{"id":3279,"date":"2020-11-09T20:38:07","date_gmt":"2020-11-09T18:38:07","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=3279"},"modified":"2021-04-22T18:48:02","modified_gmt":"2021-04-22T16:48:02","slug":"ma-vie-de-bond","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/ma-vie-de-bond-3279","title":{"rendered":"Ma vie de Bond"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/ma-vie-de-bond-003279\/hepburn_connery_robin_and_marian_still_1976\" rel=\"attachment wp-att-3284\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-3284\" src=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/files\/2020\/11\/Hepburn_Connery_Robin_and_Marian_Still_1976.jpg\" alt=\"Hepburn_Connery_Robin_and_Marian_Still_1976\" width=\"488\" height=\"387\" srcset=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2020\/11\/Hepburn_Connery_Robin_and_Marian_Still_1976.jpg 488w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2020\/11\/Hepburn_Connery_Robin_and_Marian_Still_1976-300x238.jpg 300w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2020\/11\/Hepburn_Connery_Robin_and_Marian_Still_1976-378x300.jpg 378w\" sizes=\"auto, (max-width: 488px) 100vw, 488px\" \/><\/a>On a dit de Hugo qu\u2019il \u00e9tait \u00ab l\u2019homme-si\u00e8cle \u00bb. Il a couvert en tout cas, de vie active, la p\u00e9riode 1820-1885 : peut-\u00eatre vaudrait-il mieux parler d\u2019 \u00ab homme-g\u00e9n\u00e9ration \u00bb, tant les fervents du Romantisme, n\u00e9s avec lui, se sont \u00e9teints en gros \u00e0 l\u2019automne ou l\u2019hiver de sa vie.<br \/>\nSean Connery a \u00e9t\u00e9 l\u2019homme du baby-boom. De 1962 \u00e0 2001, il a accompagn\u00e9 tous ceux de ma g\u00e9n\u00e9ration \u2014 et moi-m\u00eame.<br \/>\nBien s\u00fbr, il appartenait lui-m\u00eame \u00e0 la g\u00e9n\u00e9ration pr\u00e9c\u00e9dente. Pour qu\u2019il f\u00fbt notre idole en ce d\u00e9but des ann\u00e9es 1960, quand nous avons quitt\u00e9 les barboteuses et les culottes courtes, il fallait bien cet \u00e9cart \u2014 tout comme les acteurs-f\u00e9tiches de la g\u00e9n\u00e9ration pr\u00e9sente n\u2019\u00e9taient pas n\u00e9s avec le si\u00e8cle. Sean Connery, n\u00e9 en 1930, a \u00e9t\u00e9 pour nous ce que fut Cary Grant (n\u00e9 en 1904) pour la g\u00e9n\u00e9ration de nos parents.<br \/>\nIl est d\u2019ailleurs significatif que Fleming, qui n\u2019\u00e9tait pas exactement un perdreau de l\u2019ann\u00e9e qu\u2019on on a pens\u00e9 \u00e0 adapter ses romans, ait justement pens\u00e9 \u00e0 Cary Grant pour incarner son h\u00e9ros. Mais en 1961, Grant avait d\u00e9j\u00e0 57 ans \u2014 un peu tard pour se lancer dans les cascades que supposait le r\u00f4le. Et il \u00e9tait probablement trop cher pour la bourse de Broccoli et Saltzman, qui n\u2019avait encore rien produit de bien marquant. L\u2019ex-Monsieur Muscle Ecosse, qui lui non plus n\u2019avait rien tourn\u00e9 de m\u00e9morable, leur convenait tout \u00e0 fait.<\/p>\n<p>J\u2019avais 9 ans, mes parents m\u2019ont emmen\u00e9 voir Docteur No. Cela faisait un certain temps que le sexe avait point\u00e9 son nez entre mes jambes. L\u2019apparition d\u2019Ursula Andress sur une plage dor\u00e9e, pointant son poignard sur ce grand escogriffe de 007, voil\u00e0 qui m\u2019enchanta.<br \/>\nJ\u2019ai imm\u00e9diatement commenc\u00e9 \u00e0 lire les romans de Fleming, qui paraissaient l\u2019un apr\u00e8s l\u2019autre sous la couverture unique o\u00f9 s\u2019\u00e9talait le sourire sarcastique et le Walther PPK de l\u2019agent secret par excellence. Une magnifique op\u00e9ration de communication de la CIA, quand on y pense. Le KGB de l\u2019\u00e9poque n\u2019a m\u00eame pas \u00e9t\u00e9 fichu d\u2019imposer une image concurrente. Nous sommes tous devenus des honorables correspondants du MI5. Ils n\u2019ont pas d\u00fb aimer \u00e7a, \u00e0 l\u2019Huma.