{"id":4111,"date":"2021-05-16T06:17:48","date_gmt":"2021-05-16T04:17:48","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=4111"},"modified":"2021-05-16T06:17:49","modified_gmt":"2021-05-16T04:17:49","slug":"jonathan-coe-billy-wilder-et-moi","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/jonathan-coe-billy-wilder-et-moi-4111","title":{"rendered":"Jonathan Coe, Billy Wilder et moi"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"341\" height=\"499\" src=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2021\/05\/41AqdsMxmqL._SX339_BO1204203200_.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-4114\" srcset=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2021\/05\/41AqdsMxmqL._SX339_BO1204203200_.jpg 341w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2021\/05\/41AqdsMxmqL._SX339_BO1204203200_-205x300.jpg 205w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2021\/05\/41AqdsMxmqL._SX339_BO1204203200_-287x420.jpg 287w\" sizes=\"auto, (max-width: 341px) 100vw, 341px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Je venais de revoir, en DVD, <em>Fedora<\/em>, l\u2019avant-dernier film, cr\u00e9pusculaire, de Billy Wilder, le r\u00e9alisateur tant c\u00e9l\u00e9br\u00e9 de <em>Certains l\u2019aiment chaud<\/em> ou <em>Sunset Boulevard<\/em>, quand on m\u2019a offert le dernier roman de Jonathan Coe, qui est certainement l\u2019un des plus grands romanciers britanniques contemporains (comment, vous n\u2019avez pas lu <em>Testament \u00e0 l\u2019anglaise<\/em> ? Courez l\u2019acheter !). <br><br><em>Billy Wilder et moi<\/em> raconte donc le tournage de ce film que j\u2019avais vu \u00e0 sa sortie en 1978. Pour Wilder, certes, dont j\u2019avais admir\u00e9 cinq ans auparavant <em>Avanti !<\/em>, chef d\u2019\u0153uvre absolu conspu\u00e9 par la critique de l\u2019\u00e9poque, mais aussi pour William Holden (le chef de la Horde sauvage, de Sam Peckinpah, <a href=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/kant-et-le-western-001750\">dont j\u2019ai parl\u00e9 par ailleurs<\/a>), et pour Marthe Keller : je n\u2019avais pas la t\u00e9l\u00e9vision, dans les ann\u00e9es 1970 (et toujours pas aujourd\u2019hui), j\u2019avais \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 <em>la Demoiselle d\u2019Avignon<\/em>, mais j\u2019avais vu <em>Elle court, elle court la banlieue<\/em>, avec Keller et Higelin, <em>Marathon Man<\/em>, o\u00f9 elle tient un r\u00f4le secondaire, et surtout <em>Bobby Deerfield<\/em>, avec Al Pacino \u2014 dont elle devint la compagne pour quelques ann\u00e9es. <br><br>Non, je ne confonds pas <em>Causeur<\/em> et <em>Gala<\/em> : ce couple Keller \/ Pacino appara\u00eet \u00e0 plusieurs reprises dans le roman de Coe \u2014 o\u00f9 Pacino, Am\u00e9ricain jusqu\u2019au bout des dents, s\u2019acharne \u00e0 commander des hamburgers et des cheeseburgers dans les tr\u00e8s bons restaurants o\u00f9 on l\u2019entra\u00eene et o\u00f9 les chefs proposent des plats d\u00e9lectables. Tout le septi\u00e8me art des ann\u00e9es 1950 \u00e0 1980 est convoqu\u00e9 par l\u2019auteur \u2014 qui fut critique de cin\u00e9ma et a \u00e9crit une tr\u00e8s belle biographie de Humphrey Bogart.