{"id":3354,"date":"2021-02-18T16:06:16","date_gmt":"2021-02-18T14:06:16","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=3354"},"modified":"2021-04-22T18:48:01","modified_gmt":"2021-04-22T16:48:01","slug":"le-retour-du-croise","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/le-retour-du-croise-3354","title":{"rendered":"Le retour du Crois\u00e9"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/le-retour-du-croise-003354\/carl-friedrich-lessing-1808-1880-le-dernier-croise-1835\" rel=\"attachment wp-att-3357\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-3357\" src=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/files\/2021\/02\/Carl-Friedrich-Lessing-1808-1880-le-Dernier-Croise\u0301-1835.jpg\" alt=\"Carl Friedrich Lessing (1808-1880), le Dernier Croise\u0301, 1835\" width=\"609\" height=\"600\" srcset=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2021\/02\/Carl-Friedrich-Lessing-1808-1880-le-Dernier-Croise\u0301-1835.jpg 609w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2021\/02\/Carl-Friedrich-Lessing-1808-1880-le-Dernier-Croise\u0301-1835-300x296.jpg 300w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2021\/02\/Carl-Friedrich-Lessing-1808-1880-le-Dernier-Croise\u0301-1835-305x300.jpg 305w\" sizes=\"auto, (max-width: 609px) 100vw, 609px\" \/><\/a>Parfois une \u0153uvrette sans grandes pr\u00e9tentions nous touche davantage qu\u2019une r\u00e9alisation magistrale. Une chansonnette plus qu\u2019un op\u00e9ra, un roman \u00e0 deux balles plus qu\u2019un chef d\u2019\u0153uvre consacr\u00e9. Ou une toile acad\u00e9mique plus qu\u2019une r\u00e9volution artistique.<\/p>\n<p>Par exemple, pour moi, ce <em>Dernier crois\u00e9<\/em>, peint en 1835 par Carl Friedrich Lessing (1808-1880), illustration au premier degr\u00e9 d\u2019un po\u00e8me de Karl Immermann (qui \u00e7a ?), \u00ab le retour du Crois\u00e9 \u00bb, publi\u00e9 en 1826. Deux \u0153uvres parmi tant d\u2019autres de ce romantisme troubadour dont Emma Bovary se \u00ab graisse les mains \u00bb, ces romances de Walter Scott qui am\u00e8nent les petites bourgeoises de province \u00e0 r\u00eaver \u00ab bahuts, salle des gardes et m\u00e9nestrels \u00bb et \u00e0 vouloir \u00ab vivre dans quelque vieux manoir, comme ces ch\u00e2telaines au long corsage, qui, sous le tr\u00e8fle des ogives, passaient leurs jours, le coude sur la pierre et le menton dans la main, \u00e0 regarder venir du fond de la campagne un cavalier \u00e0 plume blanche qui galope sur un cheval noir. \u00bb Foutaises, dirait Flaubert.<\/p>\n<p>Le cheval est d\u2019un gris tr\u00e8s p\u00e2le, accord\u00e9 au manteau ivoire et \u00e0 la barbe blanche du cavalier \u2014 \u00ab Et l\u2019on se sent blanchi comme un cheval fourbu \u00bb, chantait tr\u00e8s bien Ferr\u00e9. On sent bien qu\u2019il revient de plusieurs d\u00e9faites, et d\u2019un nombre infini de d\u00e9ceptions. Le cheval peine \u00e0 porter encore un peu son chevalier, le paysage est inhospitalier, la terre brute, incultivable, et le ciel se confond avec la mer \u00e0 laquelle le h\u00e9ros fatigu\u00e9 tourne le dos, tandis que les ombres s\u2019allongent, parce que le cr\u00e9puscule menace. La lumi\u00e8re tombe de partout \u00e0 la fois. Le soleil est \u00e0 gauche, sur l\u2019\u00e9paule du chevalier, mais son visage, qui devrait \u00eatre au moins partiellement \u00e0 contre-jour, est \u00e9clair\u00e9 de quelque d\u00e9sespoir int\u00e9rieur. Teintes chaudes de la terre, teintes froides du ciel. Le dieu qui pr\u00e9side \u00e0 cet orage suspendu a renonc\u00e9 \u00e0 tout, m\u00eame \u00e0 sa col\u00e8re.