{"id":4116,"date":"2021-05-20T07:15:33","date_gmt":"2021-05-20T05:15:33","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=4116"},"modified":"2021-05-20T07:15:34","modified_gmt":"2021-05-20T05:15:34","slug":"charles-gustave-et-ernest","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/charles-gustave-et-ernest-4116","title":{"rendered":"Charles, Gustave et Ernest"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"500\" height=\"823\" src=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2021\/05\/pinard_hadol.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-4123\" srcset=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2021\/05\/pinard_hadol.jpg 500w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2021\/05\/pinard_hadol-182x300.jpg 182w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2021\/05\/pinard_hadol-255x420.jpg 255w\" sizes=\"auto, (max-width: 500px) 100vw, 500px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>C\u2019est entendu, nous f\u00eatons cette ann\u00e9e le bicentenaire de la naissance de Baudelaire et de Flaubert, enfants de ces ann\u00e9es 1820, n\u00e9s trop tard pour \u00eatre tout \u00e0 fait romantiques et chasser les Bourbons en 1830, tout juste bons \u00e0 se faire confisquer la r\u00e9volution de 1848 par Napol\u00e9on-le-Petit. <br>Il est entendu aussi que Charles est l\u2019un des plus exquis des po\u00e8tes (ah, avoir \u00e9crit \u00ab Tu m\u2019as donn\u00e9 ta boue et j\u2019en ai fait de l\u2019or \u00bb, r\u00e9sum\u00e9 parfait de ce qu\u2019il a fait \u00e0 la langue fran\u00e7aise), et que Gustave est le plus grand romancier fran\u00e7ais. Et ceux qui pensent le contraire sont des jean-foutre.<br>Mais je voudrais saluer Ernest, de quelques mois leur cadet. Ernest Pinard, bien s\u00fbr, le procureur qui accrocha le scalp de Baudelaire \u00e0 sa ceinture de notable imp\u00e9rial, et s\u2019\u00e9tait efforc\u00e9 d\u2019en faire autant, quelques semaines auparavant, avec Flaubert et sa \u00ab po\u00e9sie de l\u2019adult\u00e8re \u00bb (il gagna peu apr\u00e8s contre Eug\u00e8ne Sue et ses <em>Myst\u00e8res du peuple<\/em>, mais le romancier \u00e9tait mort dans l\u2019intervalle, ce qui g\u00e2cha la victoire du procureur). <br>Mieux d\u00e9fendu que le po\u00e8te, le romancier s\u2019en tira gr\u00e2ce \u00e0 une plaidoirie brillante de son avocat, Jules S\u00e9nard. Et \u00e0 des coupes pr\u00e9alables op\u00e9r\u00e9es dans son dos par son \u00ab ami \u00bb Maxime Du Camp, effarouch\u00e9 par une \u00ab baisade \u00bb dans un fiacre dans laquelle R\u00e9gis Jauffret (<em>le Dernier bain de Gustave Flaubert<\/em>, au Seuil), qui ne sait ni lire ni \u00e9crire, voit un viol. #MeToo ! <br>Baudelaire \u00e9crivit une critique enthousiaste et tr\u00e8s perspicace du roman \u2014 \u00ab une merveille \u00bb, dit-il. Tout cela porta le livre, dont on \u00e9coula 6000 exemplaires en quelques jours.