{"id":4144,"date":"2021-09-29T07:13:06","date_gmt":"2021-09-29T05:13:06","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=4144"},"modified":"2021-09-29T19:31:30","modified_gmt":"2021-09-29T17:31:30","slug":"o-ou-le-bonheur-dans-lesclavage","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/o-ou-le-bonheur-dans-lesclavage-4144","title":{"rendered":"O, ou le Bonheur dans l\u2019esclavage"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2021\/09\/71zRjMLj1vL-150x150.jpg\" alt=\"\" width=\"487\" height=\"535\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>J\u2019ai bri\u00e8vement crois\u00e9 Dominique Aury vers 1990 dans les locaux de Gallimard. Une alerte octog\u00e9naire aux cheveux argent\u00e9s et \u00e0 l\u2019\u0153il vif, \u00e0 qui j\u2019ai parl\u00e9 d\u2019un article publi\u00e9 en 1951 sur \u00ab la r\u00e9volte de Madame de Merteuil \u00bb, que j\u2019avais utilis\u00e9 dans mon m\u00e9moire de Ma\u00eetrise, en 1974, sur <em>les Liaisons dangereuses<\/em>. <br>Bien s\u00fbr, encore que ce ne f\u00fbt pas officiel \u2014 elle ne l\u2019a avou\u00e9 qu\u2019en 1994 \u2014, je savais comme tant d\u2019autres qu\u2019elle \u00e9tait, sous le pseudonyme de Pauline R\u00e9age, l\u2019auteur d\u2019<em>Histoire d\u2019O<\/em>. Un roman \u00e9crit comme un d\u00e9fi, pour stup\u00e9fier Jean Paulhan, autre \u00e9minence grise de la maison de la rue S\u00e9bastien-Bottin. Il \u00e9tait son amant plus ou moins secret, elle aurait voulu lui montrer qu\u2019une femme \u00e9tait tout \u00e0 fait capable de s\u2019illustrer dans la litt\u00e9rature \u00e9rotique haut de gamme.<br>Beau joueur, Paulhan s\u2019avoua vaincu et fit \u00e0 ce texte interdit, publi\u00e9 chez Pauvert et imm\u00e9diatement saisi par la police, une pr\u00e9face splendide intitul\u00e9e \u00ab le Bonheur dans l\u2019esclavage \u00bb \u2014 une d\u00e9riv\u00e9e du titre de cette extraordinaire nouvelle de Barbey d\u2019Aurevilly,<em> le Bonheur dans le crime<\/em>. Cette pr\u00e9face vaudra \u00e0 Paulhan un long s\u00e9jour au purgatoire, avant d\u2019entrer \u00e0 l\u2019Acad\u00e9mie dix ans plus tard. Ses amis offriront alors \u00e0 ce natif de N\u00eemes une tr\u00e8s belle \u00e9p\u00e9e dont la garde est un crocodile. Je pr\u00e9f\u00e8re penser aux \u00e9treintes et aux enlacements qui le remerci\u00e8rent de ces consid\u00e9rations intelligentes sur la vertu du fouet dans une relation amoureuse.<br><\/p>\n\n\n\n<p>Vertu, oui \u2014 Paulhan parle de la \u00ab d\u00e9cence \u00bb du roman, un concept qui a d\u00fb choquer le PCF, qui fustigea alors les m\u0153urs \u00ab bourgeoises \u00bb d\u2019O et de Sir Stephen, \u00e9tant entendu que chez les prolos, on ne se fouette pas par plaisir, on se cogne les jours d\u2019orage et de gros rouge.<br><br>Paulhan, grand d\u00e9couvreur de textes pour Gaston Gallimard, remarquable \u00e9crivain lui-m\u00eame, vrai r\u00e9sistant horrifi\u00e9 par les exc\u00e8s des \u00e9purateurs \u00e0 la Lib\u00e9ration, est un lecteur expert et attentif. Et qu\u2019a-t-il lu dans l\u2019<em>Histoire d\u2019O<\/em> ? <br>\u00ab Enfin une femme qui avoue, \u00e9crit-il. Qui avoue quoi ? Ce dont les femmes se sont de tout temps d\u00e9fendues (mais jamais plus qu\u2019aujourd\u2019hui). Ce que les hommes de tut temps leur reprochaient : qu\u2019elles ne cessent pas d\u2019ob\u00e9ir \u00e0 leur sang ; que tout est sexe en elles, zet jusqu\u2019\u00e0 l\u2019esprit. Qu\u2019il faudrait sans cesse les nourrir, sans cesse les laver et les farder, sans cesse les battre. \u00bb<br><br>Rappelons pour m\u00e9moire que 1954 est l\u2019ann\u00e9e de parution des <em>Mandarins<\/em>, qui obtiendra le Goncourt et permettra \u00e0 Beauvoir, d\u00e9j\u00e0 aur\u00e9ol\u00e9e par le Deuxi\u00e8me sexe (1949), de mettre du beurre dans les \u00e9pinards \u2014 entre autres. Qu\u2019a-t-elle pens\u00e9 d\u2019O \u2014 parce que