{"id":4195,"date":"2021-10-09T17:41:17","date_gmt":"2021-10-09T15:41:17","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=4195"},"modified":"2021-10-09T17:41:18","modified_gmt":"2021-10-09T15:41:18","slug":"passion-simpliste","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/passion-simpliste-4195","title":{"rendered":"Passion simpliste"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"770\" height=\"834\" src=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2021\/10\/Capture-de\u0301cran-2021-10-09-a\u0300-17.37.18.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-4201\" srcset=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2021\/10\/Capture-de\u0301cran-2021-10-09-a\u0300-17.37.18.png 770w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2021\/10\/Capture-de\u0301cran-2021-10-09-a\u0300-17.37.18-277x300.png 277w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2021\/10\/Capture-de\u0301cran-2021-10-09-a\u0300-17.37.18-768x832.png 768w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2021\/10\/Capture-de\u0301cran-2021-10-09-a\u0300-17.37.18-696x754.png 696w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2021\/10\/Capture-de\u0301cran-2021-10-09-a\u0300-17.37.18-388x420.png 388w\" sizes=\"auto, (max-width: 770px) 100vw, 770px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Tous les romans ne sont pas adaptables en films. Parce que le cin\u00e9ma, par son \u00e9tymologie m\u00eame, est mouvement \u2014 et que certains livres d\u00e9crivent (parfois fort bien) l\u2019immobilit\u00e9.<br>Ainsi le livre d\u2019Annie Ernaux, <em>Passion simple<\/em>, adapt\u00e9 par Danielle Arbid, qui a cru intelligent de montrer les \u00e9changes de fluides, si je puis dire, entre cette femme et l\u2019homme dont elle est prise et \u00e9prise. Alors que dans le r\u00e9cit A. n\u2019appara\u00eet jamais \u2014 puisqu\u2019elle l\u2019attend sans cesse \u2014, il est omnipr\u00e9sent dans le film, \u00e0 commencer par l\u2019affiche. Danielle Arbid n\u2019a rien compris.<br><br>Les sc\u00e8nes \u00e9rotiques, au cin\u00e9ma, ne peuvent se contenter d\u2019\u00eatre de jolis moments film\u00e9s dans des lumi\u00e8res solaires (c\u2019est le cas dans Passion simple) ou des clairs-obscurs suggestifs \u2014 rappelez-vous <em>l\u2019Amant<\/em>, le film le plus rat\u00e9 de Jean-Jacques Annaud, tir\u00e9 du roman homonyme tout aussi inadaptable de Duras (d\u2019ailleurs, Arbid montre l\u2019h\u00e9ro\u00efne regardant <em>Hiroshima mon amour<\/em>, ah ah, l\u2019\u00e9trange \u00e9tranget\u00e9 de l\u2019amant, japonais chez Duras, russe ici, patati-patata). Elles doivent avoir du sens \u2014 c\u2019est ce qu\u2019a fort bien r\u00e9ussi Oshima (mais bon, on se situe \u00e0 un tout autre niveau) dans <em>l\u2019Empire des sens<\/em>, qu\u2019Ernaux \u00e9voque d\u2019ailleurs dans son roman. Ou Pasolini dans <em>Sal\u00f2<\/em>, l\u2019un de ces films-limites qui ont marqu\u00e9 l\u2019histoire du cin\u00e9ma. <br>Pratiquement, une ellipse \u00e9l\u00e9gante (vous rappelez-vous la sc\u00e8ne sur la plage entre Burt Lancaster et Deborah Kerr dans <em>Tant qu\u2019il y aura des hommes<\/em> ?) ou une m\u00e9taphore amusante (ah, la fin de <em>la Mort aux trousses<\/em>, avec ce train s\u2019engouffrant dans un tunnel \u2014 ou la couverture qui s\u2019effondre \u00e0 la derni\u00e8re image de <em>New York-Miami<\/em>, quand Clark Gable sonne les trompettes de J\u00e9richo avant de se jeter sur Claudette Colbert) sont d\u2019une efficacit\u00e9 bien sup\u00e9rieure, que ce soit au cin\u00e9ma ou en litt\u00e9rature : \u00ab Elle renversa son cou blanc, qui se gonflait d\u2019un soupir ; et, d\u00e9faillante, tout en pleurs, avec un long fr\u00e9missement et se cachant la figure, elle s\u2019abandonna. \u00bb Et puis c\u2019en est fini de cette \u00ab baisade \u00bb, comme disait le bon Gustave, qui l\u2019inqui\u00e9tait si fort. Un blanc, le temps que l\u2019acte s\u2019accomplisse. Le moins, c\u2019est le plus.