{"id":4255,"date":"2022-02-11T16:51:24","date_gmt":"2022-02-11T15:51:24","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=4255"},"modified":"2022-02-14T06:01:01","modified_gmt":"2022-02-14T05:01:01","slug":"mise-a-nue","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/mise-a-nue-4255","title":{"rendered":"Mise \u00e0 nue"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Julie Le Brun peinte \u00e0 12 ans par sa m\u00e8re, Elisabeth Vig\u00e9e-Lebrun<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Paulina \u00e9tait nue.<br>\u00ab Etre nue c\u2019est \u00eatre absolue enfin\u2026 La nudit\u00e9 c\u2019est le charme, l\u2019enfance, ou encore la guerre. Je vais lui faire la guerre merveilleusement douce et flanc \u00e0 flanc. Je vais le conqu\u00e9rir : toi par moi et moi par toi. Elle regarde l\u2019ennemi, il est beau, l\u2019homme nue est une chose si une qu\u2019elle en tremble\u2026 \u00bb<br>Je relis en ce moment <em>Paulina 1880<\/em>, le tr\u00e8s beau roman en 119 courts chapitres de Pierre Jean Jouve (1925). Les lignes qui pr\u00e9c\u00e8dent sont au d\u00e9but du chapitre 51 \u2014 et pour vous r\u00e9sumer bri\u00e8vement l\u2019intrigue, la tr\u00e8s jeune, tr\u00e8s pure et tr\u00e8s d\u00e9vote Paulina est tomb\u00e9e amoureuse du beau Michele, mari\u00e9e \u00e0 une femme languissante et absente. <br>\u00c7a ne finira pas bien pour Michele. Mais ce n\u2019est pas la question du jour, qui est la nudit\u00e9 dans l\u2019amour.<br><br>Dans l\u2019amour et pas sous la douche. Pas chez le m\u00e9decin. Pas sur le joli coussin de satin sur lequel on vous a pos\u00e9, b\u00e9b\u00e9, pour vous photographier. La phrase \u00ab La nudit\u00e9 c\u2019est le charme, l\u2019enfance \u00bb m\u2019interpelle : y a-t-il quelque chose de moins \u00e9rotique que l\u2019enfance nue \u2014 \u00e0 part pour les p\u00e9dophiles, mais je ne mange pas de ce pain-l\u00e0 ?<br>Quant \u00e0 la m\u00e9taphore (us\u00e9e) de l\u2019amour et de la guerre, elle m\u2019\u00e9voque invinciblement ces images de guerriers nus prenant des poses avantageuses dans les tableaux pompiers du XIXe si\u00e8cle, qui sont tous plus ou moins des d\u00e9clinaisons du <em>L\u00e9onidas aux Thermopyles<\/em> de David, o\u00f9 le fourreau de l\u2019\u00e9p\u00e9e cache ing\u00e9nieusement la virilit\u00e9 sans doute avantageuse du h\u00e9ros.<br><br>L\u2019\u00e9rotisme a besoin du v\u00eatement. Rappelez-vous \u00ab le Sylphe \u00bb de Val\u00e9ry : \u00ab \u2026 Le temps d\u2019un sein nu \/ Entre deux chemises \u00bb \u2014 o\u00f9 le passage \u00e0 la ligne entre deux vers donne au regard le temps de s\u2019intercaler dans l\u2019interstice. Comme disait Barthes : \u00ab L&rsquo;endroit le plus \u00e9rotique d&rsquo;un corps n&rsquo;est-il pas l\u00e0 o\u00f9 le v\u00eatement b\u00e2ille ? C&rsquo;est l&rsquo;intermittence qui est \u00e9rotique : celle de la peau qui scintille entre deux pi\u00e8ces ; c&rsquo;est le scintillement m\u00eame qui s\u00e9duit ou encore : la mise en sc\u00e8ne d&rsquo;une apparition \/disparition. \u00bb Et une \u00e9paule sur laquelle feint de glisser la bretelle d&rsquo;un soutien-gorge est bien plus attirante que la chair nue, qui n&rsquo;est soudain plus qu&rsquo;os et muscles \u2014 anatomie.<br>Rien de plus \u00e9prouvant, pour l\u2019imagination qui est quand m\u00eame la plus grande pourvoyeuse du d\u00e9sir, que la mise \u00e0 nu des amants. Qui n\u2019a pas ressenti le ridicule d\u2019un homme \u00f4tant ses chaussettes ? Sortir de sa culotte est si disgracieux que bien des femmes op\u00e8rent cet ultime abandon sous la couette, pour ne pas exposer au regard de l\u2019Autre ce moment forc\u00e9ment malhabile, forc\u00e9ment disgracieux.