{"id":3308,"date":"2020-12-20T08:22:01","date_gmt":"2020-12-20T06:22:01","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=3308"},"modified":"2021-04-22T18:48:02","modified_gmt":"2021-04-22T16:48:02","slug":"mon-covid-a-barcelone","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/mon-covid-a-barcelone-3308","title":{"rendered":"Mon Covid \u00e0 Barcelone"},"content":{"rendered":"<p><em>Beno\u00eet Barthes est Fran\u00e7ais, et vit \u00e0 Barcelone \u2014 il y a pire comme destin. Je lui ai demand\u00e9 de se pr\u00e9senter, il y a consenti avec une sobri\u00e9t\u00e9 qui force l\u2019admiration : \u00ab Ex-parisien vivant \u00e0 Barcelone depuis 8 ans, un demi-si\u00e8cle au compteur, je suis ce qu&rsquo;on appelle tr\u00e8s vaguement un apporteur d&rsquo;affaires, c&rsquo;est-\u00e0-dire que j&rsquo;apporte des affaires pour une poign\u00e9e d&rsquo;entreprises fran\u00e7aises dans le domaine de l&rsquo;ing\u00e9nierie industrielle. La litt\u00e9rature est ma passion, j&rsquo;aime lire et j&rsquo;aime \u00e9crire, et tout compte fait, c&rsquo;est une raison d&rsquo;\u00eatre suffisante. \u00bb Je le rejoins, sur cette derni\u00e8re phrase, en tous points.<\/em><br \/>\n<em> Je le savais dans la capitale catalane, pour laquelle j\u2019ai un go\u00fbt tr\u00e8s vif. L\u2019id\u00e9e de lui demander de nous narrer la survie de cette grande ville en ces temps d\u2019\u00e9pid\u00e9mie s\u2019imposa d\u2019elle-m\u00eame.<\/em><\/p>\n<p>Jean-Paul Brighelli<\/p>\n<p>\u00ab L\u2019e\u0301te\u0301 dernier nous avons de\u0301couvert une Barcelone ine\u0301dite : il n\u2019y avait pas de touristes. Chose inoui\u0308e, on pouvait traverser la Ciutat Vella en ve\u0301lo a\u0300 toute allure alors que d\u2019ordinaire la foule compacte qui la gorge tout entie\u0300re six mois de l\u2019anne\u0301e sur douze et de\u0301ambule comme une lave lente dans l\u2019entrelacs de ses ruelles en e\u0301coutant les cliche\u0301s approximatifs des guides form\u00e9s sur Wikipe\u0301dia, de\u0301courage les Barcelonais de s\u2018y aventurer ne serait-ce que pour une bre\u0300ve course. La Cathe\u0301drale et son parvis cesse\u0300rent de servir d\u2019arrie\u0300re-plan a\u0300 des centaines de milliers de selfies journaliers, on pouvait y pe\u0301ne\u0301trer sans avoir a\u0300 faire la queue sous le cagnard et visiter enfin ce beau morceau d\u2019histoire gothique de\u0301die\u0301 a\u0300 la patronne de la ville, sainte Eulalie. Me\u0302me les opposants au tourisme les plus de\u0301termine\u0301s (et ils ne se sont pas prive\u0301s de se faire entendre ces dernie\u0300res anne\u0301es allant jusqu\u2019a\u0300 bloquer l\u2019acce\u0300s de la Sagrada Familia au cri de \u00ab Tourists Go Home ! \u00bb) n\u2019auraient ose\u0301 imaginer pouvoir un jour lire tranquillement au Parc Gu\u0308ell au son des oiseaux et du froufrou des feuillages, face au panorama urbain que termine l\u2019horizon d\u2019une Me\u0301diterrane\u0301e scintillante. Ce parc conc\u0327u pre\u0301cise\u0301ment comme un sanctuaire de silence et de quie\u0301tude, fore\u0302t incruste\u0301e dans la ville et sertie des ce\u0301ramiques de Gaudi, s\u2019est transforme\u0301 en quelques anne\u0301es en un parc d\u2019attraction bonde\u0301 compromettant non seulement le silence mais le de\u0301sir de s\u2019enfouir dans la nature pour s\u2019y rencontrer soi-me\u0302me. Lire au Parc Gu\u0308ell