<\/p>\n<p>Quel \u00e2ge a-t-il ? Il est vo\u00fbt\u00e9, il supporte \u00e0 peine le poids de ses armes \u2014 sans doute ne les a-t-il jamais d\u00e9pos\u00e9es depuis son d\u00e9part, il y a tant d\u2019ann\u00e9es\u2026 Il est seul, bien s\u00fbr, ses compagnons sont morts depuis longtemps. Un tableau d\u2019ordinaire n\u2019a que deux dimensions, mais celui-ci (au\u00a0Rheinisches Landesmuseum de Bonn)\u00a0exprime le Temps de fa\u00e7on virtuose.<br \/>\nQuant \u00e0 savoir ce qui nous parle dans une \u0153uvre\u2026 Quel \u00e9cho de concernement m\u2019appelle dans ce chromo ? C\u2019est plus que de l\u2019identification, je suis tout \u00e0 la fois le cavalier d\u00e9\u00e7u, le cheval fourbu, le paysage hostile.<br \/>\nLa toile, 66 x 64 cm, est \u00e0 peu pr\u00e8s carr\u00e9e \u2014 un format assez rare en peinture. Quadrature d\u2019un cercle qu\u2019il faut deviner, dont le centre se situe \u00e0 peu pr\u00e8s sur la main droite, affaiss\u00e9e, du cavalier solitaire et encore loin de son foyer.<br \/>\nSon foyer ? Allons donc ! Nulle ch\u00e2telaine ne l\u2019attend. Il a enterr\u00e9 tous ses compagnons, la belle qui l\u2019esp\u00e9rait est morte de consomption, comme il se doit. Il est une force qui va \u2014 sauf qu\u2019il n\u2019a plus de force, \u00e0 peine celle de tenir les r\u00eanes. Et son vaillant coursier, tout aussi fourbu que son ma\u00eetre, a vu trop de batailles pour oser autre chose qu\u2019un pas h\u00e9sitant.<\/p>\n<p>Les Romantiques r\u00eavaient \u00e0 des \u00e9pop\u00e9es inconnues, eux qui \u00e9taient n\u00e9s apr\u00e8s les grandes chevauch\u00e9es de l\u2019Empire. Dans ces ann\u00e9es 1830, l\u2019Europe est sous la botte de Metternich. Les jeunes gens enfi\u00e9vr\u00e9s sont pri\u00e9s de se taire, en attendant le Printemps des peuples \u2014 alors ils r\u00eavent de chevaliers poudreux revenant de guerres perdues, vivant jadis dans un r\u00eave h\u00e9ro\u00efque et brutal, enfonc\u00e9s d\u00e9sormais dans le sentiment d\u2019un immense d\u00e9sastre.<br \/>\nCe n\u2019est pas la d\u00e9faite en soi qui est terrible. C\u2019est d\u2019y survivre. Et de voir alentour, grouillant comme des termites, des formes hideuses qui ont pris le pouvoir, et dont le r\u00eave consiste \u00e0 faire la somme de 1 + 1.<\/p>\n<p>Dois-je vraiment d\u00e9velopper ? Une all\u00e9gorie perd de sa puissance quand on l\u2019explicite. Mais autant le dire, parce que l\u2019\u00e9poque ne comprend plus \u00e0 demi-mot : dans mon combat pour l\u2019\u00e9cole, les amis qui ne sont pas morts ont fini par trahir. Et on me hait comme on hait toujours Cassandre.<br \/>\nQuand on n\u2019a pas eu la chance de mourir \u00e0 la fleur de l\u2019\u00e2ge, ni de succomber au combat, il reste le d\u00e9sespoir de s\u2019\u00eatre battu pour rien \u2014 et de chevaucher vers la mort, au dessous d\u2019un ciel vide.<\/p>\n<p>Jean-Paul Brighelli<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Parfois une \u0153uvrette sans grandes pr\u00e9tentions nous touche davantage qu\u2019une r\u00e9alisation magistrale. Une chansonnette plus qu\u2019un op\u00e9ra, un roman \u00e0 deux balles plus qu\u2019un chef d\u2019\u0153uvre consacr\u00e9. Ou une toile acad\u00e9mique plus qu\u2019une r\u00e9volution artistique. 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