{"id":4142,"date":"2021-09-15T17:47:30","date_gmt":"2021-09-15T15:47:30","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=4142"},"modified":"2022-02-05T10:38:42","modified_gmt":"2022-02-05T09:38:42","slug":"le-fouet-metaphore-de-la-plume","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/le-fouet-metaphore-de-la-plume-4142","title":{"rendered":"Le fouet, m\u00e9taphore de la plume"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><em>Ce qui suit est le texte d&rsquo;une intervention faite il y a quelques ann\u00e9es dans un congr\u00e8s de psychanalystes lacaniens \u00e0 la Cit\u00e9 des Sciences \u00e0 La Villette \u2014 ma pr\u00e9sence en un tel rassemblement n&rsquo;\u00e9tonnera que les na\u00effs. Je venais de faire para\u00eetre une biographie de Sade additionn\u00e9e d&rsquo;un historique du sadisme \u2014 au sens litt\u00e9raire du terme. Le lecteur y trouvera l&rsquo;essentiel des r\u00e9f\u00e9rences qui combleront son d\u00e9sir de savoir, toujours plus fort que le d\u00e9sir de jouir\u2026<\/em><br><br>\u00ab Les vestiges de verges, gr\u00e2ce \u00e0 la puret\u00e9 de son sang, disparurent bient\u00f4t\u2026 \u00bb<br>La Justine de Sade, soumise, tout au long des six volumes de l\u2019\u00e9dition originale, aux supplices les plus inventifs, aux intromissions les plus outranci\u00e8res, en ressort, \u00e0 chaque fois, plus vierge et plus intacte. \u00ab Inalt\u00e9rable \u00bb, dit Lacan, qui s\u2019amuse de \u00ab la peu croyable survie dont Sade dote les victimes des s\u00e9vices et tribulations qu\u2019il leur inflige en sa fable \u00bb. Quant \u00e0 Juliette :<br>\u00ab Pendant six semaines, cette adroite coquine vendit mon pucelage \u00e0 plus de cinquante personnes, et chaque soir se servait d\u2019une pommade [avec laquelle] elle raccommodait avec soin ce que d\u00e9chirait impitoyablement le matin l\u2019intemp\u00e9rance de ceux auxquels son avarice me livrait\u2026 \u00bb<br>Cette pommade merveilleuse est l\u2019un des plus constants artefacts sadiens. D\u00e9j\u00e0, dans la premi\u00e8re version publi\u00e9e de <em>Justine<\/em>, on usait sur l\u2019h\u00e9ro\u00efne, au sortir d\u2019une orgie d\u00e9brid\u00e9e, d\u2019un baume de m\u00eame farine : \u00ab Muni d\u2019un flacon d\u2019essence, il m\u2019en frotte \u00e0 plusieurs reprises. Les traces des atrocit\u00e9s de mes bourreaux s\u2019\u00e9vanouissent\u2026 \u00bb<br>D\u00e9tour par la biographie. En 1768, alors qu\u2019il n\u2019a pas encore exp\u00e9riment\u00e9 l\u2019hospitalit\u00e9 des prisons royales, le jeune marquis de Sade fouette longuement, dans sa petite maison d\u2019Arcueil, une certaine Rose Keller. Pour exp\u00e9rimenter, pr\u00e9tendra-t-il, un baume miraculeux de son invention qui occulterait sur le champ les marques des blessures.<br>Singuli\u00e8re obsession : le sadique, ou pr\u00e9sum\u00e9 tel par les lecteurs pr\u00e9venus du XIXe si\u00e8cle, au lieu de se repa\u00eetre des marques inflig\u00e9es \u00e0 ses victimes, n\u2019a d\u2019autre souci que de les effacer, afin de mieux les reproduire \u2013 et de recommencer.<br>Dans la litanie d\u2019orgies \u00e0 quoi semblent superficiellement se r\u00e9soudre les romans de Sade, dans cette longue th\u00e9orie de corps enchev\u00eatr\u00e9s, cette union fr\u00e9n\u00e9tique des sexes de toutes natures, aucun fantasme de fusion ne vient jamais proposer un hypoth\u00e9tique rapport : les sujets dans l\u2019orgie restent solitaires. Ou, si l\u2019on pr\u00e9f\u00e8re, le rapport entre les sexes n\u2019est pas (chez Sade en un premier temps) \u00e0 proprement parler sexuel.<br>L\u2019\u00e9rotisme sadien constamment tient l\u2019autre \u00e0 longueur de fouet \u2014 \u00e0 distance, et ne le consid\u00e8re jamais que comme un objet, rapidement fragment\u00e9, bient\u00f4t d\u00e9sint\u00e9gr\u00e9. Le produit le plus apparent du rapport sadien, c\u2019est le cadavre. Voir <em>les Cent vingt journ\u00e9es de Sodome<\/em>. \u00c0 ceci pr\u00e8s, qui confirme le propos, que l\u2019ex\u00e9cuteur ne retire pas de cette avalanche de corps d\u00e9faits un quelconque surcro\u00eet d\u2019\u00e2me : \u00ab Dans l\u2019exp\u00e9rience sadique, dit Lacan, la pr\u00e9sence [de l\u2019ex\u00e9cuteur] \u00e0 la limite se r\u00e9sume \u00e0 n\u2019en \u00eatre plus que l\u2019instrument \u00bb. On sait assez que le sujet de l\u2019orgie tend \u00e0 se dissoudre. Quant  \u00e0 l\u2019objet, il est \u00e9parpill\u00e9.<br>Mais c\u2019est justement de la distance, du m\u00e9pris, de cet \u00e9parpillement de l\u2019autre que na\u00eet un nouveau rapport. Le \u00ab regard froid du vrai libertin \u00bb g\u00e9n\u00e8re un pur produit \u2013 le texte. <br>Si nous devions tout de suite sauter aux conclusions, je dirais que dans l\u2019\u00e9rotisme (c\u2019est-\u00e0-dire le sexe \u00e9crit), l\u2019absence d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e de rapport entre les sexes g\u00e9n\u00e8re un rapport autre, d\u00e9riv\u00e9, ou, si l\u2019on pr\u00e9f\u00e8re, m\u00e9taphorique. <br>La f\u00e9condation, cons\u00e9quence ordinaire du rapport sexuel, n\u2019est pas un produit, c\u2019est-\u00e0-dire une combinatoire, mais un fruit, ou si l\u2019on pr\u00e9f\u00e8re un tiers existant ind\u00e9pendamment des deux autres. Elle est d\u2019ailleurs ostensiblement abhorr\u00e9e par l\u2019\u00e9crivain et par ses cr\u00e9atures : les femmes grosses sont syst\u00e9matiquement \u00e9ventr\u00e9es, les enfants constamment sacrifi\u00e9s. Et les exercices pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s des personnages sadiens visent sans cesse \u00e0 nier la capacit\u00e9 m\u00eame \u00e0 se reproduire : \u00ab Vois, vois donc ce ventre perc\u00e9\u2026 vois cet inf\u00e2me con ; voil\u00e0 le temple o\u00f9 l\u2019absurdit\u00e9 sacrifie ; voil\u00e0 l\u2019atelier de la g\u00e9n\u00e9ration humaine \u00bb, s\u2019exclame Bressac. De m\u00eame, dans la Philosophie : \u00ab L\u2019extinction totale de la race humaine ne serait qu\u2019un service rendu \u00e0 la nature \u00bb. Et Juliette, qui raisonne bien, quoiqu\u2019encore jeune : \u00ab J\u2019avoue que le membre qui s\u2019est introduit dans mon derri\u00e8re, m\u2019a caus\u00e9 des sensations infiniment plus vives et plus d\u00e9licates que celui qui a parcouru mon devant. \u00bb<br>C\u2019est qu\u2019il ne s\u2019agit pas chez Sade de f\u00e9condation, mais de f\u00e9condit\u00e9 \u2013 celle de l\u2019\u00e9crivain. C\u2019est de rapport textuel qu\u2019il faut ici parler. <br>D\u2019o\u00f9 l\u2019\u00e9trange facult\u00e9 de r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration de la peau de Justine. Cr\u00e9ature de fiction, elle est au premier chef une femme de papier.