{"id":3205,"date":"2020-07-22T17:58:48","date_gmt":"2020-07-22T15:58:48","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=3205"},"modified":"2021-04-22T18:48:03","modified_gmt":"2021-04-22T16:48:03","slug":"convalescences-la-litterature-au-repos","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/convalescences-la-litterature-au-repos-3205","title":{"rendered":"Convalescences, la litt\u00e9rature au repos"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/convalescences-la-litterature-au-repos-003205\/41c1ohfe4ll\" rel=\"attachment wp-att-3210\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-3210\" src=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/files\/2020\/07\/41C1oHFe4LL.jpg\" alt=\"41C1oHFe4LL\" width=\"695\" height=\"1000\" srcset=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2020\/07\/41C1oHFe4LL.jpg 695w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2020\/07\/41C1oHFe4LL-209x300.jpg 209w\" sizes=\"auto, (max-width: 695px) 100vw, 695px\" \/><\/a>La lecture du livre de Daniel M\u00e9nager est un bonheur constant.<br \/>\nD\u2019abord, ce n\u2019est pas tous les jours, par les temps qui courent, qu\u2019un livre publi\u00e9 t\u00e9moigne de l\u2019extr\u00eame culture de son auteur. Seizi\u00e9miste de formation et de carri\u00e8re, M\u00e9nager embrasse tout ce qui s\u2019est \u00e9crit, en France et \u00e0 l\u2019\u00e9tranger, depuis trois mille ans. Une paille.<br \/>\nBien s\u00fbr, les hilotes \u2014 et parmi eux nombre de sp\u00e9cialistes auto-proclam\u00e9s de la litt\u00e9rature \u2014 trouveront cela assommant : \u00eatre confront\u00e9 sans cesse \u00e0 ses d\u00e9faillances culturelles est une ordalie redoutable. Mais \u00ab bonheur \u00bb n\u2019est pas un mot usurp\u00e9 : on se r\u00e9gale \u00e0 la lecture du d\u00e9cryptage de ce moment si peu pris\u00e9 durant des si\u00e8cles, cette plage d\u2019attente, de r\u00e9flexion et d\u2019inertie apparente qu\u2019on appelle une convalescence.<br \/>\nLe plus beau, c\u2019est que le livre, qui vient d\u2019arriver chez vos libraires, a \u00e9t\u00e9 imprim\u00e9 en mars, et qu\u2019il a donc \u00e9t\u00e9 \u00e9crit bien avant que la France soit malade (savoir si elle l\u2019est d\u2019un virus ou du discours tenu sur ce virus est encore une autre histoire). En tout cas, cette plong\u00e9e dans ces litt\u00e9ratures o\u00f9 il ne se passe rien, sinon l\u2019attente d\u2019un renouveau, est fascinante.<\/p>\n<p>Les h\u00e9ros m\u00e9di\u00e9vaux ne sont jamais \u00e0 proprement parler convalescents. G\u00e9mir entre les bras des femmes (il y a toujours des femmes dans les convalescences, et bien avant qu\u2019elles ne deviennent professionnelles de la sant\u00e9) est moyennement viril. Le chevalier bless\u00e9 passe sans transition de l\u2019extr\u00eame faiblesse aux forces retrouv\u00e9es \u2014 et paf ! il reprend son armure, son cheval et sa qu\u00eate.<br \/>\nLe mot arrive en fran\u00e7ais au XVIe si\u00e8cle \u2014 justement. C\u2019est avec <em>l\u2019Astr\u00e9e<\/em> que se d\u00e9roule le plus long et le plus malicieux des r\u00e9cits de convalescence. Et pour ce qui est des femmes, C\u00e9ladon n\u2019en manque pas, lui qui ach\u00e8ve sa convalescence d\u00e9guis\u00e9 en fille.<\/p>\n<p>J\u2019ai connu M\u00e9nager \u00e0 Nanterre en 1974-75. Il faisait le cours d\u2019agr\u00e9gation sur Rabelais \u2014 une merveille de cours que les pauvres \u00e9tudiants de l\u2019ENS venaient espionner en douce : nous demand\u00e2mes d\u2019ailleurs qu\u2019il soit d\u00e9march\u00e9 pour y enseigner l\u2019ann\u00e9e suivante. J\u2019ai depuis cette \u00e9poque suivi ses multiples publications, plus expertes chaque fois, et plus d\u00e9cal\u00e9es depuis qu\u2019il est \u00e0 la retraite, et qu\u2019il n\u2019a pas \u00e0 m\u00e9nager (ah ah) tel ou telle de ses coll\u00e8gues. C\u2019est ainsi qu\u2019il cite le bel ouvrage de Marie-Christine Bellosta sur C\u00e9line\u2026<\/p>\n<p>(Parenth\u00e8se. En 2007, Xavier Darcos m\u2019affirma : \u00ab La nomination de Bellosta comme Inspectrice G\u00e9n\u00e9rale est dans les tuyaux \u00bb. Eh bien elle y est rest\u00e9e. Tr\u00e8s brillante Ma\u00eetre de conf\u00e9rence \u00e0 l\u2019ENS, engag\u00e9e dans la FONDAPOL, bo\u00eete \u00e0 id\u00e9es r\u00e9put\u00e9e de droite, adversaire farouche des p\u00e9dagogistes, Bellosta succomba aux pressions de la Machine, qui ne voulait pas d\u2019elle. Ceux qui aujourd\u2019hui reprochent \u00e0 Blanquer de ne pas faire le m\u00e9nage parmi les pontes outrecuidants des ESPE \/ INSPE devraient r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 cette v\u00e9rit\u00e9 : la techno-structure est plus puissante que le ministre, et elle est contr\u00f4l\u00e9e depuis vingt ans par les facariens qui l\u2019ont infest\u00e9e.