{"id":3306,"date":"2020-12-16T11:26:44","date_gmt":"2020-12-16T09:26:44","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=3306"},"modified":"2021-04-22T18:48:02","modified_gmt":"2021-04-22T16:48:02","slug":"david-john-moore-cornwell-alias-john-le-carre-1931-2020","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/david-john-moore-cornwell-alias-john-le-carre-1931-2020-3306","title":{"rendered":"David John Moore Cornwell, alias John le Carr\u00e9, 1931-2020"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/david-john-moore-cornwell-alias-john-le-carre-1931-2020-003306\/410j9wqkwrl-_sx210_\" rel=\"attachment wp-att-3309\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-3309\" src=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/files\/2020\/12\/410j9wqKwrL._SX210_.jpg\" alt=\"410j9wqKwrL._SX210_\" width=\"210\" height=\"345\" srcset=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2020\/12\/410j9wqKwrL._SX210_.jpg 210w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2020\/12\/410j9wqKwrL._SX210_-183x300.jpg 183w\" sizes=\"auto, (max-width: 210px) 100vw, 210px\" \/><\/a>Le plus terrible, quand on vieillit, c\u2019est de voir s\u2019effondrer, autour de soi, les ch\u00eanes que l\u2019on pensait \u00e9ternels. Savoir que je ne trouverai plus jamais, sur l\u2019\u00e9talage de mon libraire, de nouveau roman sign\u00e9 John le Carr\u00e9 est un d\u00e9chirement. <a href=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/john-le-carre-tongue-in-cheek-003167\"><em>Retour de service<\/em><\/a> aura \u00e9t\u00e9 le dernier. C\u2019est un rideau qui tombe d\u00e9finitivement. On est encore plus seul. Il fait encore plus froid.<\/p>\n<p>Bien s\u00fbr, restent les livres.<\/p>\n<p>Je suis venu \u00e0 John le\u00a0Carr\u00e9 assez tard \u2014 vers vingt ans. Jusque l\u00e0, ma vision du roman d\u2019espionnage se limitait aux r\u00e9cits pleins de coups de feu et de belles filles, sign\u00e9s Ian Fleming ou Jean Bruce. J\u2019ai donc lu <em>l\u2019Espion qui venait du froid<\/em> dix ans apr\u00e8s sa sortie \u2014 mais qu\u2019y aurais-je compris en 1963, quand le ma\u00eetre-livre d\u2019un ancien espion a d\u00e9ferl\u00e9 sur le monde en se vendant \u00e0 20 millions d\u2019exemplaires ?<br \/>\nNous autres, les papy-boomers, avons v\u00e9cu l\u2019essentiel de notre vie dans le contexte de la guerre froide. Il est difficile d\u2019expliquer aux jeunes cr\u00e9tins d\u2019aujourd\u2019hui, qui se plaignent d\u00e8s qu\u2019on leur \u00e9corche un ongle, que nous allions \u00e0 l\u2019\u00e9cole en nous demandant si, d\u2019ici le soir, nous ne serions pas transform\u00e9s en patates frites par un conflit qui serait brusquement pass\u00e9 du froid au chaud. Difficile de leur dire ce que nous ressentions quand un dirigeant communiste, \u00e0 la tribune de l\u2019ONU, martelait son pupitre \u00e0 coups de chaussure. Nous n\u2019y comprenions pas grand-chose, au fond. Nous pensions que cela se r\u00e9glait, en coulisses, \u00e0 grands coups de Walther PPK, tandis que des cr\u00e9atures vaporeuses vampaient les espions.<br \/>\nLe Carr\u00e9 a remis l\u2019espionnage sur ses pieds. Parce qu\u2019il avait \u00e9t\u00e9 lui-m\u00eame un membre \u00e9minent de la corporation, il en connaissait tous les rouages. Lisez donc <em>le Miroir aux espions<\/em>, qu\u2019il disait \u00eatre son \u0153uvre la plus fid\u00e8le aux arcanes de son art, et qui ne marcha pas tr\u00e8s bien, en 1965 : le lecteur sortait des salles o\u00f9 se jouait <em>Goldfinger<\/em>, il voulait du champagne et des coups de feu, on lui proposait une intrigue tortueuse, avec des agents qui \u00e9taient avant tout des cerveaux sous de gros pardessus anonymes.<br \/>\nParce que le Carr\u00e9, comme Balzac au fond, n\u2019a jamais \u00e9crit qu\u2019une seule histoire : celle de la lutte avec les Magnificent Five, ce groupe d\u2019ex-\u00e9tudiants de Cambridge (le Carr\u00e9 sortait d\u2019Oxford) qui infiltra dans les ann\u00e9es 1950-1960 les plus hautes sph\u00e8res des services secrets britanniques, pour informer la \u00ab Maison Russie \u00bb. Kim Philby fit ainsi sauter la couverture sous laquelle op\u00e9rait Cornwell. Il passera \u00e0 Moscou avec Burgess et Maclean.