{"id":3209,"date":"2020-07-25T05:34:57","date_gmt":"2020-07-25T03:34:57","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=3209"},"modified":"2021-04-22T18:48:03","modified_gmt":"2021-04-22T16:48:03","slug":"jean-jacques-rousseau-est-un-con","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/jean-jacques-rousseau-est-un-con-3209","title":{"rendered":"Jean-Jacques Rousseau est un con"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/jean-jacques-rousseau-est-un-con-003209\/440px-rousseau_-_les_confessions_launette_1889_tome_2_figure_page_0065\" rel=\"attachment wp-att-3213\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-3213\" src=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/files\/2020\/07\/440px-Rousseau_-_Les_Confessions_Launette_1889_tome_2_figure_page_0065.png\" alt=\"440px-Rousseau_-_Les_Confessions,_Launette,_1889,_tome_2,_figure_page_0065\" width=\"440\" height=\"670\" srcset=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2020\/07\/440px-Rousseau_-_Les_Confessions_Launette_1889_tome_2_figure_page_0065.png 440w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2020\/07\/440px-Rousseau_-_Les_Confessions_Launette_1889_tome_2_figure_page_0065-197x300.png 197w\" sizes=\"auto, (max-width: 440px) 100vw, 440px\" \/><\/a>J\u2019aimais passionn\u00e9ment d\u00e9j\u00e0 la litt\u00e9rature. J\u2019avais quatorze ans et j\u2019\u00e9tais en Troisi\u00e8me. Au bout du rayon \u00ab XVIIIe si\u00e8cle \u00bb de la biblioth\u00e8que paternelle, que j\u2019avais d\u00e9j\u00e0 explor\u00e9, je tombai sur un gros bouquin rassemblant en un volume l\u2019ensemble des <em>Confessions<\/em> de Rousseau.<br \/>\nJe ne connaissais pas grand-chose du grand homme, sinon sa dissertation sur <em>l\u2019Origine et les fondements de l\u2019in\u00e9galit\u00e9<\/em>, cet ouvrage \u00ab contre le genre humain \u00bb, comme le lui a \u00e9crit Voltaire pour le remercier de lui avoir envoy\u00e9 le livre, qui m\u2019avait donn\u00e9 envie, comme au philosophe de Ferney (je venais d\u2019apprendre ce qu\u2019\u00e9tait une p\u00e9riphrase et j\u2019en abusais) de \u00ab marcher \u00e0 quatre pattes \u00bb. J\u2019abordai donc les <em>Confessions<\/em> sans pr\u00e9jug\u00e9, ou presque.<br \/>\nLa premi\u00e8re page me sid\u00e9ra un peu : que de \u00ab Moi-je \u00bb en quelques lignes ! En gar\u00e7on bien \u00e9lev\u00e9, j\u2019\u00e9vitais \u00e0 l\u2019\u00e9poque d\u2019offenser la modestie que l\u2019on me recommandait \u2014 un soin qui m\u2019a pass\u00e9, avec l\u2019\u00e2ge. Puis, ayant re\u00e7u mon lot de trempes \u00e9nergiques tout au long de mon enfance, et n\u2019en ayant gard\u00e9 que le go\u00fbt d\u2019en donner aux autres, je fus surpris de l\u2019int\u00e9r\u00eat tr\u00e8s vif du grand homme (j\u2019appris pour l\u2019occasion ce qu\u2019est une antiphrase) pour les fess\u00e9es. Je lus en parall\u00e8le les lettres de Voltaire sur <em>la Nouvelle H\u00e9lo\u00efse<\/em>, o\u00f9 il met en sc\u00e8ne <a href=\"http:\/\/www.monsieurdevoltaire.com\/2014\/05\/satire-sur-la-nouvelle-heloise-ou-aloisia-partie-4.html\">Rousseau tendant les fesses pour recevoir \u00e0 plein<\/a> la correction que lui infligent les violons de l\u2019orchestre fran\u00e7ais. Je compris l\u2019intention sarcastique de l\u2019auteur de <em>Candide<\/em>, et m\u2019en amusai.