{"id":3155,"date":"2020-06-03T17:29:35","date_gmt":"2020-06-03T15:29:35","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=3155"},"modified":"2021-04-22T18:48:04","modified_gmt":"2021-04-22T16:48:04","slug":"manger-nest-pas-tuer-hommage-a-andrea-camilleri","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/manger-nest-pas-tuer-hommage-a-andrea-camilleri-3155","title":{"rendered":"Manger n\u2019est pas tuer : hommage \u00e0 Andrea Camilleri"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/manger-nest-pas-tuer-hommage-a-andrea-camilleri-003155\/a-la-table-de-yasmina-s\" rel=\"attachment wp-att-3158\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-large wp-image-3158\" src=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/files\/2020\/06\/a-la-table-de-yasmina-s-674x1024.jpg\" alt=\"a la table de yasmina (s)\" width=\"584\" height=\"887\" srcset=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2020\/06\/a-la-table-de-yasmina-s-674x1024.jpg 674w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2020\/06\/a-la-table-de-yasmina-s-197x300.jpg 197w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2020\/06\/a-la-table-de-yasmina-s-768x1167.jpg 768w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2020\/06\/a-la-table-de-yasmina-s.jpg 921w\" sizes=\"auto, (max-width: 584px) 100vw, 584px\" \/><\/a>Le confinement a \u00e9t\u00e9 pour nombre d\u2019entre nous l\u2019occasion de lire ou de relire. Entre autres choses, j\u2019ai d\u00e9vor\u00e9\u00a0l\u2019int\u00e9grale des romans qu\u2019Andrea Camilleri (dont j\u2019aurais d\u00fb faire la n\u00e9cro l\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re, mais sa mort m\u2019a saisi \u2014 le mort saisit toujours le vif \u2014 en plein repos estival) a consacr\u00e9 au commissaire Montalbano.<br \/>\nL\u2019excellente traduction de Serge Quadruppani donne \u00e0 ces r\u00e9cits une saveur particuli\u00e8re, o\u00f9 je retrouve toute la Sicile que je connais et que j\u2019aime, m\u00eame si je ma\u00eetrise mieux Palerme que Porto Empedocle, la localit\u00e9 o\u00f9 est n\u00e9 Camilleri et qu\u2019il a transpos\u00e9e dans l\u2019imaginaire Vig\u00e0ta de ses romans. Et peu me chalent les critiques que tel italianisant lui adressera, on n\u2019est pas en version d\u2019agr\u00e9g, et l\u2019adaptation de Quadruppani, largement emprunt\u00e9e au patois proven\u00e7al \u2014 mais pas que \u2014 reconstitue magnifiquement le dialecte sicilien r\u00e9invent\u00e9 par Camilleri.<\/p>\n<p>Ce qui para\u00eetra curieux au n\u00e9ophyte, c\u2019est que la mafia, sp\u00e9cialit\u00e9 sicilienne comme la <em>cassata<\/em> du m\u00eame nom, est rarement au premier plan dans ces intrigues sanglantes. Mais elle est partout en toile de fond \u2014 elle et la d\u00e9mocratie chr\u00e9tienne. Les <em>cataferi<\/em>, les cadavres qui pullulent dans ce terroir plein d\u2019\u00ab oliviers sarrasins \u00bb et de <em>drailles<\/em> d\u00e9fonc\u00e9es sont rarement tu\u00e9s \u00e0 la <em>lupara<\/em>. Mais la Mafia fait partie du paysage, des institutions, de la vie (et de la mort) de la Sicile. Elle a ses hommes liges, politiciens mielleux et corrompus, et ses tueurs de l\u2019ombre \u2014 les uns et les autres objets des emportements de Montalbano, homme de la Gauche D\u00e9sabus\u00e9e, le seul parti auquel peuvent se rallier les grands sentimentaux des causes absolument perdues.