<br>Nous nous retrouvons l\u00e0 dans une double contrainte : comment couvrir de sens (de sang ?) la page lac\u00e9r\u00e9e, et, en m\u00eame temps, la laisser vierge, disponible pour d\u2019autres exp\u00e9riences, &#8211; d\u2019autres textes ?<br><br>Les \u00e9crits de Sade posent un probl\u00e8me nouveau, en ce qu\u2019ils \u00e9noncent, dans l\u2019ordre des faits, ce qui partout ailleurs ne se r\u00e9v\u00e8le que dans l\u2019\u00e9paisseur du fantasme. On nous jette au visage les fantasmes qui, chez les autres, ne s\u2019articulent que dans le non-dit. D\u2019o\u00f9 sans doute l\u2019accusation d\u2019ennui qu\u2019on lui impute si souvent : les hypocrites ne supportent pas d\u2019\u00eatre confront\u00e9s d\u00e8s l\u2019abord \u00e0 ce qui, dans leur syst\u00e8me de repr\u00e9sentation fantasmatique, est par d\u00e9finition indicible. <br>L\u2019imaginaire ne batifole pas dans le texte sadien. Il n\u2019y a pas d\u2019espace pour le lecteur. \u00ab Un fantasme qui n\u2019a r\u00e9alit\u00e9 que de discours et n\u2019attend rien de vos pouvoirs, dit Lacan, mais qui vous demande, lui, de vous mettre en r\u00e8gle avec vos d\u00e9sirs \u00bb. Jean Paulhan avait d\u00e9j\u00e0 \u00e9voqu\u00e9 l\u2019\u00ab \u00e9trange secret de Justine \u00bb : \u00ab Ce qui nous le rend difficile, ce n\u2019est pas qu\u2019il soit innommable. Non, c\u2019est tout le contraire, c\u2019est qu\u2019il est d\u00e9j\u00e0 nomm\u00e9 \u00bb.<br>L\u2019ennui na\u00eet donc d\u2019un malentendu. Ce n\u2019est pas ici l\u2019\u00e9rotisme qui est en jeu, ni en repr\u00e9sentation, \u2014 c\u2019est l\u2019\u00e9criture. <br>Ce que le bourreau tire de sa victime, dans les romans de Sade comme dans ceux de ses innombrables \u00e9pigones, ce n\u2019est pas du sang, mais de l\u2019encre. Le fouet (ou tout autre instrument propre \u00e0 graver dans le marbre des chairs les mots d\u2019une langue in\u00e9dite, que nous d\u00e9crypterons tout \u00e0 l\u2019heure) est un style, un poin\u00e7on \u00e0 marquer la mati\u00e8re. Les machines \u00e0 fouetter, qui \u00e9corchent en quelques instants l\u2019\u00e9piderme entier des patients, sont des machines \u00e0 \u00e9crire. Quant aux empilages de corps, qui permettent de fustiger plusieurs paires de fesses en m\u00eame temps, ils fonctionnent en somme comme ces proc\u00e9d\u00e9s ing\u00e9nieux dont usaient autrefois les \u00e9l\u00e8ves punis pour r\u00e9diger cent lignes sans s\u2019y reprendre \u00e0 cent fois.<br>Comparaison d\u2019ailleurs r\u00e9versible : la manie du fouet na\u00eet sans doute de la manie d\u2019\u00e9crire, dont elle est la m\u00e9taphore la plus achev\u00e9e, et la plus lisible :<br>\u00ab Allons, foutre, dit-il en fureur, donne-moi donc des verges \u00bb : d\u00e8s qu\u2019il en est arm\u00e9, il \u00e9tend la m\u00e8re sur le dos, de mani\u00e8re \u00e0 ce que son gros ventre se trouve absolument pr\u00e9sent\u00e9 ; il \u00e9tablit ensuite sur le ventre les quatre enfants, par \u00e9chelons, ce qui lui donne \u00e0 flageller de suite, un ventre et quatre culs [\u2026] il flagelle \u00e0 la fois, en remontant avec la rapidit\u00e9 de la foudre, et le ventre le plus dur, le plus blanc, et les huit fesses les plus app\u00e9tissantes. \u00bb<br><br>Les peaux, chez Sade, ont toujours la blancheur la plus pure. La blancheur m\u00eame du papier dont \u00e0 fil de lettres, Sade prisonnier \u00e0 Vincennes puis \u00e0 la Bastille demande \u00e0 sa femme de l\u2019approvisionner. Que fait donc l\u2019administration lorsqu\u2019elle veut le punir ? Elle ne lui confisque pas ces \u00ab \u00e9tuis \u00bb, godemich\u00e9s d\u2019un format saisissant, qui permettaient \u00e0 l\u2019\u00e9crivain des r\u00eaveries de qualit\u00e9. Elle lui supprime \u00ab tout usage de crayon, d\u2019encre, de plume et de papier \u00bb. Barthes commente avec raison : \u00ab La castration est circonscrite, le sperme scriptural ne peut plus couler ; la d\u00e9tention devient r\u00e9tention ; sans promenade et sans plume, Sade s\u2019engorge, devient eunuque \u00bb. <br>Qu\u2019est-ce donc que Justine ? Elle est la page blanche, couverte peu \u00e0 peu d\u2019une \u00e9criture nerveuse, la page imm\u00e9diatement remplac\u00e9e, d\u00e8s qu\u2019elle est tout \u00e0 fait griffonn\u00e9e, par une autre page blanche \u2014 <em>ad libitum<\/em>. <br><br>On fouette beaucoup, chez Sade. Les coups se comptent par centaines. Au m\u00e9pris de toute vraisemblance, disent les imb\u00e9ciles. <br>C\u2019est que les pages se comptent par milliers. La manie du fouet est une forme de grapholalie. Voyez le manuscrit original des <em>Cent vingt journ\u00e9es<\/em> : une suite de petites feuilles de 12 cm de large coll\u00e9es bout \u00e0 bout, pour former une longue bande de 12,10 m. Chaque feuille absolument couverte de signes, de haut en bas, de gauche \u00e0 droite, dans une graphie minuscule. Recto, verso. Justine, fouett\u00e9e par derri\u00e8re, est aussi impitoyablement flagell\u00e9e par devant. Et les autres victimes de m\u00eame :<br>\u00ab Toutes les filles, m\u00eame les plus jeunes, et celles qui sont grosses, toutes sont impitoyablement fouett\u00e9es d\u2019apr\u00e8s ces principes ; chaque moine en exp\u00e9die seize, tant par devant que par derri\u00e8re. \u00bb<br> Il n\u2019y a pas d\u2019espace, pas de blanc dans la graphie de Sade : la page enti\u00e8re est griff\u00e9e, griffonn\u00e9e. Nous allons voir qu\u2019il n\u2019est pas le seul, tant il para\u00eet \u00e9vident que l\u2019\u00e9criture est tout enti\u00e8re un processus sadique (y compris pour celui qui finit par mourir d\u2019\u00e9crire). Dans cette surabondance de r\u00e9cits \u00e9rotiques, rien ne subsiste du corps que le corps du texte.