{"id":4071,"date":"2021-04-23T16:52:10","date_gmt":"2021-04-23T14:52:10","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=4071"},"modified":"2021-04-23T16:52:11","modified_gmt":"2021-04-23T14:52:11","slug":"mon-flaubert","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/mon-flaubert-4071","title":{"rendered":"Mon Flaubert"},"content":{"rendered":"\n<p>J\u2019avais propos\u00e9 \u00e0 <em>Marianne<\/em> d\u2019\u00e9crire un petit quelque chose pour c\u00e9l\u00e9brer le bicentenaire de la naissance de Flaubert. Mais le magazine compte tant de beaux g\u00e9nies qu\u2019il n\u2019a pas donn\u00e9 suite, pr\u00e9f\u00e9rant s\u2019appuyer sur ses journalistes \u2014 tous experts en litt\u00e9rature, et sans doute bien mieux que votre serviteur. Pri\u00e8re de s\u2019y reporter quand ils trouveront le temps de parler d\u2019autre chose que des livres d\u2019Edouard Louis <em>and co<\/em>.<br><br>Flaubert pourtant me tient au corps. Alors j\u2019offre \u00e0 <em>Bonnet d\u2019\u00e2ne<\/em> ces consid\u00e9rations inactuelles sur le plus grand romancier fran\u00e7ais, en esp\u00e9rant que les lecteurs, forc\u00e9ment moins sp\u00e9cialistes que ceux de <em>Marianne<\/em>, tous enseignants form\u00e9s dans les meilleurs IUFM, feront preuve de mansu\u00e9tude\u2026<br><br>Et d\u00e8s le d\u00e9part, une constatation d\u2019\u00e9vidence : il est \u00e0 peu pr\u00e8s impossible de lire \u00e0 voix haute les morceaux de bravoure de <em>Madame Bovary<\/em> ou de <em>l\u2019Education sentimentale<\/em> \u2014 ce que Mario Vargas Llosa (dans<em> l\u2019Orgie perp\u00e9tuelle<\/em>, 1975 \u2014 l\u2019une des meilleures lectures de Bovary jamais effectu\u00e9e) appelle les \u00ab crat\u00e8res \u00bb.  Je plains les candidats aux examens et concours qui tombent, par exemple, sur la fameuse sc\u00e8ne des comices agricoles, o\u00f9 le lecteur doit passer sans cesse des banalit\u00e9s ronflantes de l\u2019orateur aux banalit\u00e9s sentimentales des deux futurs amants \u2014 tout en articulant le discours sentimental de Rodolphe d\u2019une voix conforme \u00e0 ce qu\u2019entend Emma, qui leur superpose les d\u00e9luges de sentimentalit\u00e9 des beaux romans auxquels elle s\u2019est \u00ab graiss\u00e9 les mains \u00bb durant ses ann\u00e9es de couvent. Je plains davantage encore ceux qui doivent expliquer la \u00ab baisade \u00bb qui \u00ab inqui\u00e9tait si fort \u00bb le romancier. Qu\u2019on en juge :<br><br>\u00ab Il l\u2019entra\u00eena plus loin, autour d\u2019un petit \u00e9tang, o\u00f9 des lentilles d\u2019eau faisaient une verdure sur les ondes. Des n\u00e9nuphars fl\u00e9tris se tenaient immobiles entre les joncs. Au bruit de leurs pas dans l\u2019herbe, des grenouilles sautaient pour se cacher.<br>\u2014 J\u2019ai tort, j\u2019ai tort, disait-elle. Je suis folle de vous entendre.<br>\u2014 Pourquoi ?\u2026 Emma ! Emma !<br>\u2014 Oh ! Rodolphe !\u2026 fit lentement la jeune femme en se penchant sur son \u00e9paule.<br>Le drap de sa robe s\u2019accrochait au velours de l\u2019habit. Elle renversa son cou blanc, qui se gonflait d\u2019un soupir ; et, d\u00e9faillante, tout en pleurs, avec un long fr\u00e9missement et se cachant la figure, elle s\u2019abandonna.<br><br>Les ombres du soir descendaient ; le soleil horizontal, passant entre les branches, lui \u00e9blouissait les yeux. \u00bb<br><br>Et dans cet \u00e9tourdissant saut de ligne, Rodolphe la baise aussi sauvagement que vous voudrez : le g\u00e9nie est dans l\u2019ellipse. Les continuateurs qui ont cru bon d&rsquo;\u00e9crire cette sc\u00e8ne (par exemple Jacques Cellard dans <em>Emma oh Emma<\/em>) ont eu tort : entre deux mots, disait Val\u00e9ry, toujours choisir le moindre.<br>Mais la difficult\u00e9 est dans le dialogue (comment peut-on garder son s\u00e9rieux sur cet \u00e9change d\u2019une niaiserie aboutie, \u00ab Pourquoi ?\u2026 Emma ! Emma ! \u2014 Oh ! Rodolphe !