<br \/>\nLa vraie \u00ab taupe \u00bb, c\u2019est Anthony Blunt, tr\u00e8s connu et tr\u00e8s estimable comme critique d\u2019art. C\u2019est lui que George Smiley, l\u2019hypostase favorite de Le Carr\u00e9, traque dans la fameuse trilogie qui commence avec <em>la Taupe<\/em> (<em>Tinker Taylor Soldier Spy<\/em>, 1974 \u2014 le film qu\u2019en a tir\u00e9 Tomas Alfredson en 2011, avec Gary Oldman dans le r\u00f4le de Smiley, est un bijou serti d\u2019une atmosph\u00e8re gris\u00e2tre fascinante), se continue avec <em>Comme un coll\u00e9gien<\/em> (1977) et s\u2019ach\u00e8ve avec <em>les Gens de Smiley<\/em> (1979). En face, Karla, le mythique espion russe. Poutine ou son \u00e9quivalent : le Carr\u00e9 plaida pour un retournement d\u2019alliances, consid\u00e9rant non sans raison que la Russie \u00e9tait un partenaire potentiel plus fiable que l\u2019Am\u00e9rique, dont il fustigeait \u00e0 fil de plume la cr\u00e9ation la plus imp\u00e9rialiste, l\u2019OTAN. Il faut lire la diatribe vitriol\u00e9e (<a href=\"https:\/\/www.thetimes.co.uk\/article\/opinion-the-united-states-of-america-has-gone-mad-n3cw2kv3nwm\">\u00ab The United States has Gone Mad \u00bb<\/a>) que notre auteur publia dans le <em>Times<\/em> en janvier 2003 pour fustiger l\u2019Op\u00e9ration Irak lanc\u00e9e par Bush Junior et appuy\u00e9e par Tony Blair, le caniche \u00e0 son ma\u00eetre, pour lequel le Carr\u00e9 avait une d\u00e9testation particuli\u00e8re.<br \/>\nEt si vous n\u2019en lisez qu\u2019un, lisez donc <em>Un pur espion<\/em> : Philip Roth, qui s\u2019y connaissait, pr\u00e9tendait que c\u2019\u00e9tait le meilleur roman \u00e9crit en langue anglaise depuis 1945.<\/p>\n<p>Alors, \u00ab Fin de l\u2019Histoire \u00bb ? Rien ne s\u2019ach\u00e8ve vraiment, la machine ne cesse de tourner. L\u2019avant-dernier roman de Le Carr\u00e9, <em>l\u2019H\u00e9ritage des espions<\/em>, revient, cinquante ans plus tard, sur les sacrifices de la Guerre froide, et les vies qu\u2019il a bien fallu consentir \u00e0 sacrifier en \u00e9change d\u2019informations vitales. Des vies pour lesquelles notre bureaucratie actuelle, pleine de bons sentiments et de droits-de-l\u2019hommisme, exige des explications, des r\u00e9parations \u2014 et des t\u00eates. C\u2019est le dixi\u00e8me et dernier des romans o\u00f9 appara\u00eet Smiley.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9croulement du Mur ne marqua m\u00eame pas une pause dans la production du romancier. Il n\u2019\u00e9tait pas de ces gogos qui crurent \u00e0 la fiction de la \u00ab victoire \u00bb de l\u2019Occident sur l\u2019Empire du Mal. Le \u00ab jeu \u00bb continuait. Il se d\u00e9pla\u00e7ait ailleurs (lire <em>le Tailleur de Panama<\/em>, 1998). Ou bien le KGB \u00e9tait, un temps, remplac\u00e9 par des multinationales bien plus l\u00e9tales : ce qu\u2019il dit des grands labos pharmaceutiques dans <em>la Constance du jardinier<\/em> (2001) devrait \u00e9clairer les grands na\u00effs qui croient que Pfizer vole \u00e0 leur secours en ces temps de Covid \u2014 un nom qui par hasard rime assez bien avec \u00ab avide \u00bb\u2026<\/p>\n<p>Les jur\u00e9s du Nobel, au lieu de se d\u00e9consid\u00e9rer comme ils l\u2019ont fait ces derni\u00e8res ann\u00e9es, auraient d\u00fb depuis longtemps couronner une \u0153uvre d\u2019une densit\u00e9 consid\u00e9rable et d\u2019un bonheur d\u2019\u00e9criture constant. Mais apr\u00e8s tout, ils ont aussi rat\u00e9 Roth ou Kundera. Ils ont pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 distinguer un barde nasillard ou une po\u00e9tesse inconnue. Grand bien leur fasse. Il nous reste \u00e0 relire toute l\u2019\u0153uvre de le Carr\u00e9, au coin du feu \u2014 et \u00e7a, c\u2019est quelque chose, m\u00eame quand au dehors tombent, l\u2019un apr\u00e8s l\u2019autre, les grands arbres.<\/p>\n<p>Jean-Paul Brighelli<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le plus terrible, quand on vieillit, c\u2019est de voir s\u2019effondrer, autour de soi, les ch\u00eanes que l\u2019on pensait \u00e9ternels. Savoir que je ne trouverai plus jamais, sur l\u2019\u00e9talage de mon libraire, de nouveau roman sign\u00e9 John le Carr\u00e9 est un d\u00e9chirement. Retour de service aura \u00e9t\u00e9 le dernier. C\u2019est un rideau qui tombe d\u00e9finitivement. 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