<br><br>Ici, une parenth\u00e8se : parmi les lecteurs de Sade, un d\u00e9bat est sans cesse ouvert, de savoir quel est le texte central du Marquis. <em>Les Cent vingt journ\u00e9es<\/em>, dit Annie Lebrun. Ou la premi\u00e8re <em>Justine<\/em>, pr\u00e9tendent les historiographes, puisqu\u2019elle lui valut la r\u00e9pulsion des honn\u00eates gens. <br>En fait, on ne peut pas, raisonnablement, s\u00e9parer un texte des autres. Il y a un syst\u00e8me Justine. Apr\u00e8s <em>les Infortunes de la vertu<\/em>, r\u00e9dig\u00e9 en 1787 mais in\u00e9dit jusqu\u2019aux ann\u00e9es trente, Sade r\u00e9dige <em>les Malheurs de la vertu<\/em>, sans doute en 1790, remanie son texte en 1792 et 1794, puis se met \u00e0 <em>la Nouvelle Justine<\/em>, qui para\u00eet en 1799. Suit l\u2019<em>Histoire de Juliette<\/em>, un codicille de six volumes qui sort en f\u00e9vrier 1801. Quand il est arr\u00eat\u00e9 en mars, il portait \u00e0 l\u2019imprimeur une nouvelle <em>Nouvelle Justine<\/em>. Et il ne s\u2019agit pas, d\u2019une \u00e9dition \u00e0 l\u2019autre, de corrections marginales, pas m\u00eame de \u00ab paperolles \u00bb pr\u00e9-proustiennes, mais d\u2019une r\u00e9fection presque totale, d\u2019une amplification vertigineuse. Chaque page g\u00e9n\u00e8re un chapitre. Eluard inventera la po\u00e9sie ininterrompue. Justine est le roman sans fin. <br>Parce que la seule pulsion \u00e9rotique, c\u2019est l\u2019\u00e9criture. Et tout le reste est litt\u00e9rature.<br>Lacan note que \u00ab l\u2019exp\u00e9rience physiologique d\u00e9montre que la douleur est d\u2019un cycle plus long \u00e0 tous \u00e9gards que le plaisir, puisqu\u2019une stimulation la provoque au point o\u00f9 le plaisir finit. \u00bb. Et il ajoute : \u00ab Si prolong\u00e9e qu\u2019on la suppose, elle a pourtant comme le plaisir son terme : c\u2019est l\u2019\u00e9vanouissement du sujet \u00bb.<br>Sauf si le sujet (fictif) est remis \u00e0 neuf d\u2019un instant \u00e0 l\u2019autre, par le geste m\u00eame qui fait que l\u2019on pose \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de soi la page couverte de signes, pour remettre devant soi une page vierge. \u00c0 l\u2019infini.<br>De Sade au sadique, on assiste en fait \u00e0 un retournement de la fiction : Sade n\u2019op\u00e8re que sur du papier, et le sadique constitue sa victime, au fond, en un objet fictif, qu\u2019il lui est d\u00e8s lors possible de maltraiter jusqu\u2019au bout de sa nuit, comme le jeune Sartre malmenait les h\u00e9ro\u00efnes de ses premiers romans (voir <em>Les Mots<\/em>) \u2013 sauf que la victime supporte moins bien le fouet, dans la r\u00e9alit\u00e9 o\u00f9 elle s\u2019obstine \u00e0 demeurer, que la cr\u00e9ature imaginaire que voit en elle le pervers.<br>Ce que d\u00e9crit l\u2019accumulation des sc\u00e8nes, et des supplices, c\u2019est l\u2019impossibilit\u00e9 d\u2019en finir. Le quantitatif, chez Sade, est essentiel. Le seigneur de Francaville a mis au point un \u00ab service \u00bb particuli\u00e8rement efficace qui lui permet, \u00ab en moins de deux heures \u00bb, d\u2019\u00eatre sodomis\u00e9 trois cents fois. Les libertins des <em>Cent vingt journ\u00e9es<\/em> immolent les trente esclaves amen\u00e9s \u00e0 Silling, dans des supplices num\u00e9rot\u00e9s de 1 \u00e0 133. Le chiffre, toujours \u00e9lev\u00e9, de coups de fouet ou de nerf de b\u0153uf est syst\u00e9matiquement pr\u00e9cis\u00e9. <br>Nous sommes dans la logique des grands nombres. Leur expression math\u00e9matique, vertigineuse, doit nous donner une id\u00e9e de l\u2019infini. La m\u00e9canique du roman sadien est productiviste. \u00ab Nous form\u00e2mes un long chapelet de tous ces coquins, le vit au cul les uns des autres \u00bb. Sade n\u2019attend pas Taylor pour inventer le travail \u00e0 la cha\u00eene. Le \u00ab gang bang \u00bb, figure oblig\u00e9e du film pornographique contemporain, est ici ind\u00e9finiment r\u00e9p\u00e9t\u00e9, mais sans jamais se ressembler, \u00e0 l\u2019image des pages obstin\u00e9ment accumul\u00e9es, toujours nouvelles. L\u2019orgie perp\u00e9tuelle, m\u00e9taphore d\u2019un texte infini.<br>Cas clinique, disent les imb\u00e9ciles. Sade n\u2019est pas l\u2019exception, mais la r\u00e8gle. S\u2019il invente la machine \u00e0 \u00e9crire, celle-ci a eu un assez joli destin en litt\u00e9rature. Dans <em>Pauliska ou la perversit\u00e9 moderne<\/em>, un grand petit roman noir juste post\u00e9rieur \u00e0 ceux de Sade, \u00e9crit par R\u00e9v\u00e9roni Saint-Cyr en 1798, l\u2019h\u00e9ro\u00efne, tout aussi pers\u00e9cut\u00e9e que Justine, est encha\u00een\u00e9e \u00e0 une presse qui en th\u00e9orie sert \u00e0 faire de la fausse monnaie. En fait, sans le savoir, elle imprime le texte de sa condamnation sur le corps d\u2019un malheureux jeune homme qui a voulu l\u2019aider, et qu\u2019elle \u00e9touffe en m\u00eame temps. Dans <em>la Colonie p\u00e9nitentiaire<\/em>, la machine est con\u00e7ue par Kafka pour \u00e9crire la loi sur le corps m\u00eame des condamn\u00e9s, qui meurent d\u2019extase lorsque les pointes ach\u00e8vent de graver sur eux l\u2019article essentiel : \u00ab Honore ton ma\u00eetre\u00bb. Et l\u2019on sait tout ce que Raymond Roussel tirera des machines folles des <em>Impressions d\u2019Afrique<\/em> \u2014 le texte m\u00eame de son r\u00e9cit.