je ne doute pas un instant que dans l\u2019atmosph\u00e8re de chambre chaude des \u00e9ditions Gallimard, elle ait eu l\u2019occasion d\u2019en parler avec Paulhan. On sait peu de choses finalement de la sexualit\u00e9 de Simone, sadique avec les jeunes filles, au moins mentalement, mais ne d\u00e9testant pas les hommes virils : sa liaison avec Sartre fut essentiellement platonique, pass\u00e9 le premier moment. Algren, son plus grand amour, \u00e9tait un \u00e9crivain prol\u00e9tarien robuste. Quant aux autres \u2014 eh bien justement on ne sait trop rien des autres. Ni de ce qu\u2019elle faisait avec eux. <br>Il y a un petit roman sign\u00e9 Jean de Berg \u2014 le pseudo usuel de Catherine Robbe-Grillet est Jeanne de Berg, et je soup\u00e7onne fort son \u00e9poux, fort amateur de sc\u00e8nes sado-masochistes, d\u2019avoir \u00e9crit ce r\u00e9cit-l\u00e0 \u2014 intitul\u00e9 <em>l\u2019Image<\/em>, o\u00f9 une femme dominatrice r\u00e9duit en esclavage la toute jeune fille qui l\u2019aime, et se donne, \u00e0 la fin, \u00e0 l\u2019homme auquel elle avait pr\u00eat\u00e9 sa compagne. Ces \u00e9carts ne sont pas rares, c\u2019est ce que j\u2019ai racont\u00e9 dans <em>Dolorosa soror<\/em> \u2014 et quelques autres r\u00e9cits \u00e9rotiques sortis de ma plume, si je puis ainsi m\u2019exprimer. Sade lui-m\u00eame, dans cette fameuse orgie qui se d\u00e9roula \u00e0 Marseille en 1772 \u00e0 Marseille au 15bis de la rue d\u2019Aubagne, se fit fouetter sauvagement par le valet qu\u2019il avait emmen\u00e9 avec lui, et auquel il livra les prostitu\u00e9es bourr\u00e9es de cantharide et rameut\u00e9es pour l\u2019occasion. <\/p>\n\n\n\n<p><br>Les sadiques n\u2019\u00e9crivent pas. Les masochistes, en revanche, sont intarissables : leur relation aux autres passe d\u2019abord par les mots. Dominique Aury, femme de Lettres, ne l\u2019ignorait \u00e9videmment pas. D\u2019o\u00f9 la pauvret\u00e9 des sc\u00e8nes BDSM propos\u00e9es \u00e7\u00e0 et l\u00e0, o\u00f9 les femmes sont tout au plus des poup\u00e9es de chiffon manipul\u00e9es par des hommes sans imagination. Dans la r\u00e9alit\u00e9 du masochisme, c\u2019est l\u2019esclave qui \u00e9crit le protocole, et r\u00e8gle les d\u00e9tails de la flagellation.<br>Alors oui, je r\u00eave \u00e0 la r\u00e9action de Simone de Beauvoir lisant <em>O<\/em>. Parce que la philosophe f\u00e9ministe n\u2019a pas manqu\u00e9 de comprendre l\u2019extr\u00eame libert\u00e9 de l\u2019h\u00e9ro\u00efne, flagell\u00e9e jusqu\u2019au sang, marqu\u00e9e au fer rouge, exhib\u00e9e, offerte \u2014 mais sans cesse consciente et volontaire. Le sexe est certainement ce qui est le plus proche de l\u2019\u00e9criture \u2014 si vous le vivez autrement, je plains vos partenaires. Les femmes aim\u00e9es (et les hommes, donc !) sont toutes des femmes de papier. Des femmes de Lettres. Et le masochisme est l\u2019apex du sexe, en un sens \u2014 contr\u00f4le total, jouissance c\u00e9r\u00e9brale port\u00e9e \u00e0 incandescence, et transformation de la peau en parchemin \u2014 plus tard en palimpseste.<br><br>Jean-Paul Brighelli<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"392\" height=\"600\" src=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2021\/09\/1549520366009437.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-4158\" srcset=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2021\/09\/1549520366009437.jpg 392w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2021\/09\/1549520366009437-196x300.jpg 196w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2021\/09\/1549520366009437-274x420.jpg 274w\" sizes=\"auto, (max-width: 392px) 100vw, 392px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p><br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J\u2019ai bri\u00e8vement crois\u00e9 Dominique Aury vers 1990 dans les locaux de Gallimard. 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