<\/p>\n<p>Nous ne pensions pas pour autant que les vrais agents secrets ressemblaient \u00e0 007. Apr\u00e8s tout, nous avons lu John Le Carr\u00e9, et nous savons bien que dans la r\u00e9alit\u00e9 des \u00ab Services \u00bb, il y a bien davantage de George Smiley que de James Bond. Mais la r\u00e9alit\u00e9 n\u2019a rien \u00e0 voir avec l\u2019usine \u00e0 r\u00eaves qu\u2019\u00e9tait Sean Connery.<br \/>\nEt encore, ce diable d\u2019homme a incarn\u00e9 l\u2019un des h\u00e9ros de Le Carr\u00e9 \u2014 dans la Maison Russie !<\/p>\n<p>Pourquoi lui \u2014 et pas Roger Moore, qui juste avant avait d\u00e9barqu\u00e9 sur les rares \u00e9crans de t\u00e9l\u00e9vision avec Ivanho\u00e9 (nous nous rassemblions entre voyous pour regarder les \u00e9pisodes chez le seul d\u2019entre nous assez fortun\u00e9 pour avoir un r\u00e9cepteur) ? Mais Moore \u00e9tait trop propre, trop souriant \u2014 trop am\u00e9ricain, bien qu\u2019il f\u00fbt lui aussi britannique. Il lui manquait l\u2019ironie, l\u2019auto-d\u00e9pr\u00e9ciation de Connery. Et pourquoi un Anglo-saxon ? Nous aurions pu choisir Jean-Claude Drouot, qui \u00e0 partir de 1963 incarna Thierry-la-Fronde. Mais il faisait trop gamin et de fait, il avait 8 ans de moins que Bond. Il nous fallait un mod\u00e8le de dur, un mod\u00e8le de chic, un mod\u00e8le d\u2019homme.<\/p>\n<p>D\u2019autant que par flair ou par peur de s\u2019ennuyer, Sean Connery se diversifia tr\u00e8s vite. Apr\u00e8s Bons baisers de Russie, o\u00f9 Bond, selon l\u2019expression de Fleming, \u00ab faisait le gigolo pour l\u2019Angleterre \u00bb, ma m\u00e8re, qui adorait Hitchcock, m\u2019emmena voir \u2014 j\u2019avais 11 ans \u2014 Pas de printemps pour Marnie \u2014 et quelques semaines plus tard, Goldfinger.<br \/>\nAh, sortir de Goldfinger en fredonnant le tube chant\u00e9 par Shirley Bassey\u2026 Voil\u00e0 qui n\u2019arrivera pas aux g\u00e9n\u00e9rations pr\u00e9sentes !<br \/>\nEn fait, Connery a rythm\u00e9 ma vie. J\u2019avais 12 ans, j\u2019\u00e9tais en 5\u00e8me, quand j\u2019ai vu la Colline des hommes perdus \u2014 un pur chef d\u2019\u0153uvre de Sidney Lumet. Cette m\u00eame ann\u00e9e, ce fut Op\u00e9ration Tonnerre. Puis On ne vit que deux fois \u2014 et le roman correspondant m\u2019initia aux ha\u00efkus de Bash\u00f4. En 1968, entre deux manifs, Shalako, d\u2019Edward Dmytryk \u2014 dont, fou de westerns comme j\u2019\u00e9tais, j\u2019avais ador\u00e9 l\u2019Homme aux colts d\u2019or ou Alvarez Kelly.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s mon admission \u00e0 l\u2019ENS, je me suis gav\u00e9 de cin\u00e9ma \u2014 passant des journ\u00e9es et des nuits \u00e0 la Cin\u00e9math\u00e8que de Chaillot, claquant mon salaire de Normalien dans les salles obscures o\u00f9 d\u00e9barqu\u00e8rent The Offence, d\u2019une brutalit\u00e9 qui laissait loin derri\u00e8re celle des sbires des Raymond Marcelin, Zardoz qui nous stup\u00e9fia dans le genre nanar, et enfin, en 1975, l\u2019Homme qui voulut \u00eatre roi, parce que la combinaison de John Huston et de Bond (c\u2019est dur pour un Fran\u00e7ais d\u2019appeler Connery son idole\u2026) ne pouvait \u00eatre que m\u00e9morable \u2014 et elle le fut.<br \/>\nMais le film qui me marqua le plus, dans ces ann\u00e9es 1970, ce fut la Rose et la fl\u00e8che. Je sortais d\u2019une grande histoire \u2014 en fait, je plains ceux qui, \u00e0 chaque moment de leur vie, ne sont pas en train de sortir d\u2019une grande histoire, \u00e9tant entendu que les ruptures sont plus f\u00e9condes en \u00e9motions que les premiers pas, et la romance de Robin Hood et de Marianne, de Bond et d\u2019Audrey Hepburn, me tira des larmes. Comme elle le fit chaque fois que j\u2019ai revu ce film, qui m\u00eale inextricablement souvenirs personnels et haut pouvoir \u00e9motionnel. Essayez de rester de marbre aux dix derni\u00e8res minutes, c\u0153urs de pierre ! C\u2019est beau comme la mort d\u2019Athos dans le Vicomte de Bragelonne.