<br>La machine, \u00e0 l\u2019aube de la r\u00e9volution industrielle, permet la rationalisation, et l\u2019extension, du processus graphique. Sade \u00e9crit \u00e0 toute vitesse. La premi\u00e8re partie des <em>Cent vingt journ\u00e9es<\/em>, nous dit-il dans le corps m\u00eame de son texte, est r\u00e9dig\u00e9e en vingt soir\u00e9es, \u00ab de sept \u00e0 dix heures \u00bb. La seconde partie, au revers de la bande de feuilles coll\u00e9es les unes aux autres, est finie en trente-sept jours. Et plus le temps passe, plus la vitesse d\u2019ex\u00e9cution s\u2019accro\u00eet \u2014 exactement comme la vitesse des p\u00e9n\u00e9trations ou des punitions. Ici, on ne ch\u00f4me pas. On ne se repose jamais. Tout lecteur de Sade sait qu\u2019aux pages d\u2019orgies, rep\u00e9rables \u00e0 leurs multiples alin\u00e9as, succ\u00e8dent imm\u00e9diatement les dissertations philosophiques, en pages massives, comme si le discours \u00e9tait l\u2019exact revers des gestes qui les ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9s, et qui infailliblement les suivent. <br>Ce sont l\u00e0 textes en miroir : la philosophie est bien ce qui se passe dans le boudoir. <em>La Nouvelle Justine<\/em> ne se continue pas par l\u2019<em>Histoire de Juliette<\/em> : elle l\u2019h\u00e9berge en son sein, la met en abyme, puisqu\u2019aussi bien les deux s\u0153urs, pour antith\u00e9tiques qu\u2019elles soient, vice et vertu, sont tr\u00e8s exactement compl\u00e9mentaires, les deux faces d\u2019une m\u00eame feuille. Aux avanies subies par l\u2019une correspond le r\u00e9cit des tourments qu\u2019a inflig\u00e9s l\u2019autre. \u00c0 la fin de <em>la Nouvelle Justine<\/em>, le corps de l\u2019h\u00e9ro\u00efne, nous dit Sade, \u00ab n\u2019est plus qu\u2019une plaie \u00bb : mais il se cicatrise, pour h\u00e9berger le r\u00e9cit de sa s\u0153ur.<br><br>Le message \u00e9crit par le fouet dispara\u00eet sur la peau de l\u2019h\u00e9ro\u00efne, sans cesse remise \u00e0 neuf, mais il n\u2019est pas perdu pour tout le monde. Le processus s\u2019apparente au palimpseste : sous l\u2019\u00e9piderme immacul\u00e9 s\u00e9journe le texte que l\u2019on vient de lire \u2013 et ainsi de suite. <br>Une br\u00e8ve typologie des cicatrices permet d\u2019y voir plus clair. En fait, il y a les cicatrices qui disparaissent, et les cicatrices ind\u00e9l\u00e9biles. Ainsi, presque d\u00e8s le d\u00e9but de son histoire, Justine est marqu\u00e9e au fer rouge du V des voleurs (o\u00f9 l\u2019on verra, si l\u2019on veut, le triangle pubien, les cuisses \u00e9cart\u00e9es, ou l\u2019initiale de la Vertu, son seul Vice). Si bien qu\u2019elle est \u00e0 la fois (page) Vierge, et marqu\u00e9e, imprim\u00e9e d\u2019une histoire.<br>Le proc\u00e9d\u00e9 sera repris par Balzac. Tant qu\u2019il est reconnaissable \u00e0 la fl\u00e9trissure de son \u00e9paule, Vautrin tourne en rond : sans cesse repris, il rentre \u00e0 la case d\u00e9part \u2014 le bagne, m\u00e9taphore probable du travail de for\u00e7at auquel \u00e9tait contraint Balzac. Le jour o\u00f9 il efface sous des cicatrices nouvelles la marque du bourreau, il peut reprendre une trajectoire rectiligne. <br>Et je ne peux m\u2019emp\u00eacher de voir, sur la peau labour\u00e9e de Trompe-la-mort, alias l\u2019abb\u00e9 Herrera, le transfert (au moins au sens plastique) des brouillons de Balzac, pages imprim\u00e9es des \u00e9preuves obscurcies de corrections qui les barrent en tous sens. Cette distinction du qualitatif et du quantitatif est essentielle. La r\u00e9fection r\u00eav\u00e9e de l\u2019Androgyne originel, ou tout au moins la fusion passionnelle, sont l\u2019une et l\u2019autre de hautes formes, aristocratiques, du qualitatif. L\u2019orgie perp\u00e9tuelle est le d\u00e9cha\u00eenement productiviste, le \u00ab toujours plus \u00bb d\u2019une machine folle.<br><br>Nous abordons ici au c\u0153ur m\u00eame des t\u00e9n\u00e8bres \u2014 savoir, quel est le texte enfoui, la langue que parle la cicatrice ou le stigmate. Nous reviendrons plus tard \u00e0 Sade. Nous allons faire une plong\u00e9e dans toute cette litt\u00e9rature de la trace qui ing\u00e9nument affiche, sous les oripeaux du sexe, le d\u00e9sir et le plaisir d\u2019\u00e9crire. <br><br> \u00ab Il lui remit la verge en lui commandant d&rsquo;en fustiger d&rsquo;abord l&rsquo;Allemande pour l&rsquo;habituer. Son membre plac\u00e9 derri\u00e8re le gros cul de la patiente s&rsquo;\u00e9tait quill\u00e9, mais, malgr\u00e9 sa concupiscence, son bras retombait rythmiquement, la verge \u00e9tait tr\u00e8s flexible, le coup sifflait en l&rsquo;air, puis retombait s\u00e8chement sur la peau tendue qui se rayait.<br> Le Tatar \u00e9tait un artiste et les coups qu&rsquo;il frappait se r\u00e9unissaient pour former un dessin calligraphique. Sur le bas du dos, au-dessus des fesses, le mot putain apparut bient\u00f4t distinctement. \u00bb<br> On aura reconnu un passage des <em>Onze mille verges<\/em>, o\u00f9 Apollinaire, profitant de l\u2019anonymat que lui octroie naturellement le genre pornographique, livre froidement la cl\u00e9 du genre \u2014 le petit secret que les \u00e9crivains d\u2019ordinaire taisent : un texte qui se consacre, apparemment, \u00e0 (d)\u00e9crire des rapports sexuels ne parle, au fond, que de litt\u00e9rature. Il met en sc\u00e8ne, embl\u00e9matiquement, non l\u2019acte sexuel, mais l\u2019acte d\u2019\u00e9crire. La main du fouetteur est la main m\u00eame de l\u2019\u00e9crivain \u2014 tout ce qui reste du corps.<br>Dans les romans pornographiques, la chair, d\u00e9barrass\u00e9e enfin de l\u2019alibi sentimental qui opacifie l\u2019espace entre la peau et les mots qui la disent, s\u2019\u00e9tale pour ce qu\u2019elle est : une surface p\u00e2le, d\u2019un incarnat d\u00e9licat, sur laquelle sont inscrits divers messages de lisibilit\u00e9 imm\u00e9diate. Ce faisant, l\u2019\u00e9crivain pornographique, d\u00e9charg\u00e9 lui-m\u00eame de tout alibi artiste, explique cr\u00fbment une v\u00e9rit\u00e9 d\u2019\u00e9vidence : le texte n\u2019est pas un \u00e0-peu-pr\u00e8s imag\u00e9 du sexe ; le sexe est la m\u00e9taphore infructueuse, le rapport st\u00e9rile du texte. Seul le travail des mots est porteur d\u2019acte. Seul il institue un authentique <em>rapport<\/em> \u2014 entre \u00e9nonciateur et d\u00e9chiffreur. On sait bien que le texte est le produit du rapport entre cryptage et d\u00e9cryptage.