<\/p>\n<p>Loin de moi l\u2019id\u00e9e de vous raconter tel ou tel roman. Ce sont des r\u00e9cits de proc\u00e9dure polici\u00e8re, centr\u00e9s sur le commissariat tout entier de Vig\u00e0ta, m\u00eame si sa figure centrale est Montalbano. Comme Steve Carella \u00e9tait la figure centrale du 87\u00e8me Precinct d\u2019Ed McBain, ou Martin Beck le h\u00e9ros m\u00e9lancolique des dix romans de Maj Sj\u00f6wall et Per Wahl\u00f6\u00f6, que j\u2019ai lus aussi pendant le confinement, et que Montalbano, grand lecteur et fin lettr\u00e9, parcourt \u00e0 l\u2019occasion. Quelques hommes \u00e0 forte personnalit\u00e9, du s\u00e9ducteur incurable au na\u00eff de la cr\u00e8che surdou\u00e9 en informatique en passant par le maniaque de la fiche d\u2019\u00e9tat-civil, combattent les passions exacerb\u00e9es par un paysage br\u00fbl\u00e9 de soleil ou esquint\u00e9 d\u2019orages bibliques \u2014 les exc\u00e8s climatiques sont une part essentielle de ces \u0153uvres.<\/p>\n<p>Et comme un enqu\u00eateur mange comme vous et moi, les pauses de Montalbano, dans la gargote d&rsquo;Enzo ou gr\u00e2ce aux soins attentifs de sa bonne, Adelina, sont toutes d\u2019une gastronomie raffin\u00e9e.<\/p>\n<p>Serge Quadruppani a rassembl\u00e9 en 2009, sous le titre <em>\u00c0 la table de Yasmina<\/em> (co-\u00e9crit avec Maruzza Loria), les meilleures recettes de cette cuisine ultra-m\u00e9diterran\u00e9enne, qu\u2019ils ont fait pr\u00e9c\u00e9der de sept r\u00e9cits du temps de Roger Ier (c.1031-1101), cadet des Tancr\u00e8de de Hauteville, parti reconqu\u00e9rir la Sicile, alors sous domination musulmane.<br \/>\nIl se trouve que j\u2019ai enseign\u00e9 5 ans au Neubourg, dans l\u2019Eure, et je me rappelle le visage ahuri de certains \u00e9l\u00e8ves, qui ne connaissaient des Arabes que le quartier de la Madeleine \u00e0 Evreux et n\u2019en avaient pas bonne opinion, lorsque je leur appris qu\u2019existait \u00e0 Palerme un style architectural dit, \u00ab arabo-normand \u00bb. Ces Vikings \u00e0 peine christianis\u00e9s se sont effectivement plu \u00e0 mixer dans une paix durable les diverses composantes de la culture sicilienne. L\u2019Opera dei Pupi, ces marionnettes qui rejouent inlassablement les conflits chevaleresques entre les doigts des montreurs siciliens, se souviennent de ce choc des cultures\u2026 Fr\u00e9d\u00e9ric II de Hohenstaufen (1194-1250), ce pur g\u00e9nie qui r\u00e9gna sur l\u2019\u00eele et tout le sud de l\u2019Italie, parlait couramment l\u2019arabe, ce qui lui permit de prendre J\u00e9rusalem au cours de la sixi\u00e8me croisade sans coup f\u00e9rir : le sultan Malik al-Kamel et lui firent semblant de se battre, partag\u00e8rent sans doute un agneau r\u00f4ti et sign\u00e8rent le Trait\u00e9 de Jaffa. Au grand dam du pape Gr\u00e9goire IX qui aurait pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 un bon petit g\u00e9nocide bien chr\u00e9tien. Le livre de Jacques Benoist-M\u00e9chin, <em>Fr\u00e9d\u00e9ric de Hohenstaufen ou le r\u00eave excommuni\u00e9<\/em> (Perrin, 1980) vous donnera sur le sujet tous renseignements utiles.<\/p>\n<p>Quadruppani et Maruzza Loria ont donc tiss\u00e9 leurs r\u00e9cits historiques de menus qui le sont tout autant \u2014 \u00e0 ceci pr\u00e8s (mais l\u2019anachronisme est justifi\u00e9 par les bonnes intentions) que la tomate n\u2019\u00e9tait pas encore apparue sous le ciel europ\u00e9en au XIIe si\u00e8cle. Peut-\u00eatre ont-ils pens\u00e9 au roman de Simmel, <em>On n&rsquo;a pas toujours du caviar<\/em> (1966), o\u00f9 le h\u00e9ros fait lui aussi des pauses culinaires d\u00e9taill\u00e9es. Si donc vous voulez la vraie recette de la <em>caponata<\/em> ou des paupiettes d\u2019espadon que d\u00e9guste r\u00e9guli\u00e8rement Montalbano, si vous ignorez encore ce que sont les \u00ab calamars de terre \u00bb, si vous ne savez pas comment assaisonner les <em>rigatoni<\/em> (la recette \u00ab al forno \u00bb est un pur d\u00e9lice), et que vous ma\u00eetrisez mal la dorure finale des <em>arancini<\/em>, ce livre est pour vous. Et dans le cours des enqu\u00eates de Camilleri, vous trouverez encore la recette des p\u00e2tes <em>\u2018ncasciata<\/em>, ou l\u2019\u00e9vocation du go\u00fbt unique des soles p\u00each\u00e9es au harpon et jet\u00e9es directement dans l\u2019huile chauff\u00e9e sur un r\u00e9chaud au gaz amen\u00e9 dans la barque \u2014 avec un filet de citron. Un go\u00fbt, avoue Camilleri, qu\u2019il recherchait encore soixante ans plus tard.