{"id":3228,"date":"2020-08-20T18:33:24","date_gmt":"2020-08-20T16:33:24","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=3228"},"modified":"2021-04-22T18:48:03","modified_gmt":"2021-04-22T16:48:03","slug":"le-complexe-dorphee","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/le-complexe-dorphee-3228","title":{"rendered":"Le Complexe d\u2019Orph\u00e9e"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/le-complexe-dorphee-003228\/732px-jean-baptiste-camille_corot_-_orpheus_leading_eurydice_from_the_underworld_-_google_art_project\" rel=\"attachment wp-att-3230\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-medium wp-image-3230\" src=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/files\/2020\/08\/732px-Jean-Baptiste-Camille_Corot_-_Orpheus_Leading_Eurydice_from_the_Underworld_-_Google_Art_Project-300x246.jpg\" alt=\"732px-Jean-Baptiste-Camille_Corot_-_Orpheus_Leading_Eurydice_from_the_Underworld_-_Google_Art_Project\" width=\"300\" height=\"246\" srcset=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2020\/08\/732px-Jean-Baptiste-Camille_Corot_-_Orpheus_Leading_Eurydice_from_the_Underworld_-_Google_Art_Project-300x246.jpg 300w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2020\/08\/732px-Jean-Baptiste-Camille_Corot_-_Orpheus_Leading_Eurydice_from_the_Underworld_-_Google_Art_Project-366x300.jpg 366w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2020\/08\/732px-Jean-Baptiste-Camille_Corot_-_Orpheus_Leading_Eurydice_from_the_Underworld_-_Google_Art_Project.jpg 732w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a>Orph\u00e9e \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 une vedette quand Eurydice l\u2019a rencontr\u00e9. Des dons pour la musique. Rock-star des \u00e8res l\u00e9gendaires. Mais rien d\u2019autre. Il s\u2019\u00e9tait trouv\u00e9 une groupie qui le regardait avec les yeux de l\u2019amour \u2014 et r\u00e9ciproquement. <em>Closer<\/em>, me voici ! \u00ab Eurydice nous dit : \u00ab\u00a0Je l&rsquo;aime !\u00a0\u00bb\u00a0\u00bb<br \/>\nLes dieux (il y avait des dieux, \u00e0 cette \u00e9poque) cherch\u00e8rent \u00e0 perfectionner\u00a0le personnage. Ils lancent sur la route de la jeune fille une vip\u00e8re qui l\u2019exp\u00e9die aux Enfers. D\u00e9sespoir d\u2019Orph\u00e9e. Il tire de sa lyre, dans les semaines qui suivent, des accents d\u00e9chirants, d\u00e9licieux aux oreilles des Olympiens : <em>I\u2019ve been loving you so long I can\u2019t stop now<\/em> \u2014 vous voyez le genre. Pas assez d\u00e9chir\u00e9s pourtant, et, du coup, pas assez suaves aux oreilles des Immortels : le po\u00e8te est d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9, soit, mais d\u2019un \u00e9v\u00e9nement qui lui est en quelque sorte ext\u00e9rieur. Pour qu\u2019il aille au-del\u00e0 de ses dons, pour qu\u2019il fasse pleurer les rochers et g\u00e9mir \u00e0 ses pieds les b\u00eates f\u00e9roces et m\u00eame les lecteurs de <em>Causeur<\/em>, qui sont comme chacun sait des monstres racistes d\u2019extr\u00eame-droite sans plus de sentiments qu\u2019une chambre \u00e0 gaz, il lui faut une bonne grosse dose de culpabilit\u00e9. Les Grecs avaient compris le truc bien avant les jud\u00e9o-chr\u00e9tiens \u2014 qui l\u2019ont perfectionn\u00e9, cela va sans dire.<br \/>\n\u00ab Il te suffit, lui soufflent les Dieux, de descendre aux Enfers pour r\u00e9clamer aux puissances d\u2019en-bas ta bien-aim\u00e9e trop t\u00f4t disparue\u2026 \u00bb Orph\u00e9e n\u2019h\u00e9site pas, se lance dans une qu\u00eate insens\u00e9e, endort Cerb\u00e8re aux accents de sa voix (<em>Since I\u2019ve been loving you<\/em>), franchit le Styx et le reste, et obtient de ramener Eurydice \u00e0 la surface du monde sensible. \u00ab Mais attention, pr\u00e9vient Had\u00e8s, durant ta remont\u00e9e vers la lumi\u00e8re, tu ne dois pas un instant te retourner. Sinon tu la perdras \u00e0 tout