<br>La chroniqueuse anonyme des <em>M\u00e9moires d\u2019une chanteuse allemande<\/em> s\u2019\u00e9tonne que les romans de Sade ne soient pas excitants. Je le crois bien : ils exc\u00e8dent l\u2019exc\u00e8s. Le libertin a le regard froid de l\u2019\u00e9crivain, et le rapport qu\u2019il institue n\u2019est pas un rapport amoureux, mais un rapport de ma\u00eetre (ou de cr\u00e9ateur) \u00e0 cr\u00e9ature. <br>Le vrai sado-masochisme n\u2019est pas entre les tourmenteurs et leurs victimes (il ferait beau voir que Justine f\u00fbt masochiste), mais entre le narrateur et le lecteur, victime consentante. Il faut \u00e9crire S \/ M et non SM \u2014 avec une barre, la barre m\u00eame qui en math\u00e9matiques exprime le rapport \u2013 un \u00ab trait distinctif \u00bb, dit Jean Allouch. Deleuze a jadis expliqu\u00e9 avec pertinence qu\u2019il n\u2019existe pas \u00ab une chose  qui serait le sado-masochisme \u00bb. Sadisme et masochisme sont deux univers orphelins, dont l\u2019interaction est nulle : un sadique serait affol\u00e9 par un vrai masochiste, et vice versa.<br>La sexualit\u00e9, c\u2019est le masochisme, propose Leo Bersani. Et la lecture, donc ! Si \u00e9crire est un acte constamment sadique, lire est un sommet du masochisme \u2013 une mani\u00e8re de se rendre \u00e0 l\u2019autre qui exc\u00e8de la reddition de la victime consentante. Le produit du rapport entre sadique et masochiste, c\u2019est le texte. Non le texte \u00e0 sens unique du contrat que Sacher-Masoch signe avec Wanda. Mais le texte de fiction qui s\u2019\u00e9crit sur le corps m\u00eame de l\u2019esclave chosifi\u00e9(e), passant, sans rel\u00e2che, du statut de surface vierge \u00e0 celui de papier m\u00e2ch\u00e9.<br><br>L\u2019apologue platonicien de l\u2019Androgyne explore la m\u00e9lancolie post-co\u00eftale, si admirablement d\u00e9crite par le philosophe lorsqu\u2019il \u00e9voque cette impossibilit\u00e9 humaine de redevenir un \u00ab alliage \u00bb, d\u2019abolir la trace de la cicatrice ombilique. L\u2019\u00e9treinte la plus soud\u00e9e n\u2019est que la fausse monnaie d\u2019une relation v\u00e9ritable, qui ne passerait plus par les tristes d\u00e9lices de la chair, mais par la conjonction n\u00e9e du sens commun : seul compte dans l\u2019amour, en d\u00e9finitive, ce qui est textuellement transmissible. Lorsqu\u2019on parle de litt\u00e9rature \u00e9rotique, on articule un pl\u00e9onasme : l\u2019\u00e9rotisme, c&rsquo;est l\u2019inter-textualit\u00e9.<br> Je devrais d\u2019ailleurs dire plut\u00f4t \u00ab pornographie \u00bb : mais la d\u00e9valuation moderne du terme a d\u00e9mon\u00e9tis\u00e9 son usage classique. Contrairement \u00e0 ce que son \u00e9tymologie, aujourd&rsquo;hui oubli\u00e9e, semblait entendre, la pornographie moderne, cin\u00e9matographique, ne s&rsquo;\u00e9crit pas &#8211; elle montre afin de n\u2019avoir rien \u00e0 dire. Elle adopte unilat\u00e9ralement le point de vue du voyeur triste : dans un film pornographique, la cam\u00e9ra est toujours objective \u2014 m\u00e9dicale, m\u00eame. Le r\u00e9alisateur s&rsquo;interdit tout effet d&rsquo;\u00e9criture, il en reste sciemment \u00e0 une grammaire \u00e9l\u00e9mentaire, une langue \u00e2nonn\u00e9e, balbuti\u00e9e, les mots maladroits d&rsquo;une enfance perp\u00e9tu\u00e9e, faite de gros plans sans syntaxe \u2014 un en-de\u00e7\u00e0 de la syntaxe \u2014 ce que serait un dictionnaire r\u00e9duit \u00e0 des images, toujours les m\u00eames. Le corps cesse d\u2019\u00eatre le lieu d\u2019un \u00e9change, il est l\u2019objet d\u2019une transaction. Qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019une industrie n\u2019est certainement pas un hasard : le capitalisme s\u2019entend assez bien \u00e0 unidimensionnaliser le sens.<br> L\u2019\u00e9rotisme est le partage du style &#8211; une certaine mani\u00e8re de graver, de la plume, de l&rsquo;ongle ou du fouet &#8211; et de lire.<br>Mais en quelle langue ?<br><br> Klossowski, qui avait bien des probl\u00e8mes \u00e0 r\u00e9gler avec Klossowski, s\u2019est empar\u00e9 de Sade pour ce faire, et insinu\u00e9 qu\u2019un dieu gisait quelque part sous la profession de foi de l\u2019ath\u00e9e. Si le Marquis emprunte quelque chose \u00e0 l\u2019imagerie chr\u00e9tienne, c\u2019est la mystique du Texte \u2014 des Ecritures \u2014 et rien d\u2019autre. <br> Le probl\u00e8me, c\u2019est ce qu\u2019on \u00e9crit, et ce qu\u2019on lit, sur le corps de l\u2019autre. La grande fracture s\u00e9mantique s\u2019est produite avec le christianisme, lorsque le corps, r\u00e9put\u00e9 \u00e0 l\u2019image de Dieu, le corps glorieux dont celui du Christ est le symbole perp\u00e9tu\u00e9, est devenu irrepr\u00e9sentable, alors que le corps pa\u00efen vivait pleinement son r\u00f4le de signe.<br>Les premiers Chr\u00e9tiens, confront\u00e9s aux signes de l\u2019Eros grec, ne s&rsquo;y sont pas tromp\u00e9s. On se rappelle les anath\u00e8mes de Cl\u00e9ment d&rsquo;Alexandrie. Le christianisme, ce sont les statues mutil\u00e9es, les biblioth\u00e8ques saccag\u00e9es, le silence des corps \u2014 et donc, par voie de cons\u00e9quence, le hurlement des corps : lorsqu\u2019on chasse Eros, il rentre par la fen\u00eatre ; on ne brise les statues antiques que pour les remplacer par le discours ininterrompu du martyrologe. La <em>L\u00e9gende dor\u00e9e<\/em> de Jacques de Voragine est une litanie de corps d\u00e9cor\u00e9s de supplices \u2014 \u00e0 ceci pr\u00e8s que la tradition religieuse invente une circonstance que nous allons retrouver dans des contextes plus franchement la\u00efques : l\u2019incapacit\u00e9 des bourreaux \u00e0 laisser sur ces chairs livr\u00e9es \u00e0 leur imagination une trace qui dure. Sainte