{"id":4199,"date":"2021-10-17T17:44:10","date_gmt":"2021-10-17T15:44:10","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=4199"},"modified":"2021-10-17T17:45:03","modified_gmt":"2021-10-17T15:45:03","slug":"de-lemprise-en-milieu-religieux-en-general-et-de-catherine-cadiere-en-particulier","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/de-lemprise-en-milieu-religieux-en-general-et-de-catherine-cadiere-en-particulier-4199","title":{"rendered":"De l\u2019emprise en milieu religieux en g\u00e9n\u00e9ral, et de Catherine Cadi\u00e8re en particulier"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-gallery columns-0 is-cropped wp-block-gallery-1 is-layout-flex wp-block-gallery-is-layout-flex\"><ul class=\"blocks-gallery-grid\"><\/ul><\/figure>\n\n\n\n<p><em>Le texte suivant a paru sur <\/em>Causeur<em> il y a quinze jours, au moment o\u00f9 la Commission Sauv\u00e9 affichait les r\u00e9sultats de son enqu\u00eate sur la p\u00e9dophilie en milieu religieux. Mais comme il touche \u00e0 une question de fond qui concerne au premier chef l\u2019\u00e9rotisme, th\u00e8me central d\u00e9sormais de Bonnet d\u2019\u00e2ne\u2026<\/em><br><br>Selon le rapport Sauv\u00e9, fruit de deux ans et demi d\u2019enqu\u00eate sur l\u2019ampleur de la p\u00e9docriminalit\u00e9 entre les ann\u00e9es 1950 et aujourd\u2019hui, 216.000 victimes d\u2019actes p\u00e9docriminels au sein de l\u2019Eglise catholique fran\u00e7aise ont \u00e9t\u00e9 recens\u00e9es. Parmi elles, un nombre non pr\u00e9cis\u00e9 \u2014 les t\u00e9moignages sont difficiles \u00e0 produire \u2014 de religieuses. \u00ab Elles sont doublement expos\u00e9es aux violences, \u00e0 la fois comme femmes et, d\u2019une certaine mani\u00e8re, comme des enfants car de par leur statut, elles sont infantilis\u00e9es par les r\u00e8gles auxquelles elles doivent se plier dans leur communaut\u00e9 \u00bb, affirme Julie Ancian, sociologue \u00e0 l\u2019INSERM qui a men\u00e9 ces travaux. \u00ab Comme pour les mineurs agress\u00e9s, il ne s\u2019agit pas que de quelques cas de \u00ab brebis galeuses \u00bb, mais de quelque chose de syst\u00e9mique \u00bb.<br><br>Rien de bien nouveau sous le soleil. Par exemple\u2026<br><br>\u00ab Eradice ne disait mot. Le P\u00e8re parcourait, avec des yeux pleins de feu, les parties qui lui servaient de perspective ; et comme il avait ses regards fix\u00e9s sur elle, j\u2019entr\u2019ou\u00efs qu\u2019il disait \u00e0 voix basse, d\u2019un ton d\u2019admiration : \u00ab Ah, la belle gorge ! Quels t\u00e9tons charmants ! \u00bb Puis il se baissait, se relevait par intervalles, en marmottant quelques versets : rien n\u2019\u00e9chappait \u00e0 sa lubricit\u00e9. Apr\u00e8s quelques minutes, il demanda \u00e0 sa p\u00e9nitente si son \u00e2me \u00e9tait entr\u00e9e en contemplation ? \u00ab Oui, mon tr\u00e8s r\u00e9v\u00e9rend P\u00e8re, dit-elle, je sens que mon esprit se d\u00e9tache de la chair, et je vous supplie de commencer le saint \u0153uvre. \u00bb \u00ab Cela suffit, reprit le P\u00e8re, votre esprit va \u00eatre content. \u00bb, Il r\u00e9cita encore quelques pri\u00e8res, et la c\u00e9r\u00e9monie commen\u00e7a par trois coups de verge, qu\u2019il lui appliqua assez l\u00e9g\u00e8rement sur le derri\u00e8re. Ces trois coups furent suivis d\u2019un verset qu\u2019il r\u00e9cita, et successivement de trois autres coups de verge un peu plus forts que les premiers. Apr\u00e8s cinq ou six versets r\u00e9cit\u00e9s et interrompus par cette sorte de diversion, quelle fut ma surprise, lorsque je vis le P\u00e8re Dirrag, d\u00e9boutonnant sa culotte, donner l\u2019essor \u00e0 un trait enflamm\u00e9 qui \u00e9tait semblable \u00e0 ce serpent fatal qui m\u2019avait attir\u00e9 les reproches de mon ancien Directeur ! Ce monstre avait acquis la longueur, la grosseur et la fermet\u00e9 pr\u00e9dites par