norton","9":"tag-motherless-brooklyn","10":"tag-neo-noir"},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2961","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/users\/6"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=2961"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2961\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=2961"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=2961"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=2961"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}