{"id":4209,"date":"2021-11-22T08:33:31","date_gmt":"2021-11-22T07:33:31","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=4209"},"modified":"2021-11-22T08:33:32","modified_gmt":"2021-11-22T07:33:32","slug":"lamartine-nest-pas-toujours-celui-que-vous-pensez","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/lamartine-nest-pas-toujours-celui-que-vous-pensez-4209","title":{"rendered":"Lamartine n\u2019est pas (toujours) celui que vous pensez"},"content":{"rendered":"\n<p>\u00ab \u00ab Les meubles que vous voyez ici, nous dit notre h\u00f4te, sont vivants ; tous vont marcher au moindre signe \u00bb : Minski fait ce signe, et la table s\u2019avance ; elle \u00e9tait dans un coin de la salle, elle vient se placer au milieu ; cinq fauteuils se rangent \u00e9galement autour ; deux lustres descendent du plafond, et planent au milieu de la table ! \u00ab Cette m\u00e9canique est simple \u00bb, dit le g\u00e9ant, en nous faisant observer de pr\u00e8s la composition de ces meubles. \u00ab Vous voyez que cette table, ces lustres, ces fauteuils, ne sont compos\u00e9s que de groupes de filles, artistement arrang\u00e9s ; mes plats vont se placer tout chauds sur les reins de ces cr\u00e9atures ; mes bougies sont enfonc\u00e9es dans leurs cons ; et mon derri\u00e8re ainsi que les v\u00f4tres, en se nichant dans ces fauteuils, vont \u00eatre appuy\u00e9s sur les doux visages ou les blancs t\u00e9tons de ces demoiselles ; c\u2019est pour cela que je vous prie de vous trousser, mesdames, et vous, messieurs, de vous d\u00e9culotter, afin que, d\u2019apr\u00e8s les paroles de l\u2019\u00c9criture, la chair puisse reposer sur la chair. \u00bb \u00bb<br><br>On a reconnu, bien s\u00fbr, un passage c\u00e9l\u00e8bre de l\u2019<em>Histoire de Juliette<\/em>, o\u00f9 Sade confronte ses belles voyageuses \u00e0 \u00ab l\u2019ogre des Apennins \u00bb, Minski, dont la d\u00e9coration et les meubles sont constitu\u00e9s de femmes nues sans cesse mouvantes. Rien que de tr\u00e8s courant chez le Divin marquis, et le proph\u00e8te invoqu\u00e9 \u00e0 la derni\u00e8re ligne est J\u00e9r\u00e9mie : seuls les ath\u00e9es connaissent la Bible sur le bout des doigts, si je puis dire.<br>Ce que l\u2019on attend moins, en revanche, c\u2019est l\u2019usage que Lamartine, une quarantaine d\u2019ann\u00e9es plus tard, fait de ce texte dans la Dixi\u00e8me vision de <em>la Chute d\u2019un ange<\/em> :<br><br>\u00ab Par des \u00eatres vivants l\u2019impie architecture<br>Pour enivrer les yeux rempla\u00e7ait la sculpture.<br>D\u2019une colonne \u00e0 l\u2019autre en ornements humains<br>Des enfants suspendus se tenant par les mains,<br>Et de plis gracieux arquant leurs membres souples,<br>En guirlandes de corps enla\u00e7aient leurs beaux couples.<br>Au lieu de chapiteaux, d\u2019autres enfants group\u00e9s<br>Semblaient porter le ciel sur leurs dos attroup\u00e9s,<br>Et sous la rude acanthe accroupis dans leurs niches,<br>Cariatides en chair, ils bordaient les corniches.<br>Sur la frise mouvante en foule circulait<br>Un long groupe que l\u2019art m\u00ealait et d\u00e9m\u00ealait ;<br>Femmes, enfants, guerriers, combats, amours obsc\u00e8nes,<br>Changeaient leur attitude et variaient leurs sc\u00e8nes ;<br>D\u2019un long fleuve de vie intarissable cours<br>Disparaissant sans cesse et renaissant toujours.