le capucin ; il me faisait frissonner. Sa t\u00eate rubiconde paraissait menacer les fesses d\u2019Eradice ; le visage du p\u00e8re \u00e9tait tout en feu\u2026 \u00bb<br><br>On aura reconnu le style de <em>Th\u00e9r\u00e8se philosophe<\/em>, attribu\u00e9 \u2014 non sans vraisemblance \u2014 \u00e0 Boyer d\u2019Argens, ami de Voltaire, fils d\u00e9voy\u00e9 et philosophe du Pr\u00e9sident de la Cour d\u2019Aix-en-Provence qui en 1730 avait eu \u00e0 juger la t\u00e9n\u00e9breuse affaire du d\u00e9tournement de la jeune novice Catherine Cadi\u00e8re par le P\u00e8re j\u00e9suite Girard \u2014 les pseudonymes anagrammatiques du roman sont transparents.<br><br>Rappel des faits. Catherine Cadi\u00e8re a 16 ans, elle a \u00e9t\u00e9 plac\u00e9e par ses parents au couvent de Toulon comme novice, et en attendant de prononcer ses v\u0153ux, elle a les r\u00eaves et les r\u00e9actions hormonales de son \u00e2ge. Elle se confie \u00e0 son confesseur, qui l\u2019alarme fort, et sugg\u00e8re des p\u00e9nitences de plus en plus s\u00e9v\u00e8res. Constatant que les verges, durement appliqu\u00e9es, ne font qu\u2019exciter ses fantasmes (un effet d\u00e9nonc\u00e9 trente ans auparavant par l\u2019abb\u00e9 Boileau, qui expliquait que les coups de discipline sur le bas des reins attisaient les d\u00e9sirs et qu\u2019il faudrait peut-\u00eatre y renoncer ou en tout cas les mod\u00e9rer), elle s\u2019inqui\u00e8te r\u00e9ellement : le bon P\u00e8re lui propose alors de la purifier avec un morceau du \u00ab cordon de saint Fran\u00e7ois \u00bb en sa possession, introduit dans ses orifices pour en chasser les tentations diaboliques. Bref, elle se retrouve enceinte \u2014 et il la fait avorter. Deux fois. Elle va de plus en plus mal, fr\u00f4le l\u2019anorexie, il a l\u2019id\u00e9e de lui fabriquer des stigmates semblables \u00e0 ceux du Christ, aux mains, aux pieds et au c\u00f4t\u00e9, avec un peu d\u2019acide. Puis le saint homme fait courir le bruit qu\u2019une nouvelle \u00e9lue de Dieu hante le couvent. Les d\u00e9votes de la ville demandent \u00e0 la voir. Girard fait fabriquer une couronne d\u2019\u00e9pines \u2014 par un fabriquant de cages d\u2019oiseau, affirme Michelet \u2014 et la lui enfonce sur la t\u00eate \u00e0 coups de marteau \u00e0 l\u2019occasion de P\u00e2ques. Le sang ruisselle sur son visage, il y applique des carr\u00e9s de batiste qu\u2019il revend \u2014 fort cher \u2014 aux dites d\u00e9votes : on appelle cela des v\u00e9roniques, en souvenir du linge que la sainte appliqua, \u00e0 la sixi\u00e8me station, sur le visage de J\u00e9sus montant au Calvaire. Elle est sur le point de succomber \u00e0 cette avalanche de mauvais traitements quand, coup de th\u00e9\u00e2tre, sa s\u0153ur a\u00een\u00e9e, b\u00e9n\u00e9ficiaire de la dot, meurt. La voici r\u00e9cup\u00e9r\u00e9e par ses parents \u2014 qui ne s\u2019\u00e9taient m\u00eame pas donn\u00e9 la peine de la visiter depuis plus d\u2019un an. Ils la trouvent dans un \u00e9tat effroyable, la font parler et portent plainte pour viol. Conform\u00e9ment \u00e0 la l\u00e9gislation du temps, on lui applique la question \u2014 \u00e9tant entendu que dans ces affaires, la femme ment \u2014 depuis Eve et Lilith c\u2019est une longue tradition. Elle maintient ses accusations sous la torture \u2014 elle en a vu d\u2019autres. On arr\u00eate le P\u00e8re Girard. Proc\u00e8s retentissant, le tribunal h\u00e9site, la voix pr\u00e9pond\u00e9rante du Pr\u00e9sident \u2014 qui appartient lui aussi \u00e0 la Compagnie de J\u00e9sus \u2014 le fait acquitter. On l\u2019exile en Allemagne, o\u00f9 il succombe opportun\u00e9ment d\u00e8s l\u2019ann\u00e9e suivante \u00e0 un myst\u00e9rieux mal d\u2019entrailles \u2014 le m\u00eame qui tue Catherine Cadi\u00e8re rentr\u00e9e chez ses parents. Un hasard sans doute.