<br>Fr\u00e9d\u00e9ric Dard, qui n\u2019a jamais h\u00e9sit\u00e9 lui-m\u00eame devant le radada, mais en l\u2019explicitant de fa\u00e7on rabelaisienne, explique dans l\u2019un de ses San-Antonio que le sommet de l\u2019\u00e9rotisme, pour lui, c\u2019est Julien Sorel qui dans le noir prend la main de Mme de R\u00eanal. Ces dix doigts qui s\u2019\u00e9treignent \u2014 et rien de plus.<br><br>Je ne m\u2019attendais pas, je l\u2019avoue, \u00e0 ce qu\u2019Annie Ernaux soit en lice pour le Nobel. Il y a quatre jours, les paris allaient bon train, et les bookmakers la pla\u00e7aient quasi \u00e0 \u00e9galit\u00e9 avec Haruki Murakami. Patatras, ce fut Abdulrazak Gurnah, qui cochait quelques cases de plus dans le politiquement correct : Ernaux se contente d\u2019\u00eatre une femme, mais dans le registre de l\u2019intersectionnalit\u00e9 des luttes, Gurnah est noir, Africain et anticolonialiste. Irr\u00e9sistible. Au passage, ses \u0153uvres sont pour le moment introuvables en France, la petite maison d\u2019\u00e9dition qui le publiait a fait faillite.<br>Et j\u2019avoue qu\u2019Ernaux n\u2019est pas ma tasse de th\u00e9. Pas du point de vue litt\u00e9raire \u2014 cette \u00ab fameuse \u00ab \u00e9criture blanche \u00bb qui tend vers ce degr\u00e9 z\u00e9ro de l\u2019\u00e9criture que Barthes croyait une fiction inatteignable\u2026 Et pas du point de vue personnel, la dame ayant sign\u00e9 toutes les p\u00e9titions les plus absurdes, dans le genre intersectionnel, des derni\u00e8res ann\u00e9es. Mais cela arrive, en litt\u00e9rature, on peut ne pas aimer un \u00e9crivain, on peut m\u00eame le trouver d\u2019une b\u00eatise \u00e0 bouffer du foin et lui reconna\u00eetre un vrai talent \u2014 voire du g\u00e9nie.<br><br>Ernaux, dans Passion simple, part d\u2019un postulat (auquel le film n\u2019a rien compris) d\u2019une lumineuse \u00e9vidence : \u00eatre en passion, c\u2019est \u00eatre poss\u00e9d\u00e9 par l\u2019Autre \u2014 et donc, d\u00e9poss\u00e9d\u00e9 de soi. De la narratrice, prof de Lettres (que fut Ernaux), m\u00e8re de famille (mais ses enfants sont grands, l\u2019id\u00e9e du film de ne lui en affecter qu\u2019un, et enfant, participe de la recherche d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e de sc\u00e8nes \u00e0 faire) et quinquag\u00e9naire (l\u00e0 aussi, le film, qui met en sc\u00e8ne Laetitia Dosch, alerte quadra, a choisi de tricher) amoureuse d\u2019un homme plus jeune (mais pas le danseur professionnel transparent qu\u2019est Sergei Polunin) qui ressemble un peu \u00e0 Delon, il ne reste dans le livre qu\u2019une voix qui tente de ne pas sombrer dans la passion et cherche des traces de son aventure dans tout ce qu\u2019elle lit, d\u2019Anna Kar\u00e9nine \u00e0 la presse f\u00e9minine \u2014 d\u2019o\u00f9 l\u2019exergue emprunt\u00e9 \u00e0 Barthes : \u00ab <em>Nous deux<\/em> \u2014 le magazine \u2014 est plus obsc\u00e8ne que Sade \u00bb. Comme aurait dit Starobinski, on est en plein concernement, dans la manie de se reconna\u00eetre dans des textes qui n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 \u00e9crits pour vous.