{"id":3310,"date":"2020-12-22T07:44:08","date_gmt":"2020-12-22T05:44:08","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=3310"},"modified":"2021-04-22T18:48:02","modified_gmt":"2021-04-22T16:48:02","slug":"cadeaux-de-noel-i-la-cantine-de-minuit-de-yaro-abe","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/cadeaux-de-noel-i-la-cantine-de-minuit-de-yaro-abe-3310","title":{"rendered":"Cadeaux de No\u00ebl, I : La Cantine de minuit, de Yar\u014d Abe"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/cadeaux-de-noel-i-la-cantine-de-minuit-de-yaro-abe-003310\/capture-decran-2020-12-13-a-18-45-58\" rel=\"attachment wp-att-3312\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-medium wp-image-3312\" src=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/files\/2020\/12\/Capture-d\u2019e\u0301cran-2020-12-13-a\u0300-18.45.58-240x300.jpg\" alt=\"Capture d\u2019e\u0301cran 2020-12-13 a\u0300 18.45.58\" width=\"240\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2020\/12\/Capture-d\u2019e\u0301cran-2020-12-13-a\u0300-18.45.58-240x300.jpg 240w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2020\/12\/Capture-d\u2019e\u0301cran-2020-12-13-a\u0300-18.45.58.jpg 508w\" sizes=\"auto, (max-width: 240px) 100vw, 240px\" \/><\/a>Le patron de la gargote parle peu. Il \u00e9coute ses clients, qui viennent d\u00e9verser leur solitude chez lui, entre 10 heures du soir et 6 heures du matin. De temps en temps, son attention se manifeste dans un laconique \u00ab Je vois \u00bb \u2014 en japonais, S\u014ddesu ka, ou, moins formel, sokka. Comme le dessin de Yar\u014d Abe est un peu hi\u00e9ratique, son visage n\u2019exprime qu\u2019un assentiment poli \u2014 qui dans cette civilisation peut tout dire, y compris son contraire. De lui-m\u00eame il ne confie jamais rien, l\u2019autofiction n\u2019est pas son fort. O\u00f9 a-t-il r\u00e9colt\u00e9 la cicatrice verticale qui part de son front, passe sur l\u2019\u0153il gauche et finit sur sa pommette ? Nous ne le saurons jamais, au fil des huit volumes (publi\u00e9es en France, au Japon il y en a bien davantage) narrant par sayn\u00e8tes de quelques pages l\u2019arriv\u00e9e, forc\u00e9ment tr\u00e8s tardive ou tr\u00e8s matinale, de clients empress\u00e9s de go\u00fbter sa soupe miso au porc \u2014 et bien d\u2019autres merveilles, puisqu\u2019au-del\u00e0 du menu fixe, il peut vous cuisiner \u00e0 peu pr\u00e8s tout ce que vous voulez, pourvu que ce soit de saison et qu\u2019il ait les ingr\u00e9dients. <em>Le Livre de cuisine de la Cantine de minuit<\/em>, par Yar\u014d Abe et Nami Iijima \u2014 \u00ab styliste culinaire \u00bb \u2014, publi\u00e9 parall\u00e8lement au seinen manga (plus exactement, il faut parler de gekiga, r\u00e9cit r\u00e9aliste par opposition au pur manga qui est litt\u00e9ralement un dessin non abouti, qui d\u00e9borde volontiers de son cadre et privil\u00e9gie l\u2019action et les onomatop\u00e9es stylis\u00e9es, Lichtenstein n\u2019a rien invent\u00e9) vous dit tout sur les recettes des plats \u00e9voqu\u00e9s dans la s\u00e9rie. Ici, le dessin est sobre, on ne pousse pas des cris hyst\u00e9riques en partant \u00e0 l\u2019assaut, les personnages n\u2019ont pas des yeux larges comme des soucoupes ni des cheveux hirsutes, ils ne se battent pas \u00e0 grand coup de katana ou de sabre-laser : ils \u00e9changent des propos mesur\u00e9s, se jaugent, se donnent des conseils, se lancent des vannes \u2014 bref, ils font soci\u00e9t\u00e9, comme on dit d\u00e9sormais.