<br>Sur ce, le fils du Pr\u00e9sident, Boyer d\u2019Argens, un garnement qui pense mal, s\u2019appuie sur les pi\u00e8ces du proc\u00e8s pour \u00e9crire cette histoire en l\u2019enrobant de fiction \u00e9rotique. Th\u00e9r\u00e8se philosophe est l\u2019un des grands succ\u00e8s licencieux du si\u00e8cle \u2014 et l\u2019un des mieux \u00e9crits, dans la foule de productions pornographiques du temps.<br><br>En 1648, pendant la Fronde, Anne d\u2019Autriche offre au coadjuteur de Paris, Jean-Fran\u00e7ois Paul de Gondi, le futur cardinal de Retz, la charge tr\u00e8s honorifique de confesseur des couvents de femmes de Paris. Notre homme, qui a \u00ab choisi le mal par dessein, ce qui est certainement le plus criminel devant Dieu, mais le plus sage devant les hommes \u00bb, explique-t-il dans ses M\u00e9moires, se demande ce qui lui vaut cet honneur, de la part d\u2019une souveraine qui le hait. Il comprend soudain que la reine compte sur un \u00e9cart de conduite de sa part \u2014 on conna\u00eet sa r\u00e9putation de coureur \u2014 en le confrontant \u00e0 ces centaines de jeunes et moins jeunes religieuses, signe que l\u2019on n\u2019ignorait rien de ce qui se passait dans le tribunal de la confession. Et au scandale qui ruinerait sa r\u00e9putation. <br>Notre bel ap\u00f4tre choisit donc de se vider les humeurs, dans la nuit qui pr\u00e9c\u00e8de ses tourn\u00e9es, dans les bras de sa ma\u00eetresse, Mlle de Chevreuse, de fa\u00e7on, explique-t-il, \u00e0 confesser en \u00e9tat de gr\u00e2ce et de sein t\u00eat\u00e9\u2026<br><br>Loin de moi l\u2019id\u00e9e de circonscrire ce genre de comportements \u00e0 l\u2019\u00e9glise catholique \u2014 m\u00eame si le c\u00e9libat forc\u00e9 des pr\u00eatres n\u2019aide gu\u00e8re \u00e0 ma\u00eetriser ses sens. La confession (de quelque nature qu\u2019elle soit) est une situation d\u2019emprise, de domination \u2014 et de confiance accord\u00e9e, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 : Freud a suffisamment expliqu\u00e9 les m\u00e9canismes de transfert et le fait que l\u2019analyste devient l\u2019objet des pulsions de son patient. La tentation est permanente, il faut \u00eatre saint Ambroise pour ne pas y c\u00e9der, et plus le milieu est clos, plus elle s\u2019exacerbe. Cela n\u2019excuse rien, l\u00e9galement parlant, mais aide \u00e0 expliquer. Surtout dans le milieu ferm\u00e9 d\u2019un couvent, o\u00f9 les d\u00e9sirs s\u2019aiguisent au gr\u00e9 des pratiques de p\u00e9nitence. <br>Le couvent des Capucines, \u00e0 Marseille, jouxtait initialement les quartiers o\u00f9 \u00e9taient enferm\u00e9s les gal\u00e9riens \u2014 au bout de l\u2019actuel Quai de la mairie. Et ces vilains gar\u00e7ons, attir\u00e9s par les nonnes en folie, faisaient le mur. De vilaines rumeurs d\u2019orgies nocturnes et de f\u0153tus enterr\u00e9s dans le jardin du couvent amen\u00e8rent les autorit\u00e9s \u00e0 d\u00e9placer les religieuses, en leur construisant un b\u00e2timent plus commode sur les pentes de la premi\u00e8re colline \u00e0 l\u2019est \u2014 l\u2019actuel lyc\u00e9e Thiers. O\u00f9 j\u2019ai offici\u00e9 ces derni\u00e8res ann\u00e9es\u2026 Honni soit qui mal y pense.<br><br>Jean-Paul Brighelli<br><br>Pour aller plus loin, consulter le r\u00e9cit que Michelet a consacr\u00e9 \u00e0 cette affaire en annexe de <em>la Sorci\u00e8re<\/em>. Mais pour un compte-rendu moins romantique et plus scientifique, lire absolument St\u00e9phane Lamotte, <em>l\u2019Affaire Girard-Cadi\u00e8re, Justice, satire et religion<\/em>, Presses Universitaires de Provence, 2016.<br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le texte suivant a paru sur Causeur il y a quinze jours, au moment o\u00f9 la Commission Sauv\u00e9 affichait les r\u00e9sultats de son enqu\u00eate sur la p\u00e9dophilie en milieu religieux. 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