<br>On se souvient de la derni\u00e8re phrase de <em>Bovary<\/em>. L\u2019h\u00e9ro\u00efne s\u2019est suicid\u00e9e, son \u00e9poux est mort de chagrin (la mort de Charles est l\u2019une des plus belles pages du roman, l\u2019une des rares qui ne soient pas marqu\u00e9es du sceau de l\u2019ironie) \u2014 reste Homais, l\u2019ignoble pharmacien. \u00ab Il vient de recevoir la croix d\u2019honneur \u00bb, dit Flaubert. <br>La r\u00e9alit\u00e9 a rejoint la fiction. Ernest Pinard re\u00e7ut \u00ab la croix d\u2019honneur \u00bb deux ans apr\u00e8s les proc\u00e8s qui avaient assis sa r\u00e9putation. Puis ce Monsieur Homais du Droit fut nomm\u00e9 procureur g\u00e9n\u00e9ral, et participa aux nouvelles lois sur la presse : il eut l\u2019id\u00e9e de substituer aux peines de prison dont \u00e9taient menac\u00e9s \u00e9diteurs et journalistes des amendes consid\u00e9rables et la privation des droits civiques, afin d\u2019\u00e9viter l\u2019effet \u00ab pi\u00e9destal \u00bb (ce fut son mot) d\u2019un s\u00e9jour en prison. Les r\u00e9gimes bourgeois ont plus de consid\u00e9ration pour le portefeuille que pour l\u2019honneur.<br>Ernest finit ministre de l\u2019Int\u00e9rieur, en 1867. Baudelaire venait de mourir, enterr\u00e9 de fa\u00e7on presque anonyme dans la tombe de son d\u00e9testable beau-p\u00e8re, le g\u00e9n\u00e9ral Aupick, dont aucun titre de gloire ne manque sur la pierre tombale du cimeti\u00e8re Montparnasse, alors que Charles est \u00e0 peine nomm\u00e9. <br>Que pensa Flaubert de cette promotion de l\u2019ancien procureur qui s\u2019offusquait d\u2019une sc\u00e8ne \u00e9rotique d\u00e9crite par une ellipse et un blanc, mais qui vingt ans plus tard glissa un po\u00e8me obsc\u00e8ne dans le prie-dieu d\u2019une veuve Gras qu\u2019il conseillait par ailleurs ? Gustave s\u2019amusa de l\u2019anecdote \u2014 il n\u2019avait rien oubli\u00e9, rien pardonn\u00e9. \u00ab Farce ! Farce ! \u00bb \u00e9crit-il pour l\u2019occasion.<br>Pinard Ernest, ni g\u00e9nial ni m\u00e9diocre, Homais doubl\u00e9 d\u2019un Tartufe, n\u2019a m\u00eame pas les honneurs du Larousse en deux volumes, alors que figure honorablement entre le pinard et la pinasse Pinard Adolphe, c\u00e9l\u00e8bre accoucheur fran\u00e7ais \u00ab qui a fortement contribu\u00e9 \u00e0 relever l\u2019obst\u00e9trique \u00bb. Les Homais et les Pinard d\u2019aujourd\u2019hui, qui sont l\u00e9gion, devraient se m\u00e9fier. Leur c\u00e9l\u00e9brit\u00e9 dans la soci\u00e9t\u00e9 du spectacle ne leur assure aucune \u00e9ternit\u00e9. L\u2019\u00e9dition originale de <em>Bovary<\/em> se trouve pour 400 \u20ac, et l\u2019\u00e9dition princeps non censur\u00e9e des <em>Fleurs du mal<\/em> s\u2019est vendue en 2017 chez Drouot pour 100 000\u20ac \u2014 plus les frais. Prime au martyre. Quant \u00e0 l\u2019autofiction (pardon pour l\u2019anachronisme !) d\u2019Ernest Pinard intitul\u00e9e <em>Mon journal<\/em> (1200 pages, publi\u00e9es en 1892), on la trouve \u00e0 25\u20ac sur le Net \u2014 un pas grand chose vendu pour rien.  <br><br>Jean-Paul Brighelli<br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C\u2019est entendu, nous f\u00eatons cette ann\u00e9e le bicentenaire de la naissance de Baudelaire et de Flaubert, enfants de ces ann\u00e9es 1820, n\u00e9s trop tard pour \u00eatre tout \u00e0 fait romantiques et chasser les Bourbons en 1830, tout juste bons \u00e0 se faire confisquer la r\u00e9volution de 1848 par Napol\u00e9on-le-Petit. 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