<br>Muets comme le marbre, ils glissaient comme l\u2019ombre :<br>Leur ondulation multipliait leur nombre ;<br>Rapetiss\u00e9s \u00e0 l\u2019\u0153il par leur \u00e9loignement,<br>\u00c0 peine voyait-on leur l\u00e9ger mouvement.<br>On e\u00fbt dit, \u00e0 les voir animer cette frise,<br>Entre l\u2019\u00eatre et la mort la mati\u00e8re ind\u00e9cise,<br>Sous l\u2019art surnaturel d\u2019un magique pouvoir,<br>Avant de vivre encor forc\u00e9e \u00e0 se mouvoir.<br><br>\u00ab Autour du f\u00fbt poli des colonnes de marbre<br>Comme le lierre en fleur autour du corps d\u2019un arbre,<br>Qui s\u2019enlace et serpente, et de n\u0153uds festonn\u00e9s<br>Cache la rude \u00e9corce aux regards \u00e9tonn\u00e9s,<br>Des spirales en chair, de jeunes formes nues<br>S\u2019\u00e9levaient de la base et montaient jusqu\u2019aux nues.<br>Leurs bras de la colonne embrassaient tout le tronc.<br>L\u2019une pla\u00e7ait ses pieds o\u00f9 l\u2019autre avait le front :<br>Leurs membres suspendus, leurs mains entrelac\u00e9es,<br>Par l\u2019effort sur leurs dos leurs t\u00eates renvers\u00e9es,<br>Sur le granit poli leurs muscles se tordant,<br>De leurs beaux fronts en pleurs leurs longs cheveux pendant,<br>Ce gracieux chaos de corps et de visages,<br>Ce ravissant amas de formes de tous \u00e2ges,<br>Qui de chaque colonne enla\u00e7ant le pourtour,<br>Et de chair palpitante en brodait le contour,<br>Trompaient l\u2019\u0153il \u00e9bloui par l\u2019inf\u00e2me artifice,<br>Et faisaient ressembler le magique \u00e9difice<br>Au temple de la vie, o\u00f9 tous les blocs mouvants<br>Seraient b\u00e2tis de chair avec des murs vivants !\u2026<br><br>\u00ab Pour mieux idol\u00e2trer tous les sens assouvis,<br>\u00c0 des fronts de seize ans de longs cheveux ravis,<br>Comme au cygne habill\u00e9 de ses plumes nouvelles<br>Pour amollir sa couche on moissonne les ailes,<br>Et tress\u00e9s chauds encore en doux tissus soyeux,<br>S\u2019\u00e9tendaient en tapis sous les membres des dieux !<br>Duvets voluptueux, toisons de jeunes filles<br>Que d\u2019odorantes fleurs on brodait aux aiguilles ;<br>Et qui gardaient encor dans l\u2019odeur et les plis<br>L\u2019empreinte et le contour de beaux cous assouplis.<br>Sur ces tendres toisons couchant leurs membres rudes,<br>Ils \u00e9taient accoud\u00e9s en molles attitudes.<br>Pour soutenir leur dos ou butter leurs genoux,<br>Ni si\u00e8ges, ni carreaux, ni lits, ni coussins mous<br>N\u2019avaient \u00e9t\u00e9 jug\u00e9s dignes de leur mollesse<br>Et du seul corps humain la vivante souplesse<br>Pouvait, en se pliant \u00e0 leurs moindres efforts,<br>Pr\u00eater sa complaisance aux mouvements du corps.<br>Des esclaves form\u00e9s \u00e0 cet usage indigne,<br>Et changeant d\u2019attitude au geste, au moindre signe,<br>Hommes, femmes, couch\u00e9s sur la natte autour d\u2019eux,<br>Offraient leur blanche \u00e9paule \u00e0 leurs membres hideux.<br>Dans ces coussins de chair ils enfon\u00e7aient sans crainte<br>Leurs coudes dont un corps meurtri gardait l\u2019empreinte ;<br>Sous le poids colossal de son ma\u00eetre \u00e9touffant,<br>Leur flanc lourd sous sa masse \u00e9crasait un enfant.<br>Leurs pieds chauds reposaient entre des mains d\u2019ivoire ;<br>Et de fra\u00eeches beaut\u00e9s aux \u00e9paules de moire,<br>Sous leur nuque de fer glissant leur beau cou rond,<br>Supportaient ces Titans qui renversaient leur front.