jamais. \u00bb<br \/>\nLes dieux ne font jamais de cadeau inutile. Orph\u00e9e n\u2019entend pas, derri\u00e8re lui, le bruit des pas de l\u2019ombre si ch\u00e8re. Rien. Pluton l\u2019aurait-il tromp\u00e9 ? L\u2019id\u00e9e fait insidieusement son chemin en lui, il n\u2019y tient plus, il fait volte-face alors qu\u2019il \u00e9tait \u00e0 deux pas de la sortie\u2026<br \/>\nTout ce qu\u2019il peut voir, c\u2019est, dans les yeux du beau fant\u00f4me, un d\u00e9sespoir palpable, pas m\u00eame un reproche, tant elle l\u2019aime, tandis qu\u2019une cohorte infernale la tire \u00e0 jamais en arri\u00e8re, et la ram\u00e8ne au royaume des ombres. <em>This is the end, beautiful friend<\/em> \u2014 et le d\u00e9but de l\u2019histoire.<br \/>\nBien s\u00fbr, c\u2019est l\u00e0 que voulaient en venir les Dieux. Cette fois, s\u2019il l\u2019a perdue, c\u2019est de sa faute. Deuil et culpabilit\u00e9. Les accents qu\u2019il tire d\u00e9sormais de sa lyre sont si d\u00e9chirants \u2014 <em>I\u2019m still loving you<\/em> \u2014 qu\u2019il acc\u00e8de enfin au mythe, il devient Orph\u00e9e pour les si\u00e8cles des si\u00e8cles, amen.<br \/>\nLa litt\u00e9rature tout enti\u00e8re proc\u00e8de d\u2019un travail de deuil. Les pages noircies sont les linceuls successifs dont on voudrait recouvrir le beau fant\u00f4me \u2014 les voix ch\u00e8res qui se sont tues, ou, \u00e0 la rigueur, une blessure narcissique particuli\u00e8rement saignante : les amateurs qui aiment Maupassant se reporteront avec int\u00e9r\u00eat \u00e0 une nouvelle rarement \u00e9tudi\u00e9e, \u00ab Gar\u00e7on, un bock ! \u00bb, dont il est \u00e9vident qu\u2019elle transpose un traumatisme d\u2019enfance. Parfois, on r\u00e9ussit l\u2019enterrement, et on cesse d\u2019\u00e9crire : c\u2019est ce qui explique les r\u00e9ussites \u00e9clatantes, et les silences cons\u00e9cutifs, de Laclos ou de Lampedusa. Souvent, en revanche, pour le plus grand bien des biblioth\u00e8ques, on entasse et on empile les pages et les pages sans parvenir \u00e0 cacher le cadavre. Plus le cher d\u00e9funt fut proche (p\u00e8re ou m\u00e8re souvent, et tr\u00e8s t\u00f4t disparu \u2014 mais ce peut aussi \u00eatre un ami intime, pourquoi croyez-vous que Flaubert a couru toute sa vie apr\u00e8s le fant\u00f4me de son ami Alfred Le Poitevin, auquel Maupassant \u2014 \u00ab mon cher fils \u00bb, disait Gustave \u2014 ressemblait tant), plus on se sent responsable : \u00ab Je co\u00fbtai la vie \u00e0 ma m\u00e8re \u00bb, dit fort bien Rousseau. Ou Moli\u00e8re, Racine, Rousseau, d\u2019Alembert (sans p\u00e8re car enfant naturel \u2014 tout comme Apollinaire, Aragon ou Gary), Sade, Dumas, Sand, Poe, Stendhal, Baudelaire, les s\u0153urs Bront\u00eb, Zola, Tolsto\u00ef, Dosto\u00efevski, Melville, Nietzsche, Twain, Yourcenar, Cocteau, Camus, Sartre, Pagnol, Sabatier \u2014 la liste des orphelins est interminable, m\u00eame dans des p\u00e9riodes (XIXe ou XXe si\u00e8cles) o\u00f9 l\u2019on mourait moins jeune qu\u2019autrefois.<br \/>\nJe crois parfois que la st\u00e9rilit\u00e9 souvent d\u00e9plor\u00e9e de notre \u00e9poque vient de l\u2019habilet\u00e9 de la m\u00e9decine moderne, qui conserve ind\u00fbment des parents dont les dieux, plus attach\u00e9s aux productions de l\u2019art qu\u2019\u00e0 la survivance des individus, tous interchangeables, avaient pourtant programm\u00e9 la disparition. Pas un hasard si ces derni\u00e8res d\u00e9cennies, le Tiers Monde a \u00e9t\u00e9 plus f\u00e9cond que l\u2019Europe \u2014 on y meurt toujours dru.<br \/>\nOn peut d\u2019ailleurs \u00eatre orphelin tr\u00e8s tard. Lampedusa n\u2019avait rien \u00e9crit avant la mort de sa m\u00e8re \u2014 il avait d\u00e9j\u00e0 50 ans. Albert Cohen avait t\u00e2t\u00e9 de la litt\u00e9rature, mais les grands chefs d\u2019\u0153uvre ont attendu le d\u00e9c\u00e8s de sa m\u00e8re, en pleine guerre. Quant \u00e0 Beauvoir, qu\u2019aurait-elle \u00e9crit, si Elisabeth Lacoin (\u00ab Zaza \u00bb) n\u2019\u00e9tait pas morte en 1929 \u2014 et si elle ne s&rsquo;en \u00e9tait pas accus\u00e9e ?