<br \/>\nPassons sur les six premiers Livres des <em>Confessions<\/em> \u2014 je lisais vite, \u00e0 l\u2019\u00e9poque. Dans le septi\u00e8me livre arrive l\u2019aventure m\u00e9morable avec Zulietta.<br \/>\nComme le lecteur n\u2019a peut-\u00eatre plus en t\u00eate le texte de Jean-Jacques, en voici un r\u00e9sum\u00e9 fort exact, nourri des phrases du \u00ab philosophe de Gen\u00e8ve \u00bb \u2014 on m\u2019avait r\u00e9cemment donn\u00e9 cette expression pour mod\u00e8le d\u2019oxymore.<\/p>\n<p>En 1743, le jeune Rousseau (il n\u2019a que 31 ans, et n\u2019a pas encore donn\u00e9 au monde des Lettres les sublimes ouvrages pour lesquels il est d\u00e9sormais connu) est engag\u00e9 comme secr\u00e9taire de l\u2019ambassadeur de France \u00e0 Venise. Il y restera un an, l\u2019abondance de ses \u00ab Moi-Je \u00bb le rend vite insupportable au comte de Montaigu : les Grands ne tol\u00e8rent le Moi que lorsqu\u2019il s\u2019agit du leur. Mais durant cette ann\u00e9e, il s\u2019\u00e9tourdit de Venise \u2014 et comment faire autrement ?<br \/>\nDans une soir\u00e9e, il voit d\u00e9barquer (au sens propre, elle est arriv\u00e9e forc\u00e9ment en gondole) \u00ab une jeune personne \u00e9blouissante, fort coquettement mise et fort leste \u00bb, \u00ab aussi charmante que vive, une brunette de vingt ans au plus \u00bb. Elle feint de le prendre pour un autre, et \u00ab se jette entre [ses] bras, colle sa bouche contre la [sienne], et [le] serre \u00e0 [l]\u2019\u00e9touffer \u00bb.<br \/>\nNotre philosophe, qui \u00e9tait assez joli gar\u00e7on et avait la vivacit\u00e9 sensuelle qu\u2019il pr\u00eatera plus tard \u00e0 Saint-Preux, l\u2019ineffable h\u00e9ros de <em>la Nouvelle H\u00e9lo\u00efse<\/em>, avoue : \u00ab La volupt\u00e9 me gagna tr\u00e8s rapidement \u00bb.<br \/>\nLa belle jeune fille prend possession de lui, et lui donne rendez-vous pour le lendemain.<\/p>\n<p>\u00ab Je ne la fis pas attendre. Je la trouvai i<em>n vestito di confidenza<\/em> : dans un d\u00e9shabill\u00e9 plus que galant, qu\u2019on ne conna\u00eet que dans les pays m\u00e9ridionaux, et que je ne m\u2019amuserai pas \u00e0 d\u00e9crire, quoique je me le rappelle trop bien. \u00bb Mais notre grand niais de Suisse avoue parall\u00e8lement : \u00ab Je n\u2019avais point d\u2019id\u00e9e des volupt\u00e9s qui m\u2019attendaient. \u00bb Cela va de soi, vous vous retrouvez chez la plus jolie des courtisanes v\u00e9nitiennes, fort d\u00e9v\u00eatue, c\u2019est sans doute pour y parler philosophie. N\u2019emp\u00eache qu\u2019il compare avec ce qu\u2019il conna\u00eet : \u00ab J\u2019ai parl\u00e9 de madame de Larnage [cette m\u00e8re de dix enfants avait eu son pucelage, en 1737, durant un fameux voyage \u00e0 Montpellier] dans les transports que son souvenir me rend quelquefois encore ; mais qu\u2019elle \u00e9tait vieille, et laide, et froide aupr\u00e8s de ma Zulietta ! Ne t\u00e2chez pas d\u2019imaginer les charmes et les gr\u00e2ces de cette fille enchanteresse, vous resteriez trop loin de la v\u00e9rit\u00e9 ; les jeunes vierges des clo\u00eetres sont moins fra\u00eeches, les beaut\u00e9s du s\u00e9rail sont moins vives, les houris du paradis sont moins piquantes. \u00bb<\/p>\n<p>Arrive alors l\u2019indicible, qui vaut donc la peine d\u2019\u00eatre dit.