<\/p>\n<p>Nous pensions Bond perdu pour toujours sous les jabots de dentelle de Roger Moore \u2014 mais il revint dans Jamais plus jamais pour un dernier Hourra, comme on dit, justement, dans les westerns. J\u2019avais trente ans pour le coup, je pouvais sans peine m\u2019identifier au rude quinquag\u00e9naire qui exhibait d\u00e9sormais ses tatouages de marin britannique.<br \/>\nEt Kim Basinger, quelle trouvaille ! Il para\u00eet que c\u2019est sa femme qui a conseill\u00e9 \u00e0 Connery, producteur sur ce film, d\u2019embaucher la petite blonde flexible. Une belle id\u00e9e !<br \/>\nCar Bond n\u2019est pas un h\u00e9ros lin\u00e9aire. Il n\u2019est pas une star, c\u2019est une galaxie. Comme Arthur autrefois emmenait avec lui toute la Table Ronde, Sean Connery trimballe dans son ombre une kyrielle de seconds r\u00f4les, masculins : Michael Caine dans l\u2019Homme qui voulut \u00eatre roi ! Murrray Abraham dans le Nom de la Rose ! Harrison Ford dans Indiana Jones III, ou Kevin Costner dans les Incorruptibles\u2026 Sans lui, Christophe Lambert aurait-il persist\u00e9 \u00e0 vivre dans la m\u00e9moire cin\u00e9matographique ?<br \/>\nEt une autre kyrielle de jolis r\u00f4les f\u00e9minins : Tippi Hedren, Honor Blackman, Brigitte Bardot, Candice Bergen, Michelle Pfeiffer, tant d\u2019autres\u2026 Pendant que les petits gar\u00e7ons perp\u00e9tuels se ber\u00e7aient d\u2019\u00e9pop\u00e9es et de cr\u00e9atures lascives, leurs copines r\u00eavaient \u00e0 l\u2019homme \u00e9lu le plus sexy de la plan\u00e8te \u00e0 58 ans \u2014 forever young, comme disait Terence, avec qui il avait vraiment d\u00e9but\u00e9\u2026<\/p>\n<p>Et bien qu\u2019il f\u00fbt Bond, il \u00e9tait tous les autres \u2014 toutes les histoires que se racontent pour s\u2019endormir les grands petits gar\u00e7ons. Capitaine de sous-marin, roi Richard ou King Arthur, m\u00e9decin en Amazonie ou en Afrique, \u00e9vad\u00e9 d\u2019Alcatraz, sp\u00e9cialiste du Japon, gentleman-cambrioleur ou auteur solitaire et reclus d\u2019un roman unique, type Salinger, il a donn\u00e9 un lustre \u00e9vident \u00e0 des films qui parfois ne cassaient pas grand-chose, mais se magnifiaient par sa seule pr\u00e9sence.<\/p>\n<p>Il n\u2019y a qu\u2019en politique qu\u2019il n\u2019a jamais vari\u00e9. Free Scotland ! Ma foi, avec le Brexit, on n\u2019en est plus tr\u00e8s loin. Et puis un homme qui va voir la reine Elisabeth nu sous son kilt, comme autrefois Wallace, ne peut \u00eatre enti\u00e8rement mauvais.<\/p>\n<p>Mieux : il a su s\u2019\u00e9clipser sur la pointe des pieds quand il a jug\u00e9 qu\u2019il n\u2019avait plus de propositions \u00e0 sa taille \u2014 ou de son \u00e2ge. Gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019exorbitance de ses ann\u00e9es, son monument \u00e9tait achev\u00e9, dirait Chateaubriand. Il s\u2019est donc \u00e9teint dans son sommeil \u2014 j\u2019aurais assez mal pris qu\u2019il mour\u00fbt d\u2019une maladie longue et invalidante.<br \/>\nSon \u00e9pouse a dit que dans les derniers temps, il errait dans son monde. Il nous laisse seuls dans le n\u00f4tre. Mais il l\u2019a enchant\u00e9 si longtemps qu\u2019on lui pardonne volontiers de nous faire d\u00e9faut aujourd\u2019hui. J\u2019ai failli \u00eatre triste \u2014 mais enfin, il nous reste Clint Eatswood. Apr\u00e8s lui, le d\u00e9luge.<\/p>\n<p>Jean-Paul Brighelli<\/p>\n<p>PS. La\u00a0g\u00e9n\u00e9ration des 10-20 ans ignore Sean Connery. Pour elle, Omar Sy ou Kev Adams sont\u00a0des g\u00e9ants. Que voulez-vous, on a les nains que l&rsquo;on m\u00e9rite.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>On a dit de Hugo qu\u2019il \u00e9tait \u00ab l\u2019homme-si\u00e8cle \u00bb. 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