<br \/>\nMais c\u2019est \u00e0 \u00e7a aussi que sert la litt\u00e9rature : \u00e0 retrouver les saveurs oubli\u00e9es \u2014 et pas seulement celle des madeleines.<\/p>\n<p>La litt\u00e9rature polici\u00e8re entretient avec la cuisine des relations au minimum conjugales (il en est ainsi pour Mme Maigret, dont ce vieux facho de Robert Courtine, alias La Reyni\u00e8re, a rassembl\u00e9 en 1974 le <em>Cahier de recettes<\/em>), et, mieux, adult\u00e9rines \u2014 \u00e9tant entendu que l\u2019adult\u00e8re procure des sensations plus raffin\u00e9es que l\u2019amour bourgeois, <a href=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=M2_tmKz3gBI\">comme le rappelle avec toute son exquise pudeur Blanche Gardin<\/a> : \u00ab Je suis devenue une femme, moi, le jour o\u00f9 j\u2019ai couch\u00e9 avec un homme mari\u00e9\u2026 C\u2019est l\u00e0, moi, que je suis devenue une femme\u2026 Le jour o\u00f9 tu te fais doigter par une main avec une alliance dessus, l\u00e0, il se passe quelque chose\u2026 \u00bb<br \/>\nLe roman noir am\u00e9ricain va trop vite, il consomme trop d\u2019alcool, Arlette Lauterbach et Alain Raybaud ont eu bien du m\u00e9rite \u00e0 trouver de quoi alimenter leur <em>Livre de cuisine de la S\u00e9rie noire<\/em> (2009). Le roman scandinave n\u2019a rien de tr\u00e8s attirant \u2014 je vous laisse le poisson faisand\u00e9 cher \u00e0 Arnaldur Indridason. Il faut, pour que la gastronomie commence, la France de Simenon, l\u2019Italie de Camilleri, \u00e0 la rigueur l\u2019Espagne de Manuel V\u00e1zquez Montalb\u00e1n, dont Montalbano est le fils\u2026 adult\u00e9rin.<\/p>\n<p>Au fond, faire la cuisine participe du m\u00eame m\u00e9canisme mental que d\u00e9brouiller un meurtre. Trouver les produits, rejeter les fausses pistes \u2014 le surgel\u00e9, par exemple \u2014 et les solutions toutes faites (la sacro-sainte escalope milanaise, ha\u00efe de notre h\u00e9ros, ou la pizza, radicalement absente des 27 volumes traduits \u00e0 ce jour), et traquer, \u00e0 chaque mastication, les arri\u00e8re-pens\u00e9es du cuisinier, l\u2019attaque vive du piment, la longueur en bouche des p\u00e2tes aux oursins ou la suavit\u00e9 sal\u00e9e du <em>caciocavallo<\/em>\u2026<br \/>\nSans compter qu\u2019\u00e0 l\u2019exemple de Montalbano, ne pas parler en mangeant fait partie du rituel : les doux aveux viendront plus tard. Oh, comme je les d\u00e9teste lorsqu\u2019elles babillent au-dessus des sardines en becfigues\u2026<\/p>\n<p>Lisez, relisez Camilleri (qui n\u2019a pas \u00e9crit que cette s\u00e9rie polici\u00e8re), maintenant que les librairies sont \u00e0 m\u00eame de vous commander ce que vous ne trouverez pas \u00e0 l\u2019\u00e9talage \u2014 et merci \u00e0 <em>l\u2019Odeur du temps<\/em>, \u00e0 Marseille, rue Pavillon (dans cette m\u00eame rue la meilleure p\u00e2tisserie orientale, <em>la Rose de Tunis<\/em>) qui m\u2019a aliment\u00e9 en nourritures c\u00e9lestes. Pour les nourritures terrestres, je m\u2019en charge.<\/p>\n<p>Jean-Paul Brighelli<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le confinement a \u00e9t\u00e9 pour nombre d\u2019entre nous l\u2019occasion de lire ou de relire. 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