<\/p>\n<p>Le cuisinier, qui n\u2019a pas de nom, \u00e9coute donc les histoires que lui racontent ses clients \u2014 prostitu\u00e9es lasses, h\u00f4tesses et masseuses \u2014 et leurs clients \u2014, stripteaseuses, truands rentrant de la tourn\u00e9e de leurs gagneuses, boulimiques entre deux cures d\u2019amaigrissement, amoureux \u00e9conduits, nymphomanes et don juans, tout un peuple de la nuit hantant Kabukich\u014d, le quartier le plus chaud de la capitale japonaise. Tous rassembl\u00e9s en ce point unique, papillons de nuit venus se frotter \u00e0 la lumi\u00e8re et avaler un bol de riz arros\u00e9 de th\u00e9. Ou une salade de vermicelles. Ou un rago\u00fbt de taro aux calamars. Ou un nikajaga. La cuisine de cette cantine, si proche des r\u00e9alit\u00e9s culinaires du Japon moderne, est aux antipodes de ce que l\u2019on nous sert dans les restaurants japonais d\u2019Europe. En fait, au sortir de la lecture, on n\u2019a qu\u2019une envie, celle de les boycotter.<\/p>\n<p>L\u2019histoire peut se d\u00e9rouler en une heure ou en plusieurs mois, mais elle va toujours vers sa fin : ce sont des sc\u00e8nes th\u00e9\u00e2tralis\u00e9es, faciles \u00e0 jouer avec des moyens r\u00e9duits. <a href=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=OCGDVHjPX0c\">Une s\u00e9rie sur Netflix reprend l\u2019essentiel de ces histoires<\/a>, j\u2019ai du mal \u00e0 comprendre qu\u2019un r\u00e9alisateur fran\u00e7ais n\u2019ait pas eu l\u2019id\u00e9e de transposer dans l\u2019univers d\u2019un bistro parisien ces rencontres de hasard guid\u00e9es par l\u2019app\u00e9tit, la gourmandise ou le d\u00e9sespoir \u2014 ingr\u00e9dients qui am\u00e9liorent notablement la qualit\u00e9 des plats, comme chacun sait.<\/p>\n<p>Au d\u00e9but, j\u2019ai pens\u00e9 \u00e0 des performances du th\u00e9\u00e2tre d\u2019improvisation. Prenez un plat (des Wiener rouges \u2014 non, je ne vous dirai pas de quoi il s\u2019agit), ajoutez-y un yakusa nocturne pourvu, en pleine nuit, de lunettes noires et d\u2019un garde du corps, un cuisinier laconique, le genre Corto Maltese revenu de tout et d\u2019Abyssinie et reconverti en pizzaiolo, vous avez trois minutes pour improviser la sc\u00e8ne et cinq minutes pour la jouer avec intensit\u00e9\u2026 En t\u00e9l\u00e9vision, on peut pousser jusqu\u2019au quart d\u2019heure : \u00e0 c\u00f4t\u00e9, <em>Cam\u00e9ra Caf\u00e9<\/em> semblerait un bavardage incons\u00e9quent et longuet. Et cela nous consolerait, nous qui pleurons d\u00e9j\u00e0 la faillite de nos bouis-bouis pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s.<\/p>\n<p>Yar\u014d Abe a commenc\u00e9 la s\u00e9rie en 2006, il a re\u00e7u pour <em>la Cantine de minuit<\/em> le Prix Sh\u014dgakukan en 2009 (dans la Cat\u00e9gorie Sh\u014dnen, mangas r\u00e9alistes pour adultes), la traduction fran\u00e7aise a commenc\u00e9 (aux \u00e9ditions Le L\u00e9zard noir, belle raison sociale) en 2017. Huit volumes sont actuellement parus \u2014 un beau cadeau pour les f\u00eates, afin de consoler tous ceux qui sont condamn\u00e9s par le gouvernement \u00e0 se passer d\u2019agapes familiales ou conviviales : la Cantine de minuit est, en creux, une \u00e9tude terrible de la solitude en milieu urbain.<\/p>\n<p>Jean-Paul Brighelli<\/p>\n<p>PS. Dans la combinatoire manga et art culinaire, comment ne pas conseiller aussi <em>le Gourmet solitaire<\/em> (Casterman, 2016), sign\u00e9 de Jir\u014d Taniguchi, <a href=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/lhomme-qui-marche-de-jiro-taniguchi-002007\">dont j\u2019ai vant\u00e9 jadis <em>l\u2019Homme qui marche<\/em><\/a>, et Masayuki Kusumi ? Un plaisir de l\u2019\u0153il et du palais, o\u00f9 chaque chapitre s\u2019organise autour d\u2019un plat (allez donc r\u00e9sister aux \u00ab beignets de poulpe takoyaki \u00bb \u00e0 Nakatsu, arrondissement de Kita, Osaka). Et comme<em> la Cuisine de minuit<\/em>, l\u2019\u0153uvre a \u00e9t\u00e9 adapt\u00e9e par la t\u00e9l\u00e9vision japonaise, plus r\u00e9active que la n\u00f4tre, qui se contente de filmer des cuisiniers, au lieu de les mettre en sc\u00e8ne avec leurs clients. Pff\u2026<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le patron de la gargote parle peu. 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