{"id":3202,"date":"2020-07-21T08:41:58","date_gmt":"2020-07-21T06:41:58","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=3202"},"modified":"2021-04-22T18:48:03","modified_gmt":"2021-04-22T16:48:03","slug":"victor-hugo-etait-un-con","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/victor-hugo-etait-un-con-3202","title":{"rendered":"Victor Hugo \u00e9tait un con"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/victor-hugo-etait-un-con-003202\/1312612-caricature_de_victor_hugo-2\" rel=\"attachment wp-att-3207\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-3207\" src=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/files\/2020\/07\/1312612-Caricature_de_Victor_Hugo-1.jpg\" alt=\"1312612-Caricature_de_Victor_Hugo\" width=\"426\" height=\"550\" srcset=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2020\/07\/1312612-Caricature_de_Victor_Hugo-1.jpg 426w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2020\/07\/1312612-Caricature_de_Victor_Hugo-1-232x300.jpg 232w\" sizes=\"auto, (max-width: 426px) 100vw, 426px\" \/><\/a><a href=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/henri-victor-gustave-choderlos-et-les-autres-003094\">J\u2019\u00e9voquais il y a peu<\/a> le livre de R\u00e9gis Debray,<em> Du g\u00e9nie fran\u00e7ais<\/em>, qui se demande quel est notre \u00e9crivain le plus \u00ab national \u00bb \u2014 Stendhal ou Hugo. Ou Balzac. Ou Flaubert. Ou Laclos. Ou\u2026<br \/>\nChacun a son id\u00e9e sur la question. J\u2019ai peur qu\u2019il s\u2019agisse souvent d\u2019une id\u00e9e re\u00e7ue. D\u2019une r\u00e9p\u00e9tition m\u00e9canique d\u2019avis transmis par la tradition scolaire \u2014 la pire des traditions, quand elle se m\u00eale de jugements esth\u00e9tiques \u2014, cette tradition qui nous impose de dire que \u00ab Demain, d\u00e8s l\u2019aube \u00bb est un chef d\u2019\u0153uvre, alors qu\u2019il s\u2019agit au mieux d\u2019une bonne op\u00e9ration de communication, ou que \u00ab La Beaut\u00e9 \u00bb est un sonnet exemplaire : Marcel Aym\u00e9 a r\u00e9gl\u00e9 son compte \u00e0 ce po\u00e8me impossible dans <em>le Confort intellectuel<\/em>, et je pense personnellement que le fameux \u00ab r\u00eave de pierre \u00bb mis en place par ce farceur de Baudelaire est en fait du second degr\u00e9, la condamnation par la d\u00e9rision du n\u00e9o-classicisme dont Ingres et ses \u00e9l\u00e8ves \u2014 tout ce que d\u00e9testait le petit Charles \u2014 continuaient \u00e0 se faire les inlassables propagandistes. Mais bon, pour en parler, encore faudrait-il que les enseignants connussent l\u2019histoire de l\u2019art, et l\u2019enthousiasme de Baudelaire pour Delacroix, l\u2019exact oppos\u00e9 d\u2019Ingres.<br \/>\nQuant au \u00ab Dormeur du val \u00bb, avec son trou vert qui engendre deux trous rouges, pas de quoi se p\u00e2mer non plus : il s\u2019agit au mieux de la tentative sympathique d\u2019un bon \u00e9l\u00e8ve pour imiter, justement, le p\u00e8re Hugo, voir \u00ab Souvenir de la nuit du 4 \u00bb, dans <em>les Ch\u00e2timents<\/em>. \u00a0Les deux trous sont d\u00e9j\u00e0 l\u00e0. Le petit Rimbaud, qui n\u2019\u00e9tait pas encore le g\u00e9nie absolu d\u2019<em>Une saison en enfer<\/em> et des <em>Illuminations<\/em>, devait se trouver audacieux de plagier, sous l\u2019Empire, un po\u00e8te honni des autorit\u00e9s \u2014 mais peut-\u00eatre pas de ses professeurs.