<\/p>\n<p>Ce complexe d\u2019Orph\u00e9e \u00e9vident au c\u0153ur de toute litt\u00e9rature, donne m\u00eame \u00e0 des po\u00e8tes m\u00e9diocres, Lamartine, par exemple, la force d\u2019\u00e9crire les <em>M\u00e9ditations<\/em>, qui ont de beaux accents. Elvire, merci \u00e0 vous : Julie Charles a vraiment bien fait de cracher son dernier poumon en 1817. Alphonse avait d\u2019ailleurs l\u00e9g\u00e8rement anticip\u00e9 \u2014 le <em>Lac<\/em> est ant\u00e9rieur de cinq mois au d\u00e9c\u00e8s de la belle toussoteuse. Et Marie Duplessis, jolie demi-mondaine tout aussi phtisique, a permis en mourant (jeune, c\u2019est mieux) au fils m\u00e9diocre d\u2019Alexandre Dumas p\u00e8re d\u2019\u00e9crire <em>la Dame aux cam\u00e9lias<\/em>.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s des d\u00e9cennies de tyrannie de la \u00ab structure \u00bb, peut-\u00eatre est-il temps que la litt\u00e9rature en revienne \u00e0 la part maudite \u00ac\u2014 l\u2019autobiographie. Pas l\u2019autobiographie scrupuleuse o\u00f9 pas un bouton d\u2019acn\u00e9 ou de manchettes ne manque, mais l\u2019autobiographie signifiante, celle o\u00f9 un souvenir d\u2019enfance (voir le splendide texte de P\u00e9rec sur le sujet \u2014 ah, la Shoah, apr\u00e8s deux guerres mondiales, nous a bien fourni en \u00e9crivains inspir\u00e9s !), le sentiment d\u2019un manque qui ne se comblera jamais, alimente \u00e0 jamais la machine \u00e0 \u00e9crire.<\/p>\n<p>Sartre, qui n\u2019\u00e9tait pas un imb\u00e9cile, contrairement \u00e0 ce que pensent aujourd\u2019hui des gens qui ne l\u2019ont ni connu ni lu, le dit tr\u00e8s bien. Evoquant la disparition de son p\u00e8re, mort de la fi\u00e8vre jaune quand le petit Jean-Paul n\u2019avait pas quinze mois, il \u00e9crit : \u00ab La mort de Jean-Baptiste fut la grande affaire de ma vie : elle rendit ma m\u00e8re \u00e0 ses cha\u00eenes et me donna la libert\u00e9 \u00bb. La libert\u00e9, concept-cl\u00e9 chez Sartre, est le don du mort. Et qui n\u2019a pas compris que l\u2019entame c\u00e9l\u00e8bre de <em>l\u2019Etranger<\/em> (\u00ab Aujourd\u2019hui, maman est morte \u00bb) fait r\u00e9f\u00e9rence au p\u00e8re de Camus \u2014 ce p\u00e8re sur la tombe duquel l\u2019\u00e9crivain se rendra bien plus tard (il le raconte dans <em>le Premier homme<\/em>, d\u00e9couvrant un visage plus jeune que le sien, celui d\u2019un inconnu mort de ses blessures en octobre 1914. Etonnant, non, que les deux hommes qui ont \u00e9cras\u00e9 la vie intellectuelle d\u2019apr\u00e8s-guerre se soient l\u2019un et l\u2019autre forg\u00e9s dans le deuil\u2026<br \/>\nL\u2019adversaire de la litt\u00e9rature, c\u2019est la r\u00e9silience. Heureusement que c\u2019est une fiction : on n\u2019en finit pas d\u2019enterrer ses morts, on les porte avec soi, on les recouvre de pages h\u00e2tivement griffonn\u00e9es, tandis qu\u2019une autre page blanche nous attend, \u00e0 noircir\u00a0d\u2019urgence pour recouvrir le cher disparu\u2026<br \/>\nQuitte \u00e0 effaroucher les \u00e2mes sensibles, je crois que le Complexe d\u2019Orph\u00e9e alimente mon m\u00e9pris de la mort en g\u00e9n\u00e9ral et du Covid en particulier : ma disparition pourrait donner \u00e0 ma derni\u00e8re fille, encore jeune, l\u2019\u00e9lan qui lui permettra de se d\u00e9passer. C\u2019est en tout cas une exp\u00e9rience \u00e0 faire. Parents, sacrifiez-vous pour vos enfants !<\/p>\n<p>Jean-Paul Brighelli<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Orph\u00e9e \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 une vedette quand Eurydice l\u2019a rencontr\u00e9. Des dons pour la musique. Rock-star des \u00e8res l\u00e9gendaires. Mais rien d\u2019autre. 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