{"id":420,"date":"2013-11-30T19:37:14","date_gmt":"2013-11-30T19:37:14","guid":{"rendered":"http:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=420"},"modified":"2021-04-22T18:53:05","modified_gmt":"2021-04-22T16:53:05","slug":"la-ville-dont-le-prince-est-un-rat","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/la-ville-dont-le-prince-est-un-rat-420","title":{"rendered":"La ville dont le prince est un rat"},"content":{"rendered":"<p><em>Pr\u00e9ambule et avis \u00e0 la population : une amie ch\u00e8re, qui conna\u00eet la vie et qui sait que les cons, \u00e7a ose tout, comme disait le regrett\u00e9 Audiard dans le film c\u00e9l\u00e8bre du regrett\u00e9 Lautner, me conseille de pr\u00e9ciser que dans le texte suivant, il est question de rats, juste de rats, et pas d\u2019autre chose. Que le diable patafiole les extracteurs de m\u00e9taphores !<\/em><\/p>\n<p>Vendredi 22 novembre. Le train de Paris a du retard, \u00e0 cause de la neige dans la vall\u00e9e du Rh\u00f4ne, et nous ne sommes finalement arriv\u00e9s \u00e0 Marseille qu\u2019\u00e0 minuit et demi. L\u2019air est presque doux, je ne suis pas charg\u00e9, je d\u00e9cide donc de rentrer \u00e0 pied chez moi \u2014 tout au bout du quai de Rive-Neuve, juste au niveau du th\u00e9\u00e2tre de la Cri\u00e9e.<br \/>\n\u00c0 partir de la gare Saint-Charles, la diagonale la plus courte passe par la rue de Petites Maries, qui descend tout droit vers la rue d\u2019Aix.<br \/>\nC\u2019est, je ne l\u2019ignore pas, l\u2019heure des rats.<br \/>\nLe premier, \u00e0 30 m\u00e8tres de la gare, est encore furtif, rasant les murs, disparaissant dans un soupirail. Mais dix pas plus loin, la b\u00eate qui me regarde de ses petits yeux rouges, sans ciller ni reculer, avance en territoire conquis, et me fait bien comprendre que c\u2019est moi l\u2019intrus.<br \/>\nJe suis un Marseillais aguerri, un rat ne m\u2019inqui\u00e8te pas. Je continue donc \u00e0 descendre. Mais avant d\u2019arriver au croisement avec la rue Longue des Capucins, j\u2019en ai d\u00e9j\u00e0 crois\u00e9 quatre \u2014 dans une ville d\u00e9serte. Dans ce qui est, de jour, le quartier le plus arabe de Marseille, anim\u00e9 au-del\u00e0 de l\u2019imaginable, je progresse dans une parfaite solitude. Je pourrais me raconter que je suis dans une s\u00e9quence coup\u00e9e au montage de <em>Je suis une l\u00e9gende<\/em>, o\u00f9 Charlton Heston (Will Smith dans le remake) survit seul dans un Los Angeles d\u00e9vast\u00e9 par une quelconque catastrophe famili\u00e8re au cin\u00e9ma des sixties. Les rats sont les morts-vivants des villes en faillite.<br \/>\nEt Marseille est en faillite. Marseille est une faillite.<br \/>\nAu croisement, il y a meeting. Je m\u2019arr\u00eate le temps de d\u00e9nombrer les rats qui courent, passant de l\u2019abri d\u2019un bac \u00e0 arbres sans arbres \u00e0 un autre. Une vingtaine en moins de trente secondes.<br \/>\nEt sans \u00eatre parano\u00efaque, plusieurs me d\u00e9visagent d\u2019un air tranquille, plus inqui\u00e9tant au fond qu\u2019un \u0153il agressif. Ils me fr\u00f4lent, me testent, me t\u00e2tent presque. Si jamais j\u2019avais l\u00e0 un malaise\u2026<br \/>\nQue font-ils en ces lieux ? Ma foi, ils s\u2019approprient la ville en passant par ses d\u00e9chets. Ils butinent les poubelles, rarement ramass\u00e9es. Il y a de quoi faire. Le couscous l\u00e9g\u00e8rement rance, dont parle Barthes dans son article sur Fourier, est un mets de choix pour les rongeurs impavides de la \u00ab cit\u00e9 phoc\u00e9enne \u00bb, comme disent les commentateurs sportifs.