{"id":4152,"date":"2021-10-07T06:39:14","date_gmt":"2021-10-07T04:39:14","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=4152"},"modified":"2021-10-07T06:39:15","modified_gmt":"2021-10-07T04:39:15","slug":"transgenre-1900","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/transgenre-1900-4152","title":{"rendered":"Transgenre 1900"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2021\/10\/Rachilde-150x150.jpg\" alt=\"\" width=\"334\" height=\"360\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Peut-\u00eatre le nom de Rachilde vous dit-il quelque chose. Marguerite Eymery, n\u00e9e en 1860, devient Rachilde en entrant en litt\u00e9rature, et publie, durant 70 ans, une s\u00e9rie de romans plus scandaleux les uns que les autres. <em>Monsieur V\u00e9nus<\/em>, paru en 1884 et r\u00e9\u00e9dit\u00e9 en 1888 \u2014 deux ans apr\u00e8s la <em>Psychopathia sexualis <\/em>de Krafft-Ebing qui institua les jolis mots de \u00ab sadisme \u00bb et de \u00ab masochisme \u00bb \u2014, raconte l\u2019histoire de Raoule de V\u00e9n\u00e9rande, que sa tante appelle \u00ab mon neveu \u00bb, qui se trouve un jour en pr\u00e9sence de Jacques, jeune homme pauvre et d\u2019une beaut\u00e9 toute f\u00e9minine, par ailleurs ignare et sot \u00e0 ne pas m\u00eame le savoir. Elle l\u2019enl\u00e8ve, l\u2019installe dans son h\u00f4tel particulier, l\u2019habille en femme pendant qu\u2019elle se v\u00eat en homme (Rachilde b\u00e9n\u00e9ficiait d&rsquo;une autorisation pr\u00e9fectorale pour se travestir), et en fait sa ma\u00eetresse avant d\u2019en faire sa femme. Elle pr\u00e9cise bien qu\u2019elle est \u00ab amoureux \u00bb \u2014 et non amoureuse \u2014, et parfois \u00ab jaloux \u00bb \u2014 et non jalouse. Inversion compl\u00e8te qui, comme l\u2019a soulign\u00e9 Micheline Besnard-Coursodon <a href=\"https:\/\/www.persee.fr\/doc\/litt_0047-4800_1984_num_54_2_2227\">dans un article fort intelligent<\/a>, n\u2019est pas sans poser quelques probl\u00e8mes.<br>Premi\u00e8re lecture \u00ab assez simplement f\u00e9ministe \u00bb, une jeune fille se lib\u00e8re du carcan des convenances et de son destin tout \u00e9crit de future \u00e9pouse. Mais si Raoule tente d\u2019\u00e9tablir son ind\u00e9pendance, elle \u00ab semble la fonder sur un reniement, un m\u00e9pris de son sexe f\u00e9minin, pour prendre la place de l\u2019homme, ce qui revient encore \u00e0 reconna\u00eetre la pr\u00e9\u00e9minence du masculin \u00bb. On peut aussi y lire un certain penchant lesbien (Rachilde entretint une relation avec Gis\u00e8le d\u2019Estoc, la ma\u00eetresse \u00e0 voile et \u00e0 vapeur de Maupassant \u2014 je vous en parlerai quelque jour), sauf qu\u2019en aimant un homme-femme, elle efface le go\u00fbt du f\u00e9minin pur. C\u2019est \u00e0 une perversion du sexe que l\u2019on assiste plut\u00f4t, comme dans l\u2019imagerie classique de la relation entre Hercule et Omphale : Jacques couch\u00e9 aux pieds de Raoule pose sur son front le talon aigu de sa ma\u00eetresse \u2014 comprenez le mot au sens esclavagiste du terme. Sacher-Masoch ne fera pas mieux avec Wanda. \u00ab Elle for\u00e7ait Jacques \u00e0 se rouler dans son bonheur passif comme une perle dans sa nacre. Plus il oubliait son sexe, plus elle multipliait autour de lui les occasions de se f\u00e9miniser, et pour ne pas trop effrayer le m\u00e2le qu\u2019elle d\u00e9sirait \u00e9touffer en lui, elle traitait d\u2019abord de plaisanterie, quitte \u00e0 la lui faire ensuite accepter s\u00e9rieusement, une id\u00e9e avilissante. \u00bb.<br><br>Quand enfin Jacques meurt, dans un duel o\u00f9 il se laisse tuer (il semble \u00e0 son adversaire que \u00ab l\u2019\u00e9p\u00e9e entrait toute seule dans la chair d\u2019un nouveau-n\u00e9 \u00bb \u2014 car en v\u00e9rit\u00e9 Jacques est n\u00e9 une seconde fois des mains et de la volont\u00e9 de Raoule), la jeune femme-homme fait fondre une statue de cire \u00e0 la ressemblance de son esclave : \u00ab Sur la couche en forme de conque, gard\u00e9e par un Eros de marbre, repose un mannequin de cire rev\u00eatu d\u2019un \u00e9piderme de caoutchouc transparent. Les cheveux roux, les cils blonds, le duvet d\u2019or de la poitrine sont naturels ; les dents qui ornent la bouche, les ongles des mains et des pieds ont \u00e9t\u00e9 arrach\u00e9s \u00e0 un cadavre. Les yeux en \u00e9mail ont un adorable regard. \u00bb<br>Er Raoule, \u00ab v\u00eatue de deuil \u00bb comme il sied \u00e0 une veuve, vient passer de longues heures dans la chambre fun\u00e9raire mur\u00e9e qu\u2019elle a d\u00e9di\u00e9e \u00e0 son amant-esclave dans son h\u00f4tel particulier. Ce qui avait commenc\u00e9 par une inversion des sexes devient sur la fin n\u00e9crophilie, inversion de la vie. Georges Bataille et Gabrielle Wittkop ne sont plus tr\u00e8s loin.