<br>De ces monstres humains les insolents caprices<br>Pliaient ainsi la vie \u00e0 leurs plus vils services.<br>Au lieu de bois et d\u2019or sous leurs brutales mains,<br>Ils sentaient leur pouvoir dans ces meubles humains ;<br>Et la douce chaleur de la peau sous leur membre,<br>Plus suave au contact que l\u2019ivoire ou que l\u2019ambre,<br>Communiquant au corps sa ti\u00e8de impression,<br>Leur donnait un plaisir \u00e0 chaque inflexion.<br><br>Pardon d\u2019avoir cit\u00e9 si longuement un texte si scabreux. Mais m\u00eame quand on pisse de l\u2019alexandrin avec facilit\u00e9, consacrer plus de quatre-vingt vers \u00e0 la description d\u2019un tel fantasme est significatif.<br>Significatif de quoi, justement ? <br>Quinze jours apr\u00e8s la parution du po\u00e8me, M\u00e9rim\u00e9e \u00e9crit \u00e0 son ami Saulcy : \u00ab Lamartine a soulev\u00e9 contre lui toutes les sucr\u00e9es en d\u00e9votion et en vertu : elles disent que la Chute d\u2019un ange est la traduction en vers de Justine. Lisez l\u2019orgie des g\u00e9ants, ou plut\u00f4t, puisque vous \u00eates seul, ne la lisez pas, car c\u2019est un morceau qui ne se lit que d\u2019une seule main. \u00bb (1)<br><br>Evidemment, on n\u2019attendait pas l\u2019amant transi d\u2019Elvire \u00e0 pareille f\u00eate charnelle. Lorsque le po\u00e8te du \u00ab\u00a0Lac\u00a0\u00bb se demandait dans les <em>M\u00e9ditations<\/em> \u00ab Objets inanim\u00e9s, avez-vous donc une \u00e2me ? \u00bb, qui se serait dout\u00e9 qu\u2019effectivement, ils en ont une \u2014 si tant est que des \u00eatres de chair et de sang aient une \u00e2me, et immortelle de surcro\u00eet.<br>Ce que Lamartine avoue ici avec candeur et ostentation, c\u2019est qu\u2019au c\u0153ur du sentimentalisme le plus b\u00e9at se nichent les fant\u00f4mes ou les fantasmes les plus inattendus. Que le sentiment n\u2019emp\u00eache pas les \u00e9treintes compliqu\u00e9es, et que les convictions les mieux \u00e9tablies font bon m\u00e9nage avec des d\u00e9sirs inavouables. Pour avoir fr\u00e9quent\u00e9 bon nombre de f\u00e9ministes convaincues, et avoir constat\u00e9 que certaines s\u2019adonnaient \u00e0 des \u00e9treintes antiphysiques, comme on disait au XVIIIe, et \u00e0 des plaisirs masochistes, je regarde avec un amusement certain les graffitis des jusqu\u2019auboutistes de la \u00ab sororit\u00e9 \u00bb, qui professaient hier qu\u2019une femme a besoin d\u2019un homme comme un poisson d\u2019une bicyclette, et affirment aujourd\u2019hui que \u00ab l\u2019h\u00e9t\u00e9ro sexualit\u00e9 est au patriarcat ce que la roue est \u00e0 la bicyclette \u00bb. Ce qui se passe dans les alc\u00f4ves ou les encoignures de portes n\u2019est pas forc\u00e9ment conforme aux diktats id\u00e9ologiques.<br>Et quelle importance ? Il faut \u00eatre singuli\u00e8rement born\u00e9 ou id\u00e9ologue pour pr\u00e9tendre \u00e0 toute force accorder ses d\u00e9sirs \u00e0 ses discours. A l\u2019horizontale la <em>policitical correctness<\/em> ne r\u00e9siste pas dix secondes au d\u00e9sir, qui est un plus grand ma\u00eetre que les bonnes intentions. A moins que l\u2019on ait rompu avec la volupt\u00e9 \u2014 mais qui est r\u00e9ellement un petit saint ? \u2014, ou que l\u2019on appartienne \u00e0 ces 30% de gens que le sexe n\u2019int\u00e9resse pas le moins du monde, et qui voudraient faire de leur chastet\u00e9 le principe de toute relation humaine.