<br \/>\nQue je d\u00e9fie, au passage, de situer exactement Phoc\u00e9e sur une carte de la M\u00e9diterran\u00e9e antique \u2014 allez, c\u2019est la moderne Fo\u00e7a, tout \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019Izmir, sur la c\u00f4te turque. Evidemment, ce n\u2019\u00e9taient pas des Turcs, \u00e0 l\u2019\u00e9poque.<br \/>\nAvant d\u2019arriver chez moi, finalement, j\u2019en avais d\u00e9nombr\u00e9 une quarantaine. En quinze minutes d\u2019une marche rapide \u2014 des bribes de mistral qui d\u00e9boulaient du couloir rhodanien, avec dans l\u2019haleine des relents de frimas, n\u2019incitaient gu\u00e8re \u00e0 la promenade digestive.<\/p>\n<p>Qu\u2019est-ce que c\u2019est que cette ville ? Un stade v\u00e9lodrome avec des rats autour. La \u00ab capitale de la Culture europ\u00e9enne \u00bb pour deux mois encore. Une cit\u00e9 admirable en tous points, pourvu qu\u2019on la regarde de loin.<br \/>\nLa distance, j\u2019imagine, \u00e0 laquelle la contemplent les \u00e9lus de la ville, qui ne sont visiblement pas au courant que leur cit\u00e9, le soir (et en fait le jour aussi \u2014 le rat ne meurt jamais) est la proie des rats. Et pas le rat sympathique de <em>Ratatouille<\/em> \u2014 non, le rongeur qui amena en 1720 les tiques qui d\u00e9vast\u00e8rent la ville en lui inoculant la peste.<br \/>\nMarseille est la seule ville de France dont le centre n\u2019est pas r\u00e9habilit\u00e9. Dont le centre est colonis\u00e9 par les rats, ce qui a eu une incidence certaine sur l\u2019immobilier. R\u00eavez, amis parisiens : en plein centre ville, \u00e0 trois minutes de la gare, sur une art\u00e8re centrale (le Cours Lieutaud), une amie vient d\u2019acqu\u00e9rir un splendide appartement de 200 m2, refait \u00e0 neuf, Sept grandes pi\u00e8ces, deux salles de bain, pour 330 000 euros \u2014 le prix d\u2019un deux-pi\u00e8ces parisien moyennement bien plac\u00e9. La seule ville de France o\u00f9, \u00e0 partir de minuit, les rats sont chez eux.<br \/>\nJean-Claude Gaudin feint de l\u2019administrer depuis 1995. Quand on sait qu\u2019une rate met bas de six \u00e0 dix petits par port\u00e9e, et qu\u2019elle peut avoir six ou sept port\u00e9es par an, on calcule (mal, les grands chiffres indisposent) ce qu\u2019il est n\u00e9 de rats durant les mandats successifs de l\u2019\u00e9dile en chef de la ville fond\u00e9e par Protis \u2014 \u00e0 l\u2019\u00e9poque, il n\u2019y avait pas de rats dans l\u2019admirable calanque du Lacydon, juste une aimable princesse Gauloise du nom de Gyptis. D\u2019ailleurs, les Grecs, en bons marins, n\u2019auraient pas tol\u00e9r\u00e9 des b\u00eates susceptibles de ronger les drisses de leurs voiles. Calculez l\u2019infini, et vous approcherez.<br \/>\nLorsque je suis revenu enseigner \u00e0 Marseille, en 2008, les \u00e9boueurs se sont mis en gr\u00e8ve. Sous pr\u00e9texte que la soci\u00e9t\u00e9 qui les employait \u00e9tait priv\u00e9e, le maire n\u2019a pas lev\u00e9 le petit doigt pour mettre fin \u00e0 un conflit qui a empuanti la ville trois semaines durant. Je travaille au lyc\u00e9e Thiers, et pour rentrer chez moi, je traverse (parfois assez tard, parce que nos \u00e9l\u00e8ves nous occupent pas mal, en pr\u00e9pas) le march\u00e9 des Capucins, sis juste en dessous. L\u00e0 aussi, colonisation. Aller manger un couscous (un vrai, un d\u00e9lectable, \u00e0 la semoule d\u2019orge, par exemple au Femina, rue du Mus\u00e9e), c\u2019est entrer dans le dernier cercle de l\u2019enfer, le paradis de<em> rattus rattus<\/em> : maisons branlantes ou \u00e9croul\u00e9es, chantiers toujours en cours, ventes d\u2019objets h\u00e9t\u00e9roclites au ras du sol, d\u00e9bris alimentaires trop nombreux pour \u00eatre d\u00e9taill\u00e9s.