<\/p>\n<p>Hugo, parlons-en ! Henri Rochefort (vous vous rappelez sans doute ce journaliste batailleur, condamn\u00e9 au bagne de Nouvelle-Cal\u00e9donie, le seul \u00e0 s\u2019en \u00eatre \u00e9vad\u00e9, et qui, amnisti\u00e9, reprit \u00e0 Paris ses habitudes de pol\u00e9miste) <a href=\"http:\/\/histoirelitter.canalblog.com\/archives\/2020\/06\/28\/38401186.html\">rapporte dans <em>les Aventures de ma vie<\/em><\/a> (1896) l\u2019opinion du po\u00e8te incontournable, devenu l\u2019ic\u00f4ne des instituteurs de la IIIe R\u00e9publique, sur Stendhal et Balzac.<br \/>\nAdmettons un instant que Hugo soit effectivement le g\u00e9nie des Lettres que l\u2019on croit \u2014 m\u00eame s\u2019il n\u2019est grand que dans l\u2019h\u00e9naurme. Comme lecteur, il ne vaut pas tripette.<br \/>\nRochefort raconte donc qu\u2019il a tent\u00e9 de faire lire<em> le Rouge et le noir<\/em> au barbu le plus c\u00e9l\u00e8bre de France \u2014 barbu parce que prognathe, comme souvent les barbus, qui camouflent sous les poils leur menton en galoche. Le lendemain, Charles Hugo (la voix de son ma\u00eetre, Hugo ayant impitoyablement massacr\u00e9 ses enfants, \u00e0 part L\u00e9opoldine, morte trop t\u00f4t pour qu\u2019il la d\u00e9truise comme Ad\u00e8le) lui fait part de la Vox Dei paternelle : \u00ab Vous avez fait hier \u00e9norm\u00e9ment de peine \u00e0 mon p\u00e8re. Il vous aime beaucoup et il est tr\u00e8s affect\u00e9 de l\u2019enthousiasme avec lequel vous avez parl\u00e9 devant lui de cette chose informe qu\u2019on a intitul\u00e9 <em>Le Rouge et le Noir<\/em>. Il avait meilleure opinion de vous et il est humili\u00e9 pour lui-m\u00eame de constater qu\u2019il s\u2019est tromp\u00e9 aussi compl\u00e8tement \u00e0 votre \u00e9gard. \u00bb<br \/>\nRochefort, effar\u00e9, accourt chez le patriarche, qui en rajoute une couche. \u00ab J\u2019ai tent\u00e9 de lire \u00e7a, me dit-il ; comment avez-vous pu aller plus loin que la quatri\u00e8me page ? Vous savez donc le patois ? \u00bb Et d\u2019insister sur ce qu\u2019il appelle les \u00ab fautes de fran\u00e7ais \u00bb de Stendhal : \u00ab Chaque fois que je t\u00e2che de d\u00e9chiffrer une phrase de votre ouvrage de pr\u00e9dilection, c\u2019est comme si on m\u2019arrachait une dent. \u00bb<\/p>\n<p>1802-1885, l\u2019homme-si\u00e8cle, disent les manuels scolaires. De la concurrence faisons table rase. Il n\u2019y a pas que Stendhal \u00e0 en prendre pour son grade, Balzac a droit lui aussi \u00e0 sa salve :<br \/>\n\u00ab M. Stendhal ne peut pas rester parce qu\u2019il ne s\u2019est jamais dout\u00e9 un instant de ce qu\u2019\u00e9tait qu\u2019\u00e9crire .\u00bb Et il ajouta cette sentence s\u00e9v\u00e8re, que je livre \u00e0 l\u2019examen public : \u00abPersonne n\u2019a plus que moi d\u2019admiration pour le g\u00e9nie presque divinatoire de Balzac. C\u2019est un cerveau de premier ordre. Mais ce n\u2019est qu\u2019un cerveau, ce n\u2019est pas une plume. Le style est l\u2019art d\u2019exprimer avec des mots toutes les sensations. Relisez Balzac : vous vous apercevrez bien vite qu\u2019il ignore sa langue, et que presque jamais il ne dit les excellentes choses qu\u2019il voudrait dire. Aussi l\u2019heure de l\u2019oubli sonnera-t-elle pour lui plus t\u00f4t qu\u2019on ne pense. \u00bb<br \/>\nPour la perspicacit\u00e9, on repassera. Balzac, lui, ne s\u2019est pas tromp\u00e9 sur Stendhal. \u00ab Une \u0153uvre extraordinaire \u00bb, <a href=\"https:\/\/www.oeuvresouvertes.net\/spip.php?article101\">dit-il de <em>la Chartreuse de Parme<\/em> en 1840<\/a> \u2014 les vrais g\u00e9nies savent se reconna\u00eetre entre eux. Tout en sachant que cette appr\u00e9ciation lui vaudra bien des sarcasmes des petits esprits de son temps.