\u2026 \u00bb), et dans les notations techniques qui sont dans le corps d\u2019Emma, dans son point de vue dilat\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 la troisi\u00e8me personne. Sur quel ton dire \u00ab elle s\u2019abandonna \u00bb ? Quand on sait qu\u2019\u00e0 la lecture de la <em>Graziella<\/em> de Lamartine, sommet de romantisme pleurnichard, Flaubert \u00e9crivait \u00e0 Louise Colet : \u00ab Et d\u2019abord, pour parler clair, la baise-t-il ou ne la baise-t-il pas ? Ce ne sont pas des \u00eatres humains, mais des mannequins. Que c\u2019est beau, ces histoires d\u2019amour o\u00f9 la chose principale est tellement entour\u00e9e de myst\u00e8re que l\u2019on ne sait \u00e0 quoi s\u2019en tenir, l\u2019union sexuelle \u00e9tant rel\u00e9gu\u00e9e syst\u00e9matiquement dans l\u2019ombre comme boire, manger, pisser, etc. ! Le parti pris m\u2019agace. Voil\u00e0 un gaillard qui vit continuellement avec une femme qui l\u2019aime et qu\u2019il aime, et jamais un d\u00e9sir ! Pas un nuage impur vient obscurcir ce lac bleu\u00e2tre ! \u00d4 hypocrite ! \u00bb Et qui rappelait \u00e0 la m\u00eame : \u00ab Ce brave organe g\u00e9nital est le fond des tendresses humaines. \u00bb Ah, on comprend qu\u2019apr\u00e8s leur rupture, la belle Louise ait \u00e9crit un roman \u00e0 clefs, <em>Lui<\/em> (insupportable lui aussi de niaiserie : Emma, c\u2019est Louise) o\u00f9 elle se pla\u00eet \u00e0 opposer les app\u00e9tits robustes de Flaubert \u00e0 la sensualit\u00e9 \u00e9th\u00e9r\u00e9e de Musset, \u00ab l\u2019enfant \u00bb de George Sand, \u00e0 qui il ne faisait pas grand mal\u2026<br>Rebelote lors de la seconde \u00ab baisade \u00bb \u2014 avec L\u00e9on cette fois. \u00ab  \u00ab Le climax \u00e9rotique du roman est un hiatus g\u00e9nial, un escamotage qui parvient, justement \u00e0 valoriser au maximum la mati\u00e8re cach\u00e9e au lecteur. Je me r\u00e9f\u00e8re \u00e0 l\u2019interminable parcours dans les rues de Rouen du fiacre o\u00f9 Emma se donne \u00e0 L\u00e9on pour la premi\u00e8re fois. Il est remarquable que l\u2019\u00e9pisode \u00e9rotique le plus imaginatif de la litt\u00e9rature fran\u00e7aise ne contienne pas une seule allusion au corps f\u00e9minin ni un mot d\u2019amour, et soit seulement une \u00e9num\u00e9ration de rues et de lieux, la description des tours et d\u00e9tours d\u2019une vieille voiture de louage \u00bb, \u00e9crit Vargas Llosa avec sagacit\u00e9 (1).<br><br>C\u2019est que la vraie ma\u00eetresse de Flaubert, c\u2019est la litt\u00e9rature. Ses orgasmes, il les r\u00e9serve \u00e0 ses travaux de plume. \u00ab Qu\u2019est-ce que je n\u2019ai pas envie d\u2019\u00e9crire ? Quelle est la luxure de plume qui ne m\u2019excite ? \u00bb Et pendant la r\u00e9daction de <em>Salammb\u00f4<\/em> : \u00ab \u00ab Enfin l\u2019\u00e9rection est arriv\u00e9e, Monsieur, \u00e0 force de me fouetter et de me manustirper. Esp\u00e9rons qu\u2019il y aura f\u00eate \u00bb, \u00e9crit-il \u00e0 Ernest Feydeau en 1858.<br>Il est le premier (Balzac en \u00e9tait rest\u00e9 \u00e0 l\u2019implicite) \u00e0 avouer que pour un \u00e9crivain, le r\u00e9el n\u2019existe que lorsqu\u2019il est susceptible de produire du texte. Ce m\u00eame Ernest Feydeau (le p\u00e8re de Georges) veille sur les derniers instants de son \u00e9pouse mourante. Et Flaubert, pour partager ses angoisses face \u00e0 cette mort prochaine, ne trouve rien d\u2018autre \u00e0 lui \u00e9crire que ces lignes faramineuses : <br>\u00ab Pauvre petite femme ! C\u2019est affreux ! Tu as vu et tu vas avoir de bons tableaux et tu pourras faire de bonnes \u00e9tudes ! \u00bb<br>On se souvient que Flaubert, qui avait ses entr\u00e9es, comme fils de son p\u00e8re, \u00e0 l\u2019h\u00f4pital de Rouen, \u00e9tait all\u00e9 contempler quelques empoisonnements \u00e0 l\u2019arsenic afin d\u2019\u00e9crire la fin d\u2019Emma. Zola ne fut jamais qu\u2019un vulgaire imitateur, quand il en fit autant pour \u00e9crire l\u2019agonie de Coupeau, dans <em>l\u2019Assommoir<\/em>.