<br \/>\nParenth\u00e8se dans la parenth\u00e8se. C\u00e9line a tout connu de la convalescence, d\u2019abord \u00e0 titre personnel, apr\u00e8s une tr\u00e8s s\u00e9rieuse blessure en 14-18, puis comme m\u00e9decin. Et M\u00e9nager sugg\u00e8re tr\u00e8s finement que le spectacle de la mis\u00e8re \u2014 rappelez-vous la mort de B\u00e9bert dans le <em>Voyage<\/em> \u2014 est peut-\u00eatre la cl\u00e9 de cette misanthropie c\u00e9linienne qui a renvers\u00e9 les convictions humanistes du docteur Destouches et s\u2019est d\u00e9cha\u00een\u00e9e en se sp\u00e9cialisant en direction des Juifs \u2014 \u00e0 ceci pr\u00e8s qu\u2019il soignait gratuitement les Juifs pauvres de sa client\u00e8le, pendant que de bons Gaulois bien de chez nous les d\u00e9non\u00e7aient aux autorit\u00e9s vichyssoises. Rien n\u2019est simple, fin parenth\u00e8se).<\/p>\n<div id=\"ligne\"><\/div>\n<p>La question centrale de la convalescence est de savoir qui \u00e9merge en fin de compte du lit de repos ou de la chaise longue o\u00f9 le h\u00e9ros de <em>la Montagne magique<\/em> soigne sa phtisie. Redevenons-nous peu ou prou celui que nous \u00e9tions ? Ou en est-il de la convalescence comme de la r\u00e9silience \u2014 M\u00e9nager dit sur Cyrulnik des choses fort brillantes \u2014, o\u00f9 par d\u00e9finition on ne redeviendra jamais, en 1945, le petit gar\u00e7on insouciant de 1939, surtout quand vos parents sont pass\u00e9s par la case Auschwitz et y sont rest\u00e9s ?<\/p>\n<p>(Nouvelle parenth\u00e8se. Il y a quelques ann\u00e9es, Thierry Philips, \u00e9minent canc\u00e9rologue lyonnais avec qui je faisais un livre \u2014 <em>Vaincre son cancer<\/em> \u2014 m\u2019apprit que les couples r\u00e9sistent assez bien \u00e0 la maladie \u2014 mais se d\u00e9litent apr\u00e8s. Parce que celui qui n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 malade s\u2019attend \u00e0 ce que l\u2019autre revienne tel qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 \u00ab avant \u00bb \u2014 et qu\u2019il n\u2019en est pas question. L\u2019ex-malade a vu l\u2019autre face de la vie, qui est la mort. Et de cela on ne se remet pas \u2014 en tout cas, pas en l\u2019\u00e9tat. Fin parenth\u00e8se)<\/p>\n<p>En 200 pages serr\u00e9es, renforc\u00e9es de notes pr\u00e9cieuses, M\u00e9nager parcourt les derniers si\u00e8cles \u2014 particuli\u00e8rement les deux derniers, o\u00f9 la convalescence appara\u00eet soudain comme un motif \u00e9minemment litt\u00e9raire. Justement parce qu\u2019elle est le moment suspendu du retour sur soi, du d\u00e9sir patiemment \u00e9labor\u00e9 alors m\u00eame qu\u2019il ne peut \u00eatre assouvi (les m\u00e9decins classiques redoutaient fort l\u2019\u00e9rotisation des r\u00eaveries convalescentes, surtout chez les adolescents), et m\u00eame \u2014 M\u00e9nager analyse longuement le cas Nietzsche \u2014 d\u2019une mutation compl\u00e8te de la pens\u00e9e. Au sortir de la convalescence, quand on retourne \u00e0 cet \u00e9tat fragile, instable et incertain qu\u2019on appelle la sant\u00e9 (contrairement \u00e0 ce qui se passe aujourd\u2019hui, o\u00f9 les cr\u00e9tins croient que la sant\u00e9 est un d\u00fb, on a longtemps pens\u00e9 que la maladie et la mort \u00e9taient le destin normal de l\u2019\u00eatre humain), va-t-on se montrer d\u00e9sormais \u00e9conome ou d\u00e9pensier ? Sachant soudain que l\u2019on peut tout perdre, cherchera-t-on \u00e0 se calfeutrer ou bravera-t-on les p\u00e9rils les plus insens\u00e9s, puisqu\u2019apr\u00e8s tout\u2026<\/p>\n<p>Un tr\u00e8s beau livre, pour lequel je remercie sinc\u00e8rement l\u2019auteur. Ces octog\u00e9naires sont intenables, et quand ils survivent aux virus \u00e0 la mode, ils prouvent aux bambins de mon \u00e2ge qu\u2019ils ont encore des choses \u00e0 apprendre \u2014 beaucoup de choses.<\/p>\n<p>Jean-Paul Brighelli<\/p>\n<p>Daniel M\u00e9nager, <em>Convalescences, la litt\u00e9rature au repos<\/em>, les Belles Lettres, 23 euros.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La lecture du livre de Daniel M\u00e9nager est un bonheur constant. D\u2019abord, ce n\u2019est pas tous les jours, par les temps qui courent, qu\u2019un livre publi\u00e9 t\u00e9moigne de l\u2019extr\u00eame culture de son auteur. Seizi\u00e9miste de formation et de carri\u00e8re, M\u00e9nager embrasse tout ce qui s\u2019est \u00e9crit, en France et \u00e0 l\u2019\u00e9tranger, depuis trois mille ans. 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