<\/p>\n<p>Des petits esprits, il y en a toujours eu. Apr\u00e8s tout, aujourd\u2019hui, il se trouve bien des critiques qui pensent qu\u2019Edouard Louis est un \u00e9crivain. Il doit m\u00eame se trouver des profs, lecteurs de <em>Lib\u00e9<\/em>, qui l\u2019\u00e9tudient en classe.<\/p>\n<p>Stendhal \u2014 et c\u2019est ce que Hugo, engonc\u00e9 dans des mod\u00e8les h\u00e9ro\u00efques inlassablement plagi\u00e9s, ne peut comprendre \u2014 est le premier des grands \u00e9crivains modernes. Le seul, avant Maupassant (qui l\u2019estimait fort), qui ait fait de la d\u00e9rision la cl\u00e9 de ses romans, tout en croyant au romanesque \u2014 et c&rsquo;est bien l\u00e0 la difficult\u00e9, pour des lecteurs m\u00e9diocres. Comparez donc le r\u00e9cit de Waterloo par Stendhal (qui a fait pour de bon la guerre, lui) dans<em> la Chartreuse de Parme<\/em> :<br \/>\n\u00ab Nous avouerons que notre h\u00e9ros \u00e9tait fort peu h\u00e9ros en ce moment. Toutefois la peur ne venait chez lui qu&rsquo;en seconde ligne ; il \u00e9tait surtout scandalis\u00e9 de ce bruit qui lui faisait mal aux oreilles. (\u2026) Notre h\u00e9ros, fort humain, se donnait toutes les peines du monde pour que son cheval ne m\u00eet les pieds sur aucun habit rouge. \u00bb<\/p>\n<div id=\"ligne\"><\/div>\n<p>Et la m\u00eame bataille vue par Hugo, qui ne fit jamais que des guerres d\u2019alc\u00f4ves :<br \/>\n\u00ab Ils \u00e9taient trois mille cinq cents. Ils faisaient un front d&rsquo;un quart de lieue. C&rsquo;\u00e9taient des hommes g\u00e9ants sur des chevaux colosses. Ils \u00e9taient vingt-six escadrons ; et ils avaient derri\u00e8re eux, pour les appuyer, la division de Lefebvre-Desnouettes, les cent six gendarmes d&rsquo;\u00e9lite, les chasseurs de la garde, onze cent quatre-vingt-dix-sept hommes, et les lanciers de la garde, huit cent quatre-vingts lances. \u00bb<br \/>\nC\u2019est du mauvais journalisme, du journalisme de reporter paresseux qui ne s\u2019est pas d\u00e9plac\u00e9 sur le terrain mais qui \u00e9crit avec les statistiques du minist\u00e8re des Arm\u00e9es. Hugo a refait le coup de Waterloo dans <em>les Ch\u00e2timents<\/em>, toujours plus kholossal :<br \/>\n\u00ab La plaine o\u00f9 frissonnaient les drapeaux d\u00e9chir\u00e9s,<br \/>\nNe fut plus, dans les cris des mourants qu&rsquo;on \u00e9gorge,<br \/>\nQu&rsquo;un gouffre flamboyant rouge comme une forge ;<br \/>\nGouffre o\u00f9 les r\u00e9giments, comme des pans de murs,<br \/>\nTombaient, ou se couchaient comme des \u00e9pis m\u00fbrs,<br \/>\nLes hauts tambours-majors aux panaches \u00e9normes,<br \/>\nO\u00f9 l&rsquo;on entrevoyait des blessures difformes!<br \/>\nCarnage affreux ! moment fatal !\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>Fracas et tintamarre. Pour faire du Hugo, rassemblez d\u2019abord les syntagmes les plus excessifs que vous pourrez trouver \u2014 <em>gouffre, \u00e9normes, carnage, fatal<\/em> \u2014, remuez soigneusement, et distribuez au hasard dans votre phrase.<br \/>\nPour faire du Stendhal, c\u2019est une autre paire de manches. Commencez d\u00e9j\u00e0 par \u00eatre intelligents.