<br>L\u2019artiste n\u2019est pas \u00e9go\u00efste. S\u2019il exploite les d\u00e9tresses humaines, il \u00e9tale les siennes avec la m\u00eame impudeur supr\u00eame : \u00ab Les bourgeois ne se doutent gu\u00e8re que nous leur servons notre c\u0153ur. La race des gladiateurs n\u2019est pas morte, tout artiste en est un. Il amuse le public avec ses agonies. \u00bb<br>Le comble, c\u2019est Kouchouk-Hanem, la courtisane rencontr\u00e9e \u00e0 Alexandrie. Elle a le corps couvert de tatouages bleus \u2014 la couleur de l\u2019encre. On comprend \u2014 et Sollers, qui a \u00e9crit deux tr\u00e8s belles pages sur le sujet, l\u2019a compris aussi \u2014 qu\u2019il n\u2019a pas consomm\u00e9 le corps de la prostitu\u00e9e, mais le texte imprim\u00e9 sur son corps. Et qu&rsquo;il a \u00e9crit, pour le reste de sa vie, avec l&rsquo;encre bleue tir\u00e9e de la peau de Kouchouk.<br><br>C\u2019est ce qui fait de Flaubert un g\u00e9nie tout \u00e0 fait \u00e0 part dans la litt\u00e9rature \u2014 et combien mis\u00e9rables paraissent les auteurs contemporains, qui croient qu\u2019afficher leur mis\u00e9rable petit tas de secrets suffit \u00e0 faire une \u0153uvre\u2026 Flaubert s\u2019\u00e9tait risqu\u00e9, jeune, \u00e0 cette litt\u00e9rature des \u00e9lans du c\u0153ur \u2014 dans deux \u0153uvres, <em>D\u00e9cembre<\/em> et le <em>Journal d\u2019un fou<\/em>, qu\u2019il a soigneusement \u00e9vit\u00e9 d\u2019\u00e9diter. Il \u00e9tait sous le choc de sa rencontre avec Elisa Schlesinger. Y manquaient le second degr\u00e9, le sens de la d\u00e9rision, autour desquels il b\u00e2tit <em>l\u2019Education sentimentale<\/em>, vingt ans plus tard. Il reprend les m\u00eames \u00e9l\u00e9ments pourtant \u2014 mais quelques notations nous font comprendre que cet imb\u00e9cile de Fr\u00e9d\u00e9ric ne vit pas un coup de foudre, mais s\u2019installe dans les lieux communs de la passion. Il restera toute sa vie \u00e0 tourner autour de l\u2019action, en vrai romantique frigorifi\u00e9 par le sentiment, pendant que l\u2019Histoire lui passe sous le nez, et alors que Flaubert, lui, b\u00e2tit une \u0153uvre apr\u00e8s laquelle on se demande comment certains ont os\u00e9 \u00e9crire. C\u2019est ma pierre de touche aujourd\u2019hui : le Patron aurait-il \u00e9crit \u00e7a ? Qu\u2019en aurait-il pens\u00e9 ? Lui qui a \u00e9crit le <em>Dictionnaire des id\u00e9es re\u00e7ues<\/em>, que penserait-il de ma prose ? Et de celle des copains \u2014 tous experts en litt\u00e9rature .<br><br>Maupassant, qui l\u2019appelait \u00ab mon cher p\u00e8re \u00bb et qui se faisait r\u00e9pondre \u00ab mon cher fils \u00bb (eh oui, il y a une l\u00e9g\u00e8re incertitude chronologique, Gustave aurait pu coucher avec Laure de Maupassant, juste avant de partir en Egypte, en 1849) a proc\u00e9d\u00e9 \u00e0 la toilette mortuaire de Flaubert. Une culotte gigantesque, dit-il, \u00e0 y mettre deux hommes ordinaires, tenue par une ceinture orn\u00e9e de deux glands dor\u00e9s. Les apprentis freudiens en feront ce qu\u2019ils veulent.<br><br>Jean-Paul Brighelli<\/p>\n\n\n\n<p><br>(1) Un t\u00e2cheron ignoble dont je tairai l nom de peur de souiller mon clavier vient de sortir <em>le Dernier bain de Gustave Flaubert<\/em>, o\u00f9 il pr\u00e9tend que cette sc\u00e8ne de fiacre est un viol. Grandissime khonnard ! Je te souhaite de te faire violer par L\u00e9on, par Emma, par le cocher et par ses chevaux \u2014 Flaubert ne te toucherait pas m\u00eame avec un fouet \u2014 afin de te faire entrer fondamentalement dans la t\u00eate la question cruciale : \u00ab\u00a0Que dit le texte ?\u00a0\u00bb <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J\u2019avais propos\u00e9 \u00e0 Marianne d\u2019\u00e9crire un petit quelque chose pour c\u00e9l\u00e9brer le bicentenaire de la naissance de Flaubert. Mais le magazine compte tant de beaux g\u00e9nies qu\u2019il n\u2019a pas donn\u00e9 suite, pr\u00e9f\u00e9rant s\u2019appuyer sur ses journalistes \u2014 tous experts en litt\u00e9rature, et sans doute bien mieux que votre serviteur. 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