en e\u0301te\u0301, susurrer des douceurs a\u0300 l\u2019oreille de sa bien-aime\u0301e sur un des bancs de ce\u0301ramiques ceignant la ce\u0301le\u0300bre esplanade, examiner sa vie, ses amours, ses tracas, ses espoirs, au cours d\u2019une promenade solitaire parmi les arbres, tout cela e\u0301tait devenu aussi incongru que, je ne sais, jouer une sonate de Schubert sur le pas de tir de la fuse\u0301e Ariane au moment de son lancement, par exemple, ou travailler sa voix de soprano a\u0300 co\u0302te\u0301 des chutes du Niagara. Et ceux qui y enseignaient le yoga dans quelque recoin a\u0300 peu pre\u0300s e\u0301pargne\u0301 par les troupeaux de visiteurs ne tardaient pas a\u0300 replier leurs tapis en raison du passage incessant des vendeurs a\u0300 la sauvette fuyant les policiers.<br \/>\n\u00ab Et les Ramblas, ces fameuses Ramblas de\u0301crites dans tous les guides touristiques comme un des lieux les plus pittoresques de la ville et dont on se demande bien pourquoi la terre entie\u0300re vient y tra\u00eener ses tongs vu qu\u2019on n\u2019y trouvera plus un seul Barcelonais prenant son vermouth de 19 h sous les arbres de l\u2019alle\u0301e centrale, le Covid les rendit enfin praticables. Il nous avait fraye\u0301 le passage, on y circulait a\u0300 pied, en ve\u0301lo, en voiture, comme dans un patelin paisible aux trottoirs parseme\u0301s, avec un me\u0301lange d\u2019excitation et d\u2019e\u0301tonnement et le sentiment paradoxal de de\u0301couvrir une cite\u0301 interdite.<br \/>\n\u00ab Les plages elles aussi redevinrent des plages. Finis ces de\u0301potoirs des anne\u0301es ante\u0301rieures qui nous faisaient pre\u0301fe\u0301rer des baignades a\u0300 quelques encablures de la capitale catalane, la\u0300 ou\u0300 l\u2019on est su\u0302r que le touriste ne viendra pas vider sa vessie d\u2019insatiable buveur de mojito. On put e\u0301tendre nos serviettes sur du sable propre et nager dans des eaux limpides que me\u0302me les me\u0301duses, sans doute de\u0301c\u0327ues de ne pas trouver le long des 5 km de plages barcelonaises leurs doses habituelles de contaminants de toutes sortes et de pisse me\u0302le\u0301e de shit, de cocai\u0308ne, de vodka, de bi\u00e8\u0300re, de\u0301cide\u0300rent pour une fois de bouder. Ce fut un e\u0301te\u0301 sans me\u0301duses et sans canettes sur le sable, coup dur pour les <em>manteros<\/em>, ces vendeurs ambulants d\u2019origine pakistanaise et africaine qui sillonnent le sable a\u0300 longueur de journe\u0301e sous le soleil, les bras charge\u0301 de pare\u0301os et de sacs remplis de glac\u0327ons et de bie\u0300res et criant sans rela\u0302che leurs marchandises dans un anglais tout juste reconnaissable.<\/p>\n<p>\u00ab \u00d4 Covid, si tu n\u2019e\u0301tais pas aussi meurtrier je chanterais tes louanges ! Gra\u0302ce a\u0300 toi, mon e\u0301te\u0301 barcelonais fut un e\u0301te\u0301 sans regret. Et dieu sait pourtant si j\u2019avais de bonnes raisons de pester contre toi qui m\u2019avais, a\u0300 l\u2019occasion du premier confinement, inflige\u0301 une saigne\u0301e des plus rudes dans ma tre\u0301sorerie de travailleur free-lance. Il y avait tant de choses a\u0300 de\u0301plorer a\u0300 cause de ce fichu virus qu\u2019on n\u2019osait se fe\u0301liciter trop ouvertement d\u2019une sorte de libe\u0301ration. Et pourtant qui pouvait sans hypocrisie regretter l\u2019absence de touristes cet e\u0301te\u0301 a\u0300 Barcelone ? La vache a\u0300 lait qu\u2019ils repre\u0301sentent n\u2019est gue\u0300re une vache sacre\u0301e pour ses habitants qui ont vu peu a\u0300 peu leur ville se laisser de\u0301vorer par un organisme tentaculaire ne\u0301cessitant pour sa croissance de se nourrir de possessions locales : des appartements, des bars, des commerces des rues, des quartiers, des plages, une portion entie\u0300re de la cite\u0301 \u2014 son c\u0153ur me\u0302me.