<br \/>\nOui, je sais, c\u2019est dur\u2026<\/p>\n<p>Hugo est tr\u00e8s loin de faire l\u2019unanimit\u00e9 dans son si\u00e8cle. <a href=\"https:\/\/www.marxists.org\/francais\/lafargue\/works\/1885\/06\/hugo.htm\">Lisez <em>la L\u00e9gende de Victor Hugo<\/em><\/a>, o\u00f9 Lafargue, le gendre de Marx, assaisonne le \u00ab plus grand po\u00e8te du si\u00e8cle \u00bb, accus\u00e9 non sans raison d\u2019avoir toujours \u00e9t\u00e9 du c\u00f4t\u00e9 du manche (il a rat\u00e9 le Second Empire, l\u2019ex-monarchiste venait juste de se convertir \u00e0 la R\u00e9publique) pourvu que le r\u00e9gime en place lui \u00e9pargne l\u2019arriv\u00e9e des socialistes (les vrais, pas la mouture Laurent Joffrin). Il fait partie de ces \u00e9crivains peureux qui disent \u00ab peuple \u00bb pour \u00e9viter de dire \u00ab prol\u00e9tariat \u00bb.<br \/>\nEt c\u2019est \u00e7a qui se m\u00eale d\u2019avoir un avis sur la litt\u00e9rature ?<\/p>\n<p>\u00ab Ah oui, disent les b\u00ealants, mais il a perdu sa fille\u2026 Pauvre L\u00e9opoldine\u2026 \u00c7a lui a inspir\u00e9 les <em>Contemplations<\/em>, ce chef d\u2019\u0153uvre\u2026 \u00bb<br \/>\nD\u00e8s qu\u2019une majorit\u00e9 de profs de Lettres parlent de chef d\u2019\u0153uvre, je sors mon revolver. Philippe Sollers a r\u00e9gl\u00e9 une fois pour toutes les compte de \u00ab Didine \u00bb, la demeur\u00e9e de la famille. C\u2019est dans <em>la Guerre du go\u00fbt<\/em>. Quant \u00e0 \u00ab Demain d\u00e8s l\u2019aube \u00bb, inlassablement donn\u00e9 en exemple aux petits enfants sages, c\u2019est une pure escroquerie \u2014 de belle allure, tout y est pour faire croire que ce po\u00e8me, \u00e9crit au calme un mois apr\u00e8s la date liminaire, est un pr\u00e9lude au p\u00e8lerinage du P\u00e8re sur la tombe de sa fille. Un rebond inesp\u00e9r\u00e9 pour Hugo, alors en perte de vitesse sur son rocher de Guernesey. Faites pleureur dans les chaumi\u00e8res, on parlera de vous. La mode \u00e9tait au larmoyant, \u00e0 l\u2019\u00e9poque. <em>Les Contemplations<\/em> ouvrent la voie aux <em>Deux orphelines<\/em> et \u00e0 <em>la Porteuse de pain<\/em> \u2014 les deux plus beaux succ\u00e8s du si\u00e8cle.<\/p>\n<p>L\u2019Inspection G\u00e9n\u00e9rale, qui n\u2019en rate pas une et c\u00e9l\u00e8bre \u00e0 sa mani\u00e8re la fin du confinement \u2014 en attendant le prochain \u2014 vient de mettre les livres V et VI de ce recueil insupportable au programme des Pr\u00e9pas scientifiques. Sous l\u2019intitul\u00e9 \u00ab la Force de vivre \u00bb. R\u00e9silience, me voil\u00e0 ! Cyrulnik for ever ! \u00ab Ah ! Insens\u00e9 qui crois que je ne suis pas toi \u00bb \u2014 et autres pens\u00e9es d\u00e9goulinantes.<br \/>\nJe sens que je vais m\u2019amuser, si la rentr\u00e9e a lieu, comme je le souhaite (et redisons-le, la \u00ab sortie \u00bb n\u2019aurait jamais d\u00fb avoir lieu, en tout cas pas si longtemps), \u00e0 expliquer \u00e0 des \u00e9l\u00e8ves p\u00e9tris de respect pour Totor qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un tour de passe-passe, l\u2019exploitation \u00e9hont\u00e9e d\u2019un deuil, une fa\u00e7on de se faire mousser sur un cadavre. Allez, je donnerais tout Hugo pour dix lignes in\u00e9dites de Stendhal. Mais je n\u2019ai pas de c\u0153ur, c\u2019est bien connu \u2014 sauf que l\u2019on n\u2019\u00e9crit pas avec le c\u0153ur.<\/p>\n<p>Jean-Paul Brighelli<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J\u2019\u00e9voquais il y a peu le livre de R\u00e9gis Debray, Du g\u00e9nie fran\u00e7ais, qui se demande quel est notre \u00e9crivain le plus \u00ab national \u00bb \u2014 Stendhal ou Hugo. Ou Balzac. Ou Flaubert. Ou Laclos. Ou\u2026 Chacun a son id\u00e9e sur la question. J\u2019ai peur qu\u2019il s\u2019agisse souvent d\u2019une id\u00e9e re\u00e7ue. 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