<br \/>\nLa derni\u00e8re campagne interne du PS pour d\u00e9signer un candidat \u00e0 la candidature a n\u00e9glig\u00e9 ce point : Marseille est la ville la plus sale de France assur\u00e9ment, d\u2019Europe peut-\u00eatre \u2014 avant ou apr\u00e8s Naples, en tout cas, pas loin.<br \/>\nOn se rappelle la l\u00e9gende du joueur de fl\u00fbte de Hamelin, telle que la racontent les fr\u00e8res Grimm. L\u2019expert embauch\u00e9 pour \u00e9liminer les rats de la cit\u00e9, faute d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 pay\u00e9 par des \u00e9diles qui pr\u00e9f\u00e9raient faire bombance (et Gaudin, qui s\u2019endort r\u00e9guli\u00e8rement sur les dossiers br\u00fblants, au point de laisser son ami Claude Bertrand r\u00e9gler les d\u00e9tails de la gestion de la ville \u2014 l\u2019accessoire et l\u2019essentiel, n\u2019est pas le dernier \u00e0 lever sa fourchette dans tel petit resto situ\u00e9 pr\u00e8s du port), \u00e9limina le lendemain soir tous les enfants de la ville.<br \/>\n\u00c7a n\u2019arrivera pas ici : les enfants de Marseille s\u2019\u00e9liminent tout seuls.<br \/>\nCe n\u2019est pas d\u2019un Menucci que nous avons besoin (lui aussi ne d\u00e9teste pas manger, comme en t\u00e9moigne son impressionnant volume), mais d\u2019un joueur de fl\u00fbte. D\u2019une personnalit\u00e9 qui fasse sortir Marseille du Moyen Age moderne o\u00f9 elle se compla\u00eet par la faute d\u2019\u00e9lus tous plus incapables les uns que les autres. Des cit\u00e9s comparables en importance (Lyon) ou en localisation sudiste (Toulon ou Nice) sont impeccables. J\u2019\u00e9tais il y a huit jours \u00e0 Montpellier, pour l\u2019expo Diderot et ses peintres du mus\u00e9e Fabre (\u00e0 voir). Georges Fr\u00e8che et son successeur n\u2019ont jamais transig\u00e9 sur l\u2019hygi\u00e8ne, et le centre-ville, aux ruelles plus \u00e9troites encore que celles du Panier, est un exemple de propret\u00e9.<br \/>\nAlors oui, j\u2019appelle de mes v\u0153ux, dans l\u2019ancienne cit\u00e9 de Pyth\u00e9as (cherchez, bande de paresseux !), l\u2019\u00e9lection d\u2019un grand d\u00e9ratiseur. Que l\u2019on puisse rentrer chez soi sans se heurter aux hordes furtives des rongeurs \u2014 ou bien nous r\u00e9colterons, un de ces soirs, la peste.<\/p>\n<p>Jean-Paul Brighelli<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pr\u00e9ambule et avis \u00e0 la population : une amie ch\u00e8re, qui conna\u00eet la vie et qui sait que les cons, \u00e7a ose tout, comme disait le regrett\u00e9 Audiard dans le film c\u00e9l\u00e8bre du regrett\u00e9 Lautner, me conseille de pr\u00e9ciser que dans le texte suivant, il est question de rats, juste de rats, et pas d\u2019autre [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":6,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":{"0":"post-420","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","6":"category-non-classe"},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/420","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/users\/6"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=420"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/420\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=420"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=420"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=420"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}