<\/p>\n<p>\u00ab J\u2019entrai dans la chambre d\u2019une courtisane comme dans le sanctuaire de l\u2019amour et de la beaut\u00e9 ; j\u2019en crus voir la divinit\u00e9 dans sa personne. \u00bb Fort bien, et le lecteur que j\u2019\u00e9tais attend alors avec impatience l\u2019une de ces sc\u00e8nes lestes dont la lecture de Sade et de Cr\u00e9billon m\u2019avaient donn\u00e9 le go\u00fbt. Que nenni : \u00ab Je me disais : Cet objet dont je dispose est le chef-d\u2019\u0153uvre de la nature et de l\u2019amour ; l\u2019esprit, le corps, tout en est parfait ; elle est aussi bonne et g\u00e9n\u00e9reuse qu\u2019elle est aimable et belle ; les grands, les princes devraient \u00eatre ses esclaves ; les sceptres devraient \u00eatre \u00e0 ses pieds. Cependant la voil\u00e0, mis\u00e9rable coureuse, livr\u00e9e au public ; un capitaine de vaisseau marchand dispose d\u2019elle ; elle vient se jeter \u00e0 ma t\u00eate, \u00e0 moi qu\u2019elle sait qui n\u2019ai rien, \u00e0 moi dont le m\u00e9rite, qu\u2019elle ne peut conna\u00eetre, est nul \u00e0 ses yeux. Il y a l\u00e0 quelque chose d\u2019inconcevable. \u00bb<\/p>\n<div id=\"ligne\"><\/div>\n<p>Et notre honn\u00eate Genevois (d\u2019un Calviniste, qu\u2019attendre d\u2019autre ?) de chercher sur la belle le d\u00e9faut qui lui ferait comprendre que tant de beaut\u00e9s se livrent \u00e0 un commerce si inf\u00e2me. Plein d\u2019angoisse, il en pleure \u2014 ce qui sid\u00e8re quelque peu Zulietta. Enfin, le jeune homme c\u00e8de \u00e0 son d\u00e9sir. \u00ab Mais au moment que j\u2019\u00e9tais pr\u00eat \u00e0 me p\u00e2mer sur une gorge qui semblait pour la premi\u00e8re fois souffrir la bouche et la main d\u2019un homme, je m\u2019aper\u00e7us qu\u2019elle avait un t\u00e9ton borgne. Je me frappe, j\u2019examine, je crois voir que ce t\u00e9ton n\u2019est pas conform\u00e9 comme l\u2019autre. Me voil\u00e0 cherchant dans ma t\u00eate comment on peut avoir un t\u00e9ton borgne ; et, persuad\u00e9 que cela tenait \u00e0 quelque notable vice naturel, \u00e0 force de tourner et retourner cette id\u00e9e, je vis clair comme le jour que dans la plus charmante personne dont je pusse me former l\u2019image, je ne tenais dans mes bras qu\u2019une esp\u00e8ce de monstre, le rebut de la nature, des hommes et de l\u2019amour. \u00bb<br \/>\nCe sein dont la pointe reste obstin\u00e9ment en dedans lui coupe tout, pauvre ch\u00e9ri. Zulietta, bonne fille et grande technicienne, tente bien de le ranimer \u2014 sans succ\u00e8s, et il faut peser ces mots quand on pense qu\u2019il s\u2019agit de la plus jolie et sans doute l\u2019une des plus expertes putes de Venise. \u00ab Je la vis enfin rougir, se rajuster, se redresser, et, sans dire un seul mot, s\u2019aller mettre \u00e0 sa fen\u00eatre. Je voulus m\u2019y mettre \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019elle ; elle s\u2019en \u00f4ta, fut s\u2019asseoir sur un lit de repos, se leva le moment d\u2019apr\u00e8s ; et, se promenant par la chambre en s\u2019\u00e9ventant, me dit d\u2019un ton froid et d\u00e9daigneux : <em>Zanetto, lascia le donne, e studia la matematica<\/em>. \u00bb<\/p>\n<p>\u00c0 cette \u00e9poque, fin Troisi\u00e8me, on demandait aux \u00e9l\u00e8ves de choisir entre la section A, litt\u00e9raire, et C, scientifique. Je pouvais indiff\u00e9remment opter pour l\u2019une ou l\u2019autre, et j\u2019avais form\u00e9 le vague projet de faire m\u00e9decine. Mais cette expression, \u00ab lascia le donne, e studia la matematica \u00bb, laisse tomber les filles et fais donc des maths, me convainquit que l\u2019\u00e9rotisme, un champ dans lequel je faisais alors mes premi\u00e8res armes avec une certaine Annie M***, correspondait bien mieux \u00e0 l\u2019option litt\u00e9raire, et que les math\u00e9matiques \u00e9taient le refuge des puceaux et des emp\u00each\u00e9s de l\u2019h\u00e9misph\u00e8re sud.