<br>Les wokistes ont bonne mine \u00e0 vouloir contrarier la nature humaine, et \u00e0 nier l\u2019inconscient. Lorsque Dasha Zhukova, en 2014, publia sur le site du magazine russe <em>Buro 24\/7 <\/em>un clich\u00e9 la repr\u00e9sentant assise sur une femme noire attach\u00e9e \u2014 un objet produit par Bjarne Melgaard et inspir\u00e9 de ceux imagin\u00e9s par Allen Jones en 1969, ann\u00e9e \u00e9rotique \u2014, elle provoqua un toll\u00e9 \u2014 acte sexiste, parangon du racisme ordinaire, etc. D\u2019autant que la photo \u00e9tait diffus\u00e9e le jour du Martin Luther King Day, o\u00f9 les d\u00e9vots de l\u2019antiracisme ne tol\u00e8rent aucune d\u00e9viation. Mais comme dit Martine dans le M\u00e9decin malgr\u00e9 lui : \u00ab Et s\u2019il me pla\u00eet \u00e0 moi d\u2019\u00eatre battue ? \u00bb Moli\u00e8re, et les Classiques en g\u00e9n\u00e9ral, en savaient plus long sur la psychologie des profondeurs que tous les wokistes r\u00e9unis, ceux qui se gargarisent de la grande victoire obtenue sur les forces du Mal par l\u2019arriv\u00e9e dans le Robert du pronom factice \u00ab iel \u00bb \u2014 et qui en priv\u00e9 s\u2019adonnent \u00e0 des jeux compliqu\u00e9s.<br>J\u2019en dirai davantage prochainement sur Sade, dont le seul tort fut de n\u2019avoir pas de surmoi bien construit, de sorte qu\u2019il vivait au plus pr\u00e8s de ses d\u00e9sirs. Comme dit Dolmanc\u00e9 \u00e0 la fin. De la Philosophie dans le boudoir : \u00ab je ne mange Jamais mieux, Je ne dors jamais plus en paix, que quand je me suis suffisamment souill\u00e9 dans le jour de ce que les sots appellent des crimes. \u00bb<br><br>Jean-Paul Brighelli<br><br>(1) Pour les amateurs de curiosa litt\u00e9raires, je signale l\u2019excellent ouvrage de Jean-Marie Goulemot, Ces livres qu\u2019on ne lit que d\u2019une main \u2014 une \u00e9tude tr\u00e8s s\u00e9rieuse de la litt\u00e9rature libertine du XVIIIe si\u00e8cle \u2014 j\u2019y reviendrai.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab \u00ab Les meubles que vous voyez ici, nous dit notre h\u00f4te, sont vivants ; tous vont marcher au moindre signe \u00bb : Minski fait ce signe, et la table s\u2019avance ; elle \u00e9tait dans un coin de la salle, elle vient se placer au milieu ; cinq fauteuils se rangent \u00e9galement autour ; deux [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":6,"featured_media":4214,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[2602,2601,2600,2593,2592,2595,2598,363,2589],"class_list":{"0":"post-4209","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","5":"has-post-thumbnail","7":"category-non-classe","8":"tag-allen-jones","9":"tag-bjarne-melgaard","10":"tag-dasha-zhukova","11":"tag-la-chute-dun-ange","12":"tag-lamartine","13":"tag-minski","14":"tag-objets-vivants","15":"tag-sade","16":"tag-wokisme"},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4209","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/users\/6"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=4209"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4209\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/media\/4214"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=4209"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=4209"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=4209"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}