<br><br>Rachilde r\u00e9it\u00e9ra le coup avec <em>Madame Adonis<\/em>, en 1888, puis explora avec m\u00e9thode toutes les perversions que le d\u00e9cadentisme fin de si\u00e8cle offrait aux amateurs. Ainsi, dans <em>l\u2019Animale<\/em>, elle met en sc\u00e8ne une femme-chatte \u2014 au sens litt\u00e9ral du terme. Cette fois, c\u2019est de l\u2019\u00e9rotisme glac\u00e9 et tr\u00e8s d\u00e9viant de <em>la F\u00e9line<\/em> de Jacques Tourneur (1942, le remake de Paul Schrader en 1982 n\u2019ajoute rien au mythe) que l\u2019on se rapproche.<br><br>L\u2019ambigu\u00eft\u00e9 sexuelle avait de beaux jours devant elle. On se rappelle qu\u2019au d\u00e9but de <em>Sodome et Gomorrhe<\/em>, en introduction \u00e0, la sc\u00e8ne de s\u00e9duction de Charlus par Jupien \u2014 l\u2019une des plus m\u00e9morables d\u00e9bauches de signes de toute la litt\u00e9rature \u2014 Proust, qui s\u2019y connaissait, parle des \u00ab hommes-femmes \u00bb. Les jeunes femmes d\u00e9vergond\u00e9es de Rachilde ont peut-\u00eatre d\u00e9teint sur les m\u0153urs compliqu\u00e9es d\u2019Albertine, la bisexualit\u00e9 d\u2019Odette, le masochisme de Charlus, et les amours d\u00e9compos\u00e9es du petit Marcel pour Alfred Agostinelli \u2014 qu\u2019il aurait volontiers naturalis\u00e9 et gard\u00e9 \u00e0 disposition, apr\u00e8s sa mort accidentelle en 1914. Les transgenres contemporains qui se croient originaux devraient faire des \u00e9tudes et reconna\u00eetre qu\u2019ils ne sont que de p\u00e2les imitateurs \u2014 moins le style.<br><br>Quant aux f\u00e9ministes qui se veulent \u00ab \u00e9crivaines \u00bb ou \u00ab auteures \u00bb (auteure ? L\u2019horreure ! \u2014 comme on dit \u00e0 Marseille), qu\u2019elles en prennent de la graine. Rachilde s\u2019\u00e9tait fait graver des cartes de visite au nom de \u00ab Rachilde, homme de lettres \u00bb \u2014 pour concurrencer les hommes sur le terrain m\u00eame o\u00f9 ils se croyaient dominants, sans revendiquer quelque grotesque monologue du vagin. Elle a ouvert la voie \u00e0 cette longue th\u00e9orie de lesbiennes impitoyablement dou\u00e9es qui pullul\u00e8rent autour de Natalie Clifford Barney, comme Liane de Pougy, Winaretta Singer, Violet Trefusis, Ren\u00e9e Vivien, Elisabeth de Clermont-Tonnerre ou Colette. Toutes \u00ab auteurs \u00bb \u2014 mais assez talentueuses pour ne pas croire utile de martyriser la langue afin de se faire reconna\u00eetre.<br><br>Jean-Paul Brighelli<br><br><br>PS. Rachilde surv\u00e9cut \u00e0 elle-m\u00eame. En 1925 elle participa au banquet offert par les surr\u00e9alistes au po\u00e8te Saint-Pol Roux \u2014 et d\u00e9clencha une controverse muscl\u00e9e en d\u00e9cr\u00e9tant que jamais une Fran\u00e7aise ne saurait \u00e9pouser un Boche (\u00ab Ces gens-l\u00e0, il faut les tailler \u00e0 coups de botte, entends-vous, \u00e0 coups de botte !! Si un Allemand entrait dans cette pi\u00e8ce, dans le salon du Mercure de France, je m\u2019en irais. Je les hais, comprenez-vous ? je les hais\u2026 \u00bb ), le tout en pr\u00e9sence de Max Ernst. Elle fut imm\u00e9diatement gifl\u00e9e par l\u2019un des jeunes amis de Breton, le repas d\u00e9g\u00e9n\u00e9ra en empoignade, les invit\u00e9s se collet\u00e8rent aux agents de police venus r\u00e9tablir l\u2019ordre \u00e0 la Closerie des Lilas o\u00f9 se tenait la f\u00eate, Philippe Soupault se pendit au lustre comme Tarzan, Michel Leiris se fit tabasser (les flics de l\u2019\u00e9poque \u00e9taient moins patients que ceux d\u2019aujourd\u2019hui) et Rachilde sortit, bouscul\u00e9e mais fi\u00e8re d\u2019avoir provoqu\u00e9 encore une fois un \u00e9norme scandale. Elle mourut fort tard, \u00e0 93 ans \u2014 le vice et la provocation ont des vertus de jouvence.<br><br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Peut-\u00eatre le nom de Rachilde vous dit-il quelque chose. Marguerite Eymery, n\u00e9e en 1860, devient Rachilde en entrant en litt\u00e9rature, et publie, durant 70 ans, une s\u00e9rie de romans plus scandaleux les uns que les autres. 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