<br><br>La narratrice (Ciel ! Une appropriation de la f\u00e9minit\u00e9 par un auteur m\u00e2le blanc de presque 60 ans), compositrice de musiques de films, et \u00e0 ce titre somm\u00e9e de regarder et noter les navets en lice pour les BAFTA Awards, se rem\u00e9more les ann\u00e9es 1970, o\u00f9 elle \u00e9tait une jeune quiche ignorante au point de ne pas savoir que \u00ab Nobody\u2019s perfect \u00bb est l\u2019ultime r\u00e9plique-culte de <em>Some like it hot<\/em>, l\u2019un des onze films que Wilder co-\u00e9crivit avec I.A.L. Diamond \u2014 qui tient dans le roman une place \u00e9minente.<br>Anglo-Grecque, elle est embauch\u00e9e par Wilder comme traductrice lors du tournage de <em>Fedora<\/em> \u00e0 Corfou, et elle suivra la production en Allemagne et \u00e0 Paris \u2014 ce qui lui permet de se livrer \u00e0 un \u00e9loge dithyrambique du Brie de Meaux et de Melun. <br>Ce genre de digression vaudra sans doute \u00e0 Coe les sarcasmes d\u2019Askolovitch, qui a jadis qualifi\u00e9 de \u00ab p\u00e9tainiste \u00bb la rubrique d\u2019un gastronome bien connu qui exaltait le camembert au lait cru : parler du terroir c\u2019est, para\u00eet-il, en revenir aux slogans de la Collaboration, du type \u00ab la terre ne ment pas \u00bb \u2014 et d\u2019ailleurs, elle ne ment pas, la terre, et elle sait faire la diff\u00e9rence entre un fromage fermier et les objets pl\u00e2treux vendus par Lactalis.<br><br>En Allemagne justement, lors d\u2019un repas rassemblant des gens de la production, infiltr\u00e9s de r\u00e9visionnistes niant la Shoah, Wilder raconte qu\u2019il avait \u00e9t\u00e9 engag\u00e9 en 1945 pour b\u00e2tir un documentaire sur les camps de concentration \u00e0, partir des images r\u00e9colt\u00e9es par l\u2019arm\u00e9e am\u00e9ricaine au fur et \u00e0 mesure de sa progression en Allemagne. Et qu\u2019il avait regard\u00e9 des centaines de kilom\u00e8tres de pellicule, cherchant d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment \u00e0 identifier sa m\u00e8re, disparue dans l\u2019Holocauste, parmi les survivants fam\u00e9liques ou les victimes entass\u00e9es \u00e0 la pelleteuse. <br>Et vers la fin du livre, regardant <em>la Liste de Schindler<\/em>, dont il avait cherch\u00e9 \u00e0 acheter les droits, il la cherche encore dans le film de Spielberg. \u00ab Je ne regardais plus les acteurs. Je regardais toutes ces silhouettes \u00e0 l\u2019arri\u00e8re-plan. J\u2019avais l\u2019impression de contempler\u2026 la chose elle-m\u00eame, en train de se produire, et je me suis rendu compte que j\u2019\u00e9tais toujours en train de la chercher. J\u2019\u00e9tais toujours en train de guetter son visage. \u00bb <br>Ainsi devient-on l\u2019un des cin\u00e9astes les plus dr\u00f4les d\u2019Hollywood : il n\u2019y a pas d\u2019humour sans une profonde tristesse.<br><br>Parce que Billy Wilder s\u2019appelait Samuel Wilder, \u00e0 l\u2019origine, et il \u00e9tait n\u00e9 en Pologne \u2014 tout comme I.A.L. Diamond se nommait Itzek Domnici (d\u2019o\u00f9 son surnom de \u00ab Iz \u00bb) et venait de Roumanie. Nombre des tr\u00e8s grands r\u00e9alisateurs am\u00e9ricains des ann\u00e9es 1930-1940 \u00e9taient des Allemands r\u00e9fugi\u00e9s, des Juifs exil\u00e9s, survivants d\u2019une Europe mise \u00e0 feu et \u00e0 sang par qui vous savez. C\u2019est ainsi que Wilder a commenc\u00e9 sa carri\u00e8re comme co-sc\u00e9nariste de Ernst Lubitsch, pour lequel il a \u00e9crit <em>Ninotchka<\/em> (rappelez-vous : \u00ab Garbo rit ! \u00bb), autre Allemand parti plus t\u00f4t que les autres \u2014 avant Fritz Lang par exemple. Comme Man\u00f3 Kert\u00e9sz Kaminer, devenu Michael Curtiz (<em>Casablanca<\/em>), Charles Vidor (<em>Gilda<\/em>) ou Fred Zinneman (<em>le Train sifflera trois fois<\/em>). <br>Comme Coe le fait dire \u00e0 Wilder, \u00ab ce sont les pessimistes qui ont atterri \u00e0 Beverly Hills avec une piscine dans leur jardin, et ce sont les optimistes qui ont fini en camp de concentration. \u00bb<br><br><em>Fedora<\/em> est l\u2019un des films testamentaires d\u2019un certain cin\u00e9ma \u00ab civilis\u00e9 \u00bb (c\u2019est le mot de Coe) dont il est de bon ton de se moquer en ces ann\u00e9es 1970 \u2014 et aujourd\u2019hui alors, je ne vous dis pas. <br>D\u00e8s le d\u00e9but, en 1976, Wilder se moque des \u00ab films \u00e0 requin \u00bb (<em>les Dents de la mer<\/em> vient de sortir) et des \u00ab barbus \u00bb (Coppola, Spielberg, Scorsese) qui tiennent d\u00e9sormais le haut du pav\u00e9. Il est d\u2019une autre \u00e9poque. <em>Fedora<\/em> est donc le dernier feu de ce cin\u00e9ma cr\u00e9pusculaire, qui s\u2019efface alors devant <em>Taxi Driver<\/em> et autres histoires de sang et de sexe. Wilder salue une derni\u00e8re fois cette civilisation dont il sent bien qu\u2019elle va sur sa fin.<br><br>Et Jonathan Coe, via le cin\u00e9ma, salue cette litt\u00e9rature \u2014 la sienne \u2014 dont il sent bien qu\u2019elle dispara\u00eet sous l\u2019ind\u00e9cence de l\u2019autofiction et autres d\u00e9gueulis imprim\u00e9s. <a href=\"https:\/\/www.causeur.fr\/brexit-lidentite-malheureuse-jerome-leroy-angleterre-jonathan-coe-165541\">Il y a deux ans paraissait <em>Le C\u0153ur de l\u2019Angleterre<\/em><\/a>, o\u00f9 il fustigeait avec une certaine rage les Brexiters soucieux de se s\u00e9parer de l\u2019Europe \u2014 que Coe voit comme une manne culturelle, pas comme un \u00ab grand march\u00e9 \u00bb. <br>C\u2019\u00e9taient ses adieux \u00e0 la France. <em>Billy Wilder et moi<\/em>, ce sont ses adieux \u00e0 un monde d\u2019humour, d\u2019amour, de qualit\u00e9s humaines et de <em>common decency<\/em>, comme disait Orwell. Toutes choses que l\u2019inflation nombriliste, l\u2019ind\u00e9cence du \u00ab tout pour ma gueule \u00bb et la suffisance du selfie an\u00e9antissent tr\u00e8s vite, pour les remplacer par une soumission aux diktats de l\u2019instant, du politiquement correct et du prochain totalitarisme. <br><br>Tenez, en ces temps de confinement larv\u00e9, pr\u00e9sent ou \u00e0 venir, au lieu de vous focaliser sur les \u00ab s\u00e9ries \u00bb t\u00e9l\u00e9vis\u00e9es, voyez ou revoyez <em>Assurance sur la mort<\/em>, <em>le Gouffre aux chim\u00e8res<\/em>, <em>Sabrina<\/em> ou <em>Ariane<\/em>, des films merveilleusement incorrects alors que s\u00e9vissait le Code Hays, et qui le sont encore davantage aujourd\u2019hui, o\u00f9 s\u00e9vit la dictature \u00ab woke \u00bb.<br><br>Jean-Paul Brighelli<br><br>Jonathan Coe, Billy Wilder et moi, Gallimard, \u00ab Du monde entier \u00bb, 22\u20ac<br>Billy Wilder, Fedora, DVD, Carlotta Films, 7,99\u20ac \u00e0 la FNAC. <br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je venais de revoir, en DVD, Fedora, l\u2019avant-dernier film, cr\u00e9pusculaire, de Billy Wilder, le r\u00e9alisateur tant c\u00e9l\u00e9br\u00e9 de Certains l\u2019aiment chaud ou Sunset Boulevard, quand on m\u2019a offert le dernier roman de Jonathan Coe, qui est certainement l\u2019un des plus grands romanciers britanniques contemporains (comment, vous n\u2019avez pas lu Testament \u00e0 l\u2019anglaise ? 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