{"id":3297,"date":"2020-12-06T09:18:34","date_gmt":"2020-12-06T07:18:34","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=3297"},"modified":"2021-04-22T18:48:02","modified_gmt":"2021-04-22T16:48:02","slug":"mon-dumas","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/mon-dumas-3297","title":{"rendered":"Mon Dumas"},"content":{"rendered":"<p>Le 5 d\u00e9cembre 1870, Alexandre Dumas mourait pr\u00e8s de Dieppe \u2014 au moment m\u00eame o\u00f9 l\u2019arm\u00e9e fran\u00e7aise abandonnait Rouen aux Prussiens et se repliait savamment au Havre.<br \/>\n<em>Les Trois mousquetaire<\/em>s est le premier roman un peu long que j\u2019ai lu \u2014 vers 8 ans. Et que j\u2019ai relu depuis au moins une fois par an.<br \/>\nL\u2019attitude des universitaires envers Dumas a \u00e9t\u00e9 globalement d\u00e9gueulasse. Sous pr\u00e9texte qu\u2019il eut, pour certains de ses romans, quelques n\u00e8gres qui lui pr\u00e9paraient la besogne, il est rejet\u00e9 des \u00e9tudes universitaires. On le prend en consid\u00e9ration, \u00e0 la rigueur, dans le cadre de th\u00e8ses sur le roman feuilleton, ce sous-genre o\u00f9 s\u2019illustr\u00e8rent quand m\u00eame Balzac ou Zola. <em>Serial writer<\/em>, probablement.<br \/>\nPuis j\u2019ai lu <em>Vingt ans apr\u00e8s<\/em>, d\u00e9j\u00e0 bien plus sombre, que je n\u2019ai vraiment compris que lorsque moi-m\u00eame j\u2019ai eu quarante ans (c\u2019est l\u2019\u00e2ge de D\u2019Artagnan dans cette suite) et que les amis autour de moi ont commenc\u00e9 \u00e0 dispara\u00eetre.<br \/>\nPuis <em>Bragelonne<\/em>.<br \/>\n\u00ab C\u2019est tr\u00e8s <em>Vingt ans apr\u00e8s<\/em> ! \u00bb avait coutume de dire Proust pour expliquer la fuite du temps. \u00ab Pis encore ! rench\u00e9rissait Lucien Daudet, c\u2019est tr\u00e8s <em>Bragelonne<\/em> ! \u00bb<\/p>\n<p>J\u2019ai fait une hypoth\u00e8se sur la cr\u00e9ation des quatre mousquetaires : ils sont la r\u00e9fraction, chacun dans son domaine, du p\u00e8re d\u2019Alexandre, le g\u00e9n\u00e9ral Dumas. D\u2019Artagnan lui emprunte son habilet\u00e9 aux armes, Aramis sa force de s\u00e9duction, Athos sa noblesse, et Porthos son physique de g\u00e9ant.<br \/>\nCe qui explique l\u2019anecdote suivante\u2026<\/p>\n<p>Dumas \u00e9crivait le plus souvent directement dans les locaux des journaux qui l\u2019\u00e9ditaient. Il arrivait apr\u00e8s le spectacle, apr\u00e8s le souper, vers minuit, saisissait les feuilles qu\u2019avait noircies Auguste Maquet dans son travail pr\u00e9paratoire, et s\u2019enfermait seul dans un bureau, pendant que les protes de l\u2019imprimerie, au rez-de-chauss\u00e9e, attendaient la copie.<br \/>\nSeul, car il se d\u00e9shabillait pour \u00e9crire \u2014 et comme plus tard Hemingway, il \u00e9crivait debout.<br \/>\nUne nuit, Maquet, qui attendait \u00e0 la porte pour porter d\u2019urgence la copie aux imprimeurs (le feuilleton \u00e9tait imprim\u00e9 sur la derni\u00e8re page, solidaire de la premi\u00e8re, pas de journal fini sans lui), ne voit rien sortir. Vers deux heures et demie, il hasarde trois coups, d\u2019un index timide, sur la porte, et n&rsquo;a\u00a0pour r\u00e9ponse qu\u2019un grognement d\u2019ours mal l\u00e9ch\u00e9.<br \/>\nUne heure plus tard enfin, Dumas para\u00eet \u2014 en chemise, une \u00e9paisse liasse \u00e0 la main, ses beaux yeux bleus pleins de larmes.