Christine passe des jours dans une fournaise sans br\u00fbler, on lui coupe la langue sans qu\u2019elle perde l\u2019usage de la parole. Les hagiographes ont une fascination particuli\u00e8re, et singuli\u00e8re, pour les jeunes martyres qui, frapp\u00e9es des instruments les plus barbares, sortent indemnes \u2014 vierges comme le papier \u2014 des supplices les plus marquants. Justine a de qui tenir. Et Sade donc\u2026<br>Dans cette incessante remise \u00e0 neuf du corps glorieux des martyrs, le seul signe susceptible de s&rsquo;inscrire durablement sur le corps des saints est le texte mystique de l&rsquo;Evangile \u2014 invisible sinon \u00e0 travers les stigmates, voyez Saint Fran\u00e7ois, voyez sainte Catherine de Sienne, qui remercie Dieu d&rsquo;avoir marqu\u00e9 de mani\u00e8re ind\u00e9l\u00e9bile le corps de son Fils sur la Croix, car ces marques sont le signe certain, paradoxal pour les esprits faibles, de la Vie \u00e9ternelle : \u00ab L&rsquo;autre rem\u00e8de pour ce mort, \u00e9crit-elle, ce fut de conserver les cicatrices dans le corps du Verbe pour que continuellement elles crient mis\u00e9ricorde devant toi, pour nous ; dans ta lumi\u00e8re j&rsquo;ai vu que tu les as conserv\u00e9es par ardent amour, et elles ne sont pas g\u00ean\u00e9es, ni elles ni la couleur du sang, par le corps glorieux, et elles ne g\u00eanent pas ce corps \u00bb. Les stigmates sont le verbe \u00e9crit sur le Verbe incarn\u00e9. <br>Pour preuve, cette d\u00e9rision des stigmates qu&rsquo;est l&rsquo;histoire de Catherine Cadi\u00e8re, telle que la racontent les auteurs de <em>Th\u00e9r\u00e8se philosophe<\/em> et de <em>la Sorci\u00e8re<\/em>. On conna\u00eet les faits de cette affaire si plaisamment criminelle qui s\u2019est d\u00e9roul\u00e9e \u00e0 Toulon en 1730.  Le confesseur libertin fouette jusqu&rsquo;au sang la jeune novice soumise \u00e0 la p\u00e9nitence ; constatant que la trace des verges s&rsquo;efface entre deux confessions, le r\u00e9v\u00e9rend Girard fabrique finalement \u00e0 la jeune fille des plaies d\u00e9finitives aux mains, aux pieds et au c\u00f4t\u00e9, reproduisant les plaies de la Passion avec un acide. Imitation de J\u00e9sus-Christ\u2026 Puis il lui lac\u00e8re le front avec une couronne d\u2019\u00e9pines de m\u00e9tal, fabriqu\u00e9e, dit Michelet, par un artisan oiseleur de Toulon \u2014 mettant ainsi la t\u00eate de la jeune fille en cage. Et sur ce visage souill\u00e9 de sang, il imprime des v\u00e9roniques, des pi\u00e8ces de tissu revendues fort cher aux d\u00e9votes de la ville, alert\u00e9es sur la saintet\u00e9 de la novice par la pr\u00e9sence de ces stigmates frauduleux. La plus belle m\u00e9taphore, sans doute, de ce qu\u2019est un texte \u00e9rotique absolu : l\u2019empreinte de la chair \u00e0 m\u00eame le papier. Les divers suaires, tous authentiques, conserv\u00e9s de par le monde, t\u00e9moignent tous dans le m\u00eame sens. <br>Quant au texte qui se lit dans les stigmates, il va de soi. Sainte Marguerite-Marie Alacoque, qui au XVIIe si\u00e8cle instaura le culte du Sacr\u00e9-C\u0153ur de J\u00e9sus, s\u2019\u00e9tait grav\u00e9 au couteau, sur le sein gauche, le nom de son divin h\u00e9ros \u2014 l\u2019incarnation du Verbe, \u00e0 tous les sens du terme.<br><br>Le stigmate chr\u00e9tien est l\u2019outrance, la sp\u00e9cialisation d\u2019un syntagme de base \u2014 la cicatrice. La cicatrice est une figure de style si fr\u00e9quente en litt\u00e9rature que je m\u2019\u00e9tonne qu\u2019elle n\u2019ait pas encore \u00e9t\u00e9 l\u2019objet exclusif d\u2019une \u00e9tude d\u2019envergure.<br>La cicatrice n\u2019est pas le fruit d\u2019un hasard, et dans les textes comme dans la vie, on n\u2019arbore jamais que les marques qui nous constituent. Certains personnages sont comme fabriqu\u00e9s autour d\u2019une cicatrice : dans le premier roman de Ian Fleming, <em>Casino royal<\/em>, James Bond est marqu\u00e9 comme un animal, sur la main, par un tueur russe qui grave sur son \u00e9piderme les deux premi\u00e8res lettres du mot Espion \u2014 en caract\u00e8res cyrilliques. Nous apprendrons plus tard qu\u2019une greffe astucieuse a occult\u00e9 cette identification \u2014 qui subsiste par en-dessous, comme un texte subliminaire.<br>Il va de soi qu\u2019aucun des films tir\u00e9s de l\u2019\u0153uvre de Fleming n\u2019a os\u00e9 marquer son h\u00e9ros d\u2019une quelconque cicatrice \u2014 pas m\u00eame de la balafre qui, dans les romans, lui traverse la joue. Pas question, dans un film am\u00e9ricain propre, forc\u00e9ment propre, d\u2019offenser le spectateur par cette remont\u00e9e permanente du vrai texte, celui qui s\u2019inscrit sur le corps du h\u00e9ros, et s\u2019accro\u00eet d\u2019\u00e9pisode en \u00e9pisode, jusqu\u2019\u00e0 ce que Bond ne soit plus que la m\u00e9taphore mutil\u00e9e de la guerre froide.<br><br>Seule la cicatrice raconte une vraie histoire. On s\u2019est moqu\u00e9 du <em>deus ex machina<\/em> qui, \u00e0 la fin des <em>Liaisons dangereuses<\/em>, afflige la marquise de Merteuil d\u2019une petite v\u00e9role qui la d\u00e9figure. \u00ab Elle porte son \u00e2me sur son visage \u00bb, \u00e9crit l\u2019un des t\u00e9moins ultimes. C\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019en gravant, d\u2019un coup, tout le texte de son roman sur le corps de son h\u00e9ro\u00efne, Laclos la d\u00e9figure et la r\u00e9v\u00e8le : les cicatrices de l\u2019\u00e2me repassent \u00e0 la surface, comme sur le portrait de Dorian Gray. Comme si le texte jet\u00e9 sur le papier y \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 en quelque sorte r\u00e9dig\u00e9, et que le travail de l\u2019\u00e9crivain ne consiste, au fond, qu\u2019\u00e0 faire remonter un r\u00e9cit \u00e9crit \u00e0 l\u2019encre sympathique. Nous avons vu que Sade \u00e9crit des volumes entiers \u00e0 une vitesse sid\u00e9rante. C\u2019est qu\u2019au fond il recopie. Le texte est ant\u00e9rieur au texte.