<\/p>\n<p>\u00ab Mais la saison touristique a passe\u0301 et ces re\u0301jouissances inavouables n\u2019ont plus lieu d\u2019e\u0302tre maintenant que Covid le Conque\u0301rant a installe\u0301 ses quartiers d\u2019hiver dans notre ville refroidie. Sous la baguette du gouvernement de Catalogne, Barcelone compose avec l\u2019ennemi campant en son sein. Apre\u0300s un confinement automnal des plus stricts, a\u0300 peu pre\u0300s semblable au premier, la capitale catalane a rouvert ses salles de spectacles, ses bars, ses restaurants avec des conditions infiniment contraignantes. La ville, <em>toque de queda<\/em> (couvre-feu) oblige, ferme les yeux a\u0300 vingt-deux heures, si bien que les restaurants dans leur grande majorite\u0301 ne prennent pas la peine d\u2019ouvrir le soir et se contentent d\u2019un seul service en mi-journe\u0301e. Vingt-deux heures, c\u2019est le moment ou\u0300, en temps normal, les restaurants commencent a\u0300 faire le plein ici. Quant a\u0300 ceux qui re\u0301sistent malgre\u0301 tout, leurs tables restent majoritairement inoccupe\u0301es : le protocole sanitaire stipule une limitation de la fre\u0301quentation et de toute fac\u0327on bien des clients frustre\u0301s a\u0300 l\u2019ide\u0301e de devoir chronome\u0301trer leur sortie vespe\u0301rale choisissent de rester chez eux.<br \/>\n\u00ab Tout semble fait d\u2019une manie\u0300re ge\u0301ne\u0301rale pour de\u0301courager les consommateurs sans de\u0301sespe\u0301rer les commerces. On freine et on incite, sans quitter des yeux l\u2019indicateur-cle\u0301, ce fe\u0301tiche nomme\u0301 <em>tasa de incidencia<\/em> (taux d\u2019incidence). De lui de\u0301pendent tous les ajustements re\u0301galiens du gouvernement catalan. Les chiffres e\u0301tant ce qu\u2019ils sont, il y a fort a\u0300 craindre que les restrictions perdurent : <em>toque de queda<\/em> a\u0300 22 h, interdiction de sortir de Barcelone le week-end, interdiction de franchir les frontie\u0300res de la Catalogne le reste du temps, centres commerciaux et boi\u0302tes de nuit ferme\u0301s, limitation du taux de fre\u0301quentation de tout e\u0301tablissement destine\u0301 a\u0300 recevoir du public, lieux de culte soumis aux me\u0302mes restrictions&#8230;<br \/>\n\u00ab Pour l\u2019heure aucun des grands noms de la restauration barcelonaise ne se risque a\u0300 proposer un menu spe\u0301cial <em>Noche Vieja<\/em> (re\u0301veillon du Nouvel An), et si la Mairie de Barcelone a daigne\u0301 orner les rues de ses illuminations rituelles, elles brilleront davantage au moment de quitter 2020 dans le silence des rues de\u0301sertes, sous nos fene\u0302tres de Barcelonais confine\u0301s. \u00bb<\/p>\n<p>Beno\u00eet Barthes \/ Jean-Paul Brighelli<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Beno\u00eet Barthes est Fran\u00e7ais, et vit \u00e0 Barcelone \u2014 il y a pire comme destin. 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