<br><br>R\u00e9duite \u00e0 n\u2019\u00eatre qu\u2019une voix \u2014 d\u2019o\u00f9 la n\u00e9cessit\u00e9 de faire court, Ernaux r\u00e8gle tout en 60 pages \u2014, la narratrice erre ainsi entre des lambeaux d\u2019elle-m\u00eame, tente de se r\u00e9unifier en s\u2019achetant de jolies choses \u00e0 porter lorsque l\u2019Autre \u2014 qui n\u2019en a cure \u2014 viendra la d\u00e9shabiller, feuillette des magazines pour midinettes parce qu\u2019elle se sent des affinit\u00e9s avec toutes les Bovary ou Kar\u00e9nine modernes, et jongle (fort bien) avec les pires lieux communs de l\u2019amour, en restant sur la cro\u00fbte sup\u00e9rieure de Nous deux et d\u2019Harlequin. Parce que la passion rend idiot \u2014 c\u2019est m\u00eame sa marque de fabrique : on peut \u00eatre amoureux et intelligent, mais la passion ravage l\u2019intellect plus s\u00fbrement qu\u2019un Alzheimer. <br><br>Mais surtout, Ernaux \u00e9vite de d\u00e9crire l\u2019amour physique. Le mot \u00ab sexe \u00bb appara\u00eet trois ou quatre fois, de fa\u00e7on d\u00e9sincarn\u00e9e (il s\u2019agit alors de celui de l\u2019Origine du monde) ou purement clinique. C\u2019est toute la diff\u00e9rence avec Christine Angot, degr\u00e9 z\u00e9ro du degr\u00e9 z\u00e9ro, qui dans <em>le March\u00e9 des amants<\/em> racontait dans le d\u00e9tail combien \u00ab Bruno \u00bb \/ Doc Gyn\u00e9co la sodomisait bien. Et alors ? Flaubert en montrant Emma tendre un nerf de b\u0153uf \u00e0 Charles, ou Mme de La Fayette d\u00e9crivant la Princesse de Cl\u00e8ves qui caresse les rubans de la canne du duc de Nemours, en disent cent fois davantage que ces romanciers ou cin\u00e9astes interrompant la narration pour que leurs personnages jouent \u00e0 la b\u00eate \u00e0 deux dos. Quand on veut \u00e9crire d\u2019amour, le moins est le plus. \u00ab Tu es\u2026 tellement tellement \u00bb, dit fort bien Yves Montand dans un sketch c\u00e9l\u00e8bre jou\u00e9 avec Simone Signoret.<br><br>Evidemment, vous pouvez inverser le m\u00e9canisme, et vous concentrer sur les sc\u00e8nes d\u2019amour physique. Primo, c\u2019est tr\u00e8s difficile si l\u2019on ne veut pas lasser le lecteur. Ensuite, cela appartient \u00e0 un autre genre : la pornographie, justement, s\u2019\u00e9crit et se montre \u2014 mais ce n\u2019\u00e9tait pas le propos d\u2019Ernaux, et malheureusement, c\u2019est un peu celui de Danielle Arbid. Beaucoup d\u2019\u00e9treintes \u2014 et encore reste-t-on \u00e0 mi-chemin de l\u2019amour physique r\u00e9el, avec gros plans, p\u00e9n\u00e9trations vari\u00e9es, contractions sphinct\u00e9riennes et d\u00e9goulinades. <br>La nouvelle (parler de roman serait exag\u00e9r\u00e9) travaille dans l\u2019hypotypose, cette capacit\u00e9 \u00e0 faire surgir des images dans la t\u00eate du lecteur sans les d\u00e9crire. Aussi bien l\u2019h\u00e9ro\u00efne est-elle elle-m\u00eame travaill\u00e9e par le m\u00e9canisme, qui imagine les \u00e9treintes de son amant avec son \u00e9pouse- \u2014 toujours sans nous en faire part, et c\u2019est heureux.<br><br>C\u2019est que l\u2019amour tend vers le silence. \u00ab Je t\u2019aime \u00bb, \u00ab je t\u2019aime aussi \u00bb \u2014 et apr\u00e8s on se tait, le g\u00e9missement et le cri sont des vari\u00e9t\u00e9s du silence. Barthes a merveilleusement expliqu\u00e9 cela dans les Fragments d\u2019un discours amoureux. Sans doute aurait-il appr\u00e9ci\u00e9 le r\u00e9cit d\u2019Ernaux, qui reste constamment en-de\u00e7\u00e0, parce que c\u2019est le seul moyen litt\u00e9raire d\u2019exprimer cet au-del\u00e0 des mots qu\u2019est la passion r\u00e9elle.<br><br>Jean-Paul Brighelli<br><br>PS. Gallimard a sans doute fait sur le film la m\u00eame analyse que moi : ils n\u2019ont pas cru bon de r\u00e9\u00e9diter le petit roman d\u2019Ernaux, que l\u2019on ne trouve que dans les soldes.<br><br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Tous les romans ne sont pas adaptables en films. 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