<br> <br> Un livre \u00e9rotique est la narration d\u2019une certaine fa\u00e7on de parcourir l&rsquo;Autre, ou les Autres, comme un texte que l\u2019on d\u00e9chiffrerait \u2014 et que l\u2019on corrigerait aussi.<br> L\u2019\u00e9rotisme est l&rsquo;addition d&rsquo;une conscience critique et d&rsquo;une volont\u00e9 stylistique. Et, comme le dit fort bien Annie Ernaux d\u00e8s la premi\u00e8re page de <em>Passion simple<\/em>, c\u2019est aussi une suspension de la moralit\u00e9. L\u2019\u00e9rotisme tient un discours qui n\u2019a d\u2019autre fin que la volupt\u00e9 de sa prof\u00e9ration. C&rsquo;est un discours sans histoire \u2014 j&rsquo;allais dire : sans id\u00e9ologie.<br> D&rsquo;o\u00f9, dans les grands textes \u00e9rotiques, cette pure obsession de la trace, lue ou inflig\u00e9e, ce recours presque syst\u00e9matique \u00e0 tous les instruments de l\u2019\u00e9criture, la plume, l&rsquo;ongle ou le fouet.<br>Je pourrais, ici, accumuler les preuves et les exemples. Qu\u2019on se rappelle le code des empreintes \u00e9pidermiques dans les Kama Soutra (\u00ab patte de paon, saut de li\u00e8vre ou feuille de lotus bleu \u00bb). Ou la jouissance des cicatrices dans le roman de Ballard, <em>Crash<\/em>. Les souvenirs litt\u00e9raires de tant de cicatrices inflig\u00e9es \u00e0 des corps sont si nombreux que toute l\u2019\u00e9criture ne semble plus, lorsqu\u2019on y pense, que l\u2019obsession d\u2019une trace sur la peau. <br>Dans quelques cas, comme dans ce passage du roman d\u2019Apollinaire \u00e9voqu\u00e9 plus haut, le texte est lisible. C\u2019est aussi le cas au cin\u00e9ma, qui doit composer avec la paresse du spectateur : que ce soit <em>la Femme tatou\u00e9e<\/em>, de Takabayashi, ou le <em>Pillow\u2019s book<\/em> de Peter Greeneway, l\u2019image ne laisse rien \u00e0 deviner. Le corps, comme dans le Body Art, est le support du texte.<br>Si l\u2019id\u00e9e \u00e0 ce point para\u00eet r\u00e9p\u00e9titive, c\u2019est qu\u2019elle alimente une m\u00e9taphore us\u00e9e bien avant Sade. Une petite nouvelle de Gr\u00e9court, <em>le Pupitre<\/em>, inspirera Laclos dans une sc\u00e8ne c\u00e9l\u00e8bre des <em>Liaisons dangereuses<\/em>, o\u00f9 la femme sert de support mat\u00e9riel au texte que l\u2019on \u00e9crit. Le verbe \u00ab \u00e9crire \u00bb est d\u2019ailleurs un synonyme de poss\u00e9der \u2014 d&rsquo;une plume \u00e0 l&rsquo;autre. La peau humaine est un papier pr\u00eat \u00e0 l&rsquo;usage du scribe. Le tatouage m\u00eame n\u2019est qu\u2019un essai, au fond d\u00e9risoire, pour fixer un texte organis\u00e9 sur une surface dont la r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration permanente ne laisse subsister, au gr\u00e9 des cicatrices, qu&rsquo;un r\u00e9seau d\u00e9maill\u00e9 de signes \u00e9nigmatiques.<br>Mais non illisibles. Le fouet parle la langue de Babel \u2014 une langue primitive, originelle, d\u00e9gag\u00e9e des limitations strictement linguistiques, une langue qui, lorsqu\u2019elle s\u2019\u00e9crit, emprunte son alphabet aux calligrammes. On conna\u00eet l\u2019histoire du moine zen, qui reste de nombreuses ann\u00e9es, la plume en l\u2019air au-dessus de sa feuille, avant de la plonger dans l\u2019encre et de tracer sur le support immacul\u00e9 une ligne parfaite.<br>Si nous devions chercher \u00e0 comprendre ce qui heureusement pousse le sadique, le plus souvent, \u00e0 se faire \u00e9crivain plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 se faire sadique, c\u2019est dans la qu\u00eate de la perfection qu\u2019il faudrait trouver l\u2019origine de la m\u00e9taphorisation de sa perversion : le papier supporte le brouillon, les remords d\u2019\u00e9criture, les errata. Pas la peau. Le coup de fouet, le coup de rasoir doivent \u00eatre d\u2019une puret\u00e9 d\u2019ex\u00e9cution qui requiert l\u2019imm\u00e9diatet\u00e9 du g\u00e9nie. Contrairement \u00e0 Flaubert, qui conservait tous ses brouillons, embrouillamini de paragraphes biff\u00e9s, Mallarm\u00e9 a fait dispara\u00eetre les siens, pour ne laisser que des manuscrits sans ratures, des dispositifs impeccables. Le <em>Coup de d\u00e9s<\/em>, dans sa disposition sc\u00e9nique, dans sa volont\u00e9 de rompre le lin\u00e9aire textuel, est ce qui s\u2019apparente au plus pr\u00e8s \u00e0 une fustigation savante qui saurait o\u00f9 faire sourdre le sens.<br>Ecoutez l\u2019h\u00e9ro\u00efne du <em>Cahier noir<\/em> de Joe Bousquet : \u00ab Je fus compl\u00e8tement satisfaite, les injures qui m&rsquo;\u00e9chappaient \u00e0 travers les sanglots t\u2019ayant assez irrit\u00e9 pour que la fantaisie te prenne d&rsquo;\u00e9crire pour ainsi dire dans ma chair le r\u00e9cit de mon humiliation\u2026 \u00bb Et dans l&rsquo;<em>Histoire d&rsquo;O<\/em>, les balafres ont invariablement la couleur des encres usuelles, noires ou violettes \u2014 jamais rouges. Quand elles s&rsquo;effacent, elles subsistent en n\u00e9gatif : \u00ab Les balafres, sur le corps d&rsquo;O, mirent pr\u00e8s d&rsquo;un mois \u00e0 s&rsquo;effacer. Encore lui resta-t-il, aux endroits o\u00f9 la peau avait \u00e9clat\u00e9, une ligne un peu blanche, comme une tr\u00e8s ancienne cicatrice \u00bb. Un texte \u00e9crit \u00e0 l&rsquo;encre <em>sympathique<\/em> : quel autre mot pour dire l\u2019\u00e9rotisme du trait ? <br>L\u2019\u00e9criture \u00e9rotique est, s\u2019il en fallait une, la confirmation des th\u00e9ories freudiennes sur l\u2019\u0153uvre d\u2019art comme sublimation. \u00c0 ceci pr\u00e8s que le texte exhibant le fantasme charnel, on en vient \u00e0 suspecter l\u2019auteur de camoufler une fantasmatique perverse, premi\u00e8re, qui remettrait l\u2019\u0153uvre au pinacle du d\u00e9sir. Seuls les pervers ont une histoire \u00e0 dire.<br>Quant au m\u00e9canisme qui pr\u00e9side \u00e0 cette inversion probl\u00e9matique, c\u2019est une autre histoire, que j\u2019aborderai quelque jour.