<\/p>\n<p>C\u2019est ainsi que je suis devenu prof de Lettres.<\/p>\n<p>Je n\u2019ai pu par la suite lire quoi que ce soit de Rousseau sans penser aux remords qu\u2019il emporta avec lui en quittant Rome, et qui le hantaient encore quand il r\u00e9digeait les <em>Confessions<\/em>. Quoi ! Cet homme avait m\u00e9pris\u00e9 la plus belle fille de Venise, donc d\u2019Italie, donc du monde, et pr\u00e9tendait m\u2019enseigner le gouvernement des hommes (<em>le Contrat social<\/em>), l\u2019art d\u2019\u00e9lever les enfants (<em>l\u2019Emile<\/em>) ou d\u2019\u00e9crire un roman par lettres (<em>la Nouvelle H\u00e9lo\u00efse<\/em>) ? J\u2019aurais pu \u00e9lever contre ces ouvrages fameux des objections de fond, dire que le <em>Contrat social<\/em> est la base de la Terreur et de tous les r\u00e9gimes autoritaires, que <em>l\u2019Emile<\/em> est l\u2019un des plus grand manifestes misogynes jamais \u00e9crits (je me contrefiche que Jean-Jacques ait abandonn\u00e9 ses enfants, d\u2019ailleurs ils n\u2019\u00e9taient pas de lui, et James Boswell qui avait engross\u00e9 Th\u00e9r\u00e8se une ou deux fois ne s\u2019en est gu\u00e8re pr\u00e9occup\u00e9 non plus, l\u2019\u00e9poque \u00e9tait ainsi), ou que les <em>Liaisons<\/em> enfoncent d\u00e9finitivement H\u00e9lo\u00efse dans l\u2019orni\u00e8re romanesque dont elle n\u2019aurait jamais d\u00fb sortir \u2014 mais non, toujours l\u2019image charmante de Zulietta, et la d\u00e9bandade du petit Fran\u00e7ais me reviennent en m\u00e9moire.<br \/>\nJ\u2019ai connu depuis un math\u00e9maticien, m\u00e9daille Fields, grand puceau devant l\u2019Eternel, qui est la vivante image de ce refus des sens. M\u00eame si nombre de mes amis sont des scientifiques chez lesquels je ne soup\u00e7onne pas un instant une incapacit\u00e9 \u00e0 aimer vivement, ce conseil un peu vif de la belle Zulietta, \u00ab lascia le donne, e studia la matematica \u00bb vient sans cesse s\u2019interposer entre moi et Rousseau.<br \/>\nJ\u2019ai fini par tout lire du grand homme. Mais j\u2019ai tout lu \u00e0 la lumi\u00e8re de cette impuissance, faute majeure \u00e0 mes yeux \u2014 enfin, aux yeux du jeune adolescent que j\u2019\u00e9tais alors, et que je suis rest\u00e9, disent les m\u00e9chantes langues, qui n\u2019ont pas toujours tort.<\/p>\n<p>Jean-Paul Brighelli<\/p>\n<p>PS. Le d\u00e9but de cette chronique est inspir\u00e9 d\u2019une nouvelle \u00e9crite en 1777 (et remani\u00e9e en 1812) par un savant dessinateur et graveur qui n\u2019a donn\u00e9 \u00e0 la litt\u00e9rature que ce chef d\u2019\u0153uvre \u2014 pour lequel je sacrifierais sans peine tout le fatras philosophique du plus c\u00e9l\u00e8bre Genevois depuis Calvin, ce qui n\u2019est pas grand-chose. Bravo \u00e0 ceux qui l\u2019identifieront.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J\u2019aimais passionn\u00e9ment d\u00e9j\u00e0 la litt\u00e9rature. J\u2019avais quatorze ans et j\u2019\u00e9tais en Troisi\u00e8me. Au bout du rayon \u00ab XVIIIe si\u00e8cle \u00bb de la biblioth\u00e8que paternelle, que j\u2019avais d\u00e9j\u00e0 explor\u00e9, je tombai sur un gros bouquin rassemblant en un volume l\u2019ensemble des Confessions de Rousseau. 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