<br><br>Les peintres et les vrais amoureux l\u2019ont bien compris. Il y a dans la nudit\u00e9 totale quelque chose de clinique qui d\u00e9courage le d\u00e9sir. Mais une jupe qui laisse deviner la courbe qui m\u00e8ne \u00e0 l&rsquo;ombre, un chemisier \u00e9chancr\u00e9 qui se gonfle d\u00e9j\u00e0 d\u2019un soupir, la contrainte d\u2019un bustier qui met en valeur la taille et la poitrine, voil\u00e0 les ustensiles dont Eros a besoin pour stimuler ses r\u00eaves. Si bien qu\u2019aux V\u00e9nus alanguies qui depuis Le Titien hantent les cimaises, je pr\u00e9f\u00e8re les cr\u00e9atures encore un peu v\u00eatues, en instance de d\u00e9voilement \u2014 mais pas encore, pas tout de suite, pas tout \u00e0 fait. Ce qui est beau dans la V\u00e9nus de Milo, c\u2019est ce linge suspendu aux hanches par miracle, comme si le sculpteur avait arr\u00eat\u00e9 dans le marbre l\u2019instant d\u2019avant, la nudit\u00e9 en instance mais pas encore \u00e9tablie. <br><br>M\u00eame suspens dans l\u2019admirable <em>Cruche bris\u00e9e<\/em> de Greuze : la jeune fille qui ne l\u2019est plus vraiment (d\u2019o\u00f9 le titre, et la cruche \u00e9br\u00e9ch\u00e9e qui pend \u00e0 son bras) ram\u00e8ne le tissu de sa robe sur son giron, un sein adolescent s\u2019\u00e9chappe \u00e0 demi du corsage, le regard fascin\u00e9 se perd dans la contemplation du pinceau que brandit hardiment le peintre devant elle\u2026<br><br>Il en existe une version par Bouguereau, qui bien entendu \u2014 Second Empire oblige \u2014 a rhabill\u00e9 compl\u00e8tement la jeune fille, et rat\u00e9 l\u2019\u00e9v\u00e9nement.<br><br>Il n\u2019y a gu\u00e8re que la V\u00e9rit\u00e9 pour s\u2019exposer d\u2019embl\u00e9e \u00e0 nu \u2014 par exemple dans le tableau de G\u00e9r\u00f4me. Mais comme disait L\u00e9o Ferr\u00e9, \u00ab la v\u00e9rit\u00e9, c\u2019est d\u00e9gueulasse. \u00bb<br><br>Qui ne voit que ces corps en instance de d\u00e9voilement sont la m\u00e9taphore la plus aboutie du Texte, tel qu\u2019il se pr\u00e9sente au regard du lecteur avant que l\u2019analyse technique ne le mette \u00e0 nu. \u00ab Expliquer \u00bb, c\u2019est \u00e9tymologiquement \u00ab d\u00e9plier \u00bb \u2014 \u00f4ter les voiles, les \u00ab gazes \u00bb, dit Sade, dont l\u2019auteur a pris soin de couvrir son texte. De l\u2019enrober, au sens propre, de lui mettre une robe de figures de style qui camouflera le sens litt\u00e9ral \u2014 et qui, le camouflant, l\u2019exhibe, comme le corsage entreb\u00e2ill\u00e9. Expliquer, c\u2019est permettre au regard d\u2019aller de plus en plus dans l\u2019intimit\u00e9 des phrases, jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il n\u2019y ait plus rien \u00e0 \u00ab d\u00e9couvrir \u00bb \u2014 vous voyez bien que la langue elle-m\u00eame le dit : la d\u00e9couverte proc\u00e8de de la mise \u00e0 nu progressive du sens.<br>Progressive, et non brutalement jet\u00e9e en p\u00e2ture au regard. Le texte pornographique dit les choses cr\u00fbment : <br>\u00ab Elle se d\u00e9shabilla. Le prince fit comme elle. Ils furent nus en m\u00eame temps et, tandis qu\u2019Alexine gisait p\u00e2m\u00e9e sur le lit, ils purent admirer leurs corps r\u00e9ciproquement. Le gros cul de Culculine se balan\u00e7ait d\u00e9licieusement sous une taille tr\u00e8s fine et les grosses couilles de Mony se gonflaient sous un \u00e9norme vit dont Culculine s\u2019empara. \u00ab Mets-le lui, dit-elle, tu me le feras apr\u00e8s. \u00bb Le prince approcha son membre du con entr\u2019ouvert d\u2019Alexine qui tressaillit \u00e0 cette approche : \u00ab Tu me tues ! \u00bb cria-t-elle. Mais le vit p\u00e9n\u00e9tra jusqu\u2019aux couilles et ressortit pour rentrer comme un piston. \u00bb<br>C\u2019est dans <em>les Onze mille verges<\/em>, o\u00f9 Apollinaire appelle une chatte un con. Quelle que soit mon admiration pour le po\u00e8te d\u2019<em>Alcools<\/em>, je crois que je pr\u00e9f\u00e8re l\u2019\u00e9rotisme des <em>Liaisons<\/em>. Dans la lettre XCVI, o\u00f9 il raconte le d\u00e9pucelage de l\u2019innocente C\u00e9cile, Valmont explique qu\u2019il ne s\u2019est pas press\u00e9 de conclure, alors m\u00eame qu\u2019il \u00e9tait ma\u00eetre de la place : \u00ab J\u2019ai pris go\u00fbt aux lenteurs \u00bb, dit-il fort bien. \u00ab Une fois s\u00fbr d&rsquo;arriver, pourquoi tant presser le voyage ? \u00bb<br><br>Le v\u00eatement est l\u2019ultime fronti\u00e8re. Il faut \u00eatre barbare pour forcer la douane, alors qu\u2019un peu de temps et de douceur non seulement am\u00e8ne l\u2019Autre \u00e0 se rendre, mais excite en nous l\u2019envie de con \/ qu\u00e9rir.<br><br>Jean-Paul Brighelli<br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Julie Le Brun peinte \u00e0 12 ans par sa m\u00e8re, Elisabeth Vig\u00e9e-Lebrun \u00ab Paulina \u00e9tait nue.\u00ab Etre nue c\u2019est \u00eatre absolue enfin\u2026 La nudit\u00e9 c\u2019est le charme, l\u2019enfance, ou encore la guerre. 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