<br><br>Qui n&rsquo;a r\u00eav\u00e9, en parcourant une peau, \u00e0 tous les mensonges que raconte le satin de cette peau ? Qui n\u2019a song\u00e9 \u00e0 ce qu&rsquo;elle r\u00e9v\u00e8lerait, au sens le plus photographique du terme, si toutes les cicatrices, les traces des aventures anciennes, revenaient \u00e0 la surface de ce palimpseste ? Personne n\u2019a attendu Proust ou Robbe-Grillet pour savoir que la jalousie est un exercice divinatoire, une lecture de l&rsquo;invisible, o\u00f9 l\u2019on fait remonter, \u00e0 la surface de la peau de l&rsquo;autre, des fragments illisibles, parfois m\u00eame jamais \u00e9crits, auxquels justement le jaloux pr\u00eate un sens, parce qu&rsquo;il est d\u00e9chiffreur d\u2019innomm\u00e9, et amateur aussi d\u2019innommable. La col\u00e8re d\u2019Othello \/ de Swann, na\u00eet de ne pas trouver, sur le corps de Desd\u00e9mone \/ d\u2019Odette, la preuve qu\u2019il(s) recherche(nt), et pour laquelle il la tue \/ il l\u2019\u00e9pouse. <br>Sans doute n\u2019est-ce pas un hasard, si ces stigmates, cicatrices, corps labour\u00e9s et remis \u00e0 neuf, sont presque toujours des corps f\u00e9minins. La femme serait cet \u00eatre capable de mentir sur les signes m\u00eames qu\u2019elle porte. <br><br>Ici nous retrouvons le vrai rapport \u2014 celui de l\u2019auteur au lecteur. Le texte est une combinatoire de leurs efforts conjoints. On se rappelle la m\u00e9taphore si purement livresque que file Italo Calvino pour d\u00e9crire l\u2019acte amoureux : \u00ab \u00c0 la diff\u00e9rence de la lecture des pages \u00e9crites, la lecture que les amants font de leur corps n\u2019est pas lin\u00e9aire. Elle commence \u00e0 un endroit quelconque, saute, se r\u00e9p\u00e8te, revient en arri\u00e8re, insiste, se ramifie en messages simultan\u00e9s et divergents, converge de nouveau, affronte des moments d&rsquo;ennui, tourne la page, retrouve le fil, se perd. \u00bb.<br><br> R\u00e9versibilit\u00e9 des m\u00e9taphores. Le projet de Phidias, de Praxit\u00e8le ou de Canova n\u2019est-il pas de repr\u00e9senter, dans le marbre le plus blanc, ce que sont les d\u00e9esses &#8211; celles sur lesquelles aucun amour ne laisse de trace ? Obsession de ces marbres d&rsquo;un blanc sans veines, de Paros ou de Carrare. Id\u00e9alisation, bien s\u00fbr. C&rsquo;est toute la le\u00e7on du n\u00e9o-classicisme. De David \u00e0 Ingres en passant par Girodet, toute une peinture exalte le lisse, le poli, \u2014 et d&rsquo;ailleurs elle ne laisse souvent dans les m\u00e9moires aucune trace, trop parfaite pour \u00eatre de ce monde. La grande fracture, en art comme en litt\u00e9rature, s\u2019op\u00e8re entre ceux qu\u2019obs\u00e8dent le lisse, le parfait, et qui travaillent en \u00e0-plats, pour \u00e9liminer la trace m\u00eame du couteau ou du pinceau, et ceux qui maltraitent la mati\u00e8re, en profondeur. Les premiers cachant le travail (je veux dire la torture inflig\u00e9e et l\u2019accouchement) que les autres exhibent.<br>Ces textes qui racontent, \u00e0 travers des histoires de corps d\u00e9cor\u00e9s d\u2019estafilades, le fantasme d&rsquo;une \u00e9criture, sont peut-\u00eatre \u2014 sans doute \u2014 ceux qui disent le mieux ce qu&rsquo;est la litt\u00e9rature. Si la blessure (narcissique) est n\u00e9cessaire au d\u00e9sir d\u2019\u00e9crire, le texte \u2014 tout texte \u2014 n&rsquo;est-il pas le fantasme d&rsquo;une intense envie de blesser ? <br>Gustave le Rouge, l\u2019immortel auteur du <em>Myst\u00e9rieux Docteur Corn\u00e9lius<\/em>, \u00e9tait un artiste \u2014 et un maniaque \u2013 du fouet. Il vivait avec une femme, constamment clo\u00eetr\u00e9e, dont il avait fendu le visage d\u2019un coup de lani\u00e8re. Une vilaine blessure, qui refusait justement de cicatriser, et suintait sans cesse. Et chaque fois qu\u2019il recevait le paiement de ses romans-feuilletons, Le Rouge en employait une bonne part \u00e0 faire l\u2019acquisition d\u2019une armoire \u00e0 glace \u2013 il en poss\u00e9dait une douzaine, entass\u00e9es dans sa maison exigu\u00eb de Saint-Ouen, entre lesquelles, toute la journ\u00e9e, errait cette femme d\u00e9chir\u00e9e.<br>On se demande parfois, lorsqu\u2019on \u00e9crit, et lorsqu\u2019on lit, ce qui peut encha\u00eener ainsi l&rsquo;\u00e9crivain \u00e0 sa page, le river \u00e0 son bureau dans cette activit\u00e9 absurde. Ce qui le tient, c\u2019est le d\u00e9sir, un immense d\u00e9sir de destruction, au c\u0153ur m\u00eame de ce que nous appelons, non sans ironie, <em>cr\u00e9er<\/em>. Les vrais sadiques font de pi\u00e8tres \u00e9crivains : nul besoin de rappeler \u00e0 quel point Sade fut un pi\u00e8tre sadique. <br> D&rsquo;o\u00f9 sans doute le caract\u00e8re limite de l&rsquo;\u00e9criture \u00e9rotique, qui est ce qu&rsquo;il y a de plus pr\u00e8s de la R\u00e9v\u00e9lation &#8211; au sens m\u00eame o\u00f9 les textes sacr\u00e9s sont des livres ultimes &#8211; ceux apr\u00e8s lesquels il n&rsquo;y a plus qu&rsquo;\u00e0 br\u00fbler les biblioth\u00e8ques.<br><br> Retour \u00e0 Sade et conclusion. En 1997 a paru un curieux roman pornographique, sous la signature de Florence Dugas, intitul\u00e9 <em>l\u2019Evangile d\u2019Eros<\/em>. La narratrice y faisait tatouer sur le corps de son amie plusieurs phrases emprunt\u00e9es \u00e0 Sade. Elle la soumettait \u00e0 une sorte de passion christique la\u00efcis\u00e9e, d\u2019une violence extr\u00eame, o\u00f9 le corps \u00e9tait soumis \u00e0 toutes les tortures, au terme desquelles la porteuse de textes \u00e9tait d\u00e9pec\u00e9e, et sa peau, tann\u00e9e, r\u00e9utilis\u00e9e comme sous-main \u2014 celui m\u00eame sur lequel s\u2019\u00e9crivait l\u2019histoire que je viens de raconter. <br><br>Jean-Paul Brighelli<br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ce qui suit est le texte d&rsquo;une intervention faite il y a quelques ann\u00e9es dans un congr\u00e8s de psychanalystes lacaniens \u00e0 la Cit\u00e9 des Sciences \u00e0 La Villette \u2014 ma pr\u00e9sence en un tel rassemblement n&rsquo;\u00e9tonnera que les na\u00effs. 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