<br \/>\n\u00ab Mais Alexandre\u2026 Mais que se passe-t-il ? \u00bb<br \/>\nEt Dumas, en lui tendant sa copie du jour, lui r\u00e9pond : \u00ab J\u2019ai d\u00fb faire mourir Porthos. \u00bb (<a href=\"https:\/\/fr.wikisource.org\/wiki\/Le_Vicomte_de_Bragelonne\/Chapitre_CCLVI\">chapitre CCLVI<\/a>). Une amie proche, quelque peu journaliste, m&rsquo;a confi\u00e9 que comme moi, elle ne peut lire ce passage \u2014 ni, plus loin, la mort d&rsquo;Athos \u2014 sans avoir les larmes aux yeux.<\/p>\n<div id=\"ligne\"><\/div>\n<p>J\u2019ai une th\u00e9orie personnelle sur ce qui fait \u00e9crire \u2014 une activit\u00e9 absurde, quand on y pense.<br \/>\nC\u2019est un travail de deuil \u2014 qui, comme tout travail de deuil, est impossible \u00e0 mener \u00e0 son terme. Un travail de deuil qui concerne une personne tr\u00e8s ch\u00e8re, en g\u00e9n\u00e9ral mal connue de l\u2019auteur \u2014 son p\u00e8re ou sa m\u00e8re, le plus souvent. J\u2019ai dress\u00e9 la liste des \u00e9crivains qui ont perdu pr\u00e9cocement l\u2019un de leurs parents : c\u2019est effarant.<br \/>\nBien s\u00fbr, vous avez des deuils de seconde cat\u00e9gorie \u2014 Lamartine perdant sa ma\u00eetresse. Les <em>M\u00e9ditations<\/em>, qui ne sont pas un recueil sans talent, sont sorties de la mort de Mme Julie Charles, dite \u00ab Elvire \u00bb.<br \/>\nEt les deuils de troisi\u00e8me ordre, la fin d\u2019une liaison. Le seul roman de Laclos est n\u00e9 d\u2019une aventure de ce genre \u2014 et le roman a suffi \u00e0 \u00e9puiser le deuil. D&rsquo;o\u00f9 le fait que le plus dou\u00e9 de nos romanciers n&rsquo;a m\u00eame pas song\u00e9 \u00e0 \u00e9crire un \u00a0second tome.<\/p>\n<p>Dumas a perdu son p\u00e8re quand il avait 3 ans \u2014 et \u00e0 en croire ses <em>M\u00e9moires<\/em>, il en a gard\u00e9 un souvenir tr\u00e8s vif.<br \/>\nCette mort, il a tent\u00e9 toute sa vie de l\u2019enfouir sous des tonnes de papier. Le feuilleton convenait admirablement \u00e0 ces fun\u00e9railles toujours recommenc\u00e9es.<br \/>\nAlors, tuer Porthos, c\u2019est quasi \u0153dipien. C\u2019est aussi tuer la base m\u00eame de son inspiration. Apr\u00e8s <em>Bragelonne<\/em>, o\u00f9 trois des quatre mousquetaires disparaissent, l&rsquo;inspiration de Dumas se tarit. Il part en Sicile avec sa tr\u00e8s jeune ma\u00eetresse porter des armes \u00e0 Garibaldi, il se lance dans l\u2019exp\u00e9dition des Mille, devient directeur des mus\u00e9es de Naples, rentre enfin dans cette France de Napol\u00e9on III que Hugo, l\u2019un de ses amis intimes, a d\u00e9sert\u00e9e. Il a cinquante ans et des poussi\u00e8res, le romantisme est derri\u00e8re lui. Comme il a une vitalit\u00e9 exceptionnelle, il mettra vingt ans \u00e0 en mourir.<br \/>\n<em>Requiescat<\/em> \u2014 etc.<\/p>\n<p>Jean-Paul Brighelli<\/p>\n<p>Et pour qui voudrait en savoir davantage :<a href=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/mon-dumas-003297\/510cr8ag5zl\" rel=\"attachment wp-att-3300\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-3300\" src=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/files\/2020\/12\/510CR8AG5ZL.jpg\" alt=\"510CR8AG5ZL\" width=\"333\" height=\"475\" srcset=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2020\/12\/510CR8AG5ZL.jpg 333w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2020\/12\/510CR8AG5ZL-210x300.jpg 210w\" sizes=\"auto, (max-width: 333px) 100vw, 333px\" \/><\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le 5 d\u00e9cembre 1870, Alexandre Dumas mourait pr\u00e8s de Dieppe \u2014 au moment m\u00eame o\u00f9 l\u2019arm\u00e9e fran\u00e7aise abandonnait Rouen aux Prussiens et se repliait savamment au Havre. 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