{"id":4264,"date":"2022-02-20T06:34:52","date_gmt":"2022-02-20T05:34:52","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=4264"},"modified":"2022-02-20T06:34:52","modified_gmt":"2022-02-20T05:34:52","slug":"de-la-proxemie-amoureuse-en-temps-de-covid","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/de-la-proxemie-amoureuse-en-temps-de-covid-4264","title":{"rendered":"De la prox\u00e9mie amoureuse en temps de Covid"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Banc du jardin du ch\u00e2teau de Chaumont<br><br><br><br>\u00ab Les amoureux qui s\u2019b\u00e9cottent sur les bancs publics\u2026 \u00bb<br>\u2026 qu\u2019il chantait, le Georges. Eh bien c\u2019est fini : d\u00e9sormais, et depuis deux ans (deux ans, \u00e0 l\u2019\u00e9chelle de l\u2019amour, c\u2019est deux si\u00e8cles), les amoureux et les autres doivent garder leurs distances. Ah, ce n\u2019est pas bien pratique.<br><br>En 1966, Edward T. Hall expliquait les r\u00e8gles de la prox\u00e9mie dans <em>la Dimension cach\u00e9e<\/em> : la distance entre deux (ou plusieurs) personnes en interaction en dit long sur l\u2019\u00e9tat de leurs relations. Elle dit si cette interaction est faible ou forte, si la relation est professionnelle, amicale ou amoureuse, et si ce qui se joue l\u00e0 est communication ou communion. C\u2019est ce qui reste en nous de purement animal : les r\u00e8gles inflexibles de la prox\u00e9mie sont observ\u00e9es de pr\u00e8s par les \u00e9thologues, qui vous expliquent que les mouettes sur une rambarde sont assez group\u00e9es pour faire effet de masse, mais assez distantes pour s\u2019envoler d\u2019un coup sans toucher l\u2019aile de l\u2019autre. C\u2019est globalement ce qui fait que vous vous parlez (en Occident) \u00e0 70-80 cm de distance, tant que le sentiment n\u2019entre pas en jeu. Et comme je l\u2019expliquais \u00e0 mes \u00e9l\u00e8ves, \u00ab observez les couples dans la cour, vous saurez tout de suite lesquels sont d\u00e9j\u00e0 pass\u00e9s \u00e0 l\u2019acte, et ceux qui n\u2019en sont qu\u2019aux premiers pas. \u00bb<br>Et d\u2019analyser alors le moment fort connu du <em>Rouge et le Noir<\/em>, o\u00f9 Julien Sorel saisit la main de Mme de R\u00eanal. Un passage que Fr\u00e9d\u00e9ric Dard, qui pourtant en avait \u00e9crit d\u2019autres, tenait pour le sommet de l\u2019\u00e9rotisme. <br>C\u2019est en deux temps. \u00c0 la fin du chapitre 8 de la Premi\u00e8re partie, le contact se fait involontairement :<br><br>\u00ab Les grandes chaleurs arriv\u00e8rent. On prit l\u2019habitude de passer les soir\u00e9es sous un immense tilleul \u00e0 quelques pas de la maison. L\u2019obscurit\u00e9 y \u00e9tait profonde. Un soir, Julien parlait avec action, il jouissait avec d\u00e9lices du plaisir de bien parler et \u00e0 des femmes jeunes ; en gesticulant, il toucha la main de madame de R\u00eanal qui \u00e9tait appuy\u00e9e sur le dos d\u2019une de ces chaises de bois peint que l\u2019on place dans les jardins.<br>Cette main se retira bien vite ; mais Julien pensa qu\u2019il \u00e9tait de son devoir d\u2019obtenir que l\u2019on ne retir\u00e2t pas cette main quand il la touchait. \u00bb<br><br>Et donc d\u00e8s le lendemain soir :<br><br>\u00ab On s\u2019assit enfin, madame de R\u00eanal \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de Julien, et madame Derville pr\u00e8s de son amie. Pr\u00e9occup\u00e9 de ce qu\u2019il allait tenter, Julien ne trouvait rien \u00e0 dire. La conversation languissait.<br>Serai-je aussi tremblant et malheureux au premier duel qui me viendra ? se dit Julien ; car il avait trop de m\u00e9fiance et de lui et des autres, pour ne pas voir l\u2019\u00e9tat de son \u00e2me.<br>Dans sa mortelle angoisse, tous les dangers lui eussent sembl\u00e9 pr\u00e9f\u00e9rables. Que de fois ne d\u00e9sira-t-il pas voir survenir \u00e0 madame de R\u00eanal quelque affaire qui l\u2019oblige\u00e2t de rentrer \u00e0 la maison et de quitter le jardin ! La violence que Julien \u00e9tait oblig\u00e9 de se faire, \u00e9tait trop forte pour que sa voix ne f\u00fbt pas profond\u00e9ment alt\u00e9r\u00e9e ; bient\u00f4t la voix de madame de R\u00eanal devint tremblante aussi, mais Julien ne s\u2019en aper\u00e7ut point. L\u2019affreux combat que le devoir livrait \u00e0 la timidit\u00e9 \u00e9tait trop p\u00e9nible, pour qu\u2019il f\u00fbt en \u00e9tat de rien observer hors lui-m\u00eame. Neuf heures trois quarts venaient de sonner \u00e0 l\u2019horloge du ch\u00e2teau, sans qu\u2019il e\u00fbt encore rien os\u00e9. Julien, indign\u00e9 de sa l\u00e2chet\u00e9, se dit : Au moment pr\u00e9cis o\u00f9 dix heures sonneront, j\u2019ex\u00e9cuterai ce que, pendant toute la journ\u00e9e, je me suis promis de faire ce soir, ou je monterai chez moi me br\u00fbler la cervelle.<br>Apr\u00e8s un dernier moment d\u2019attente et d\u2019anxi\u00e9t\u00e9, pendant lequel l\u2019exc\u00e8s de l\u2019\u00e9motion mettait Julien comme hors de lui, dix heures sonn\u00e8rent \u00e0 l\u2019horloge qui \u00e9tait au-dessus de sa t\u00eate. Chaque coup de cette cloche fatale retentissait dans sa poitrine, et y causait comme un mouvement physique.<br>Enfin, comme le dernier coup de dix heures retentissait encore, il \u00e9tendit la main, et prit celle de madame de R\u00eanal, qui la retira aussit\u00f4t. Julien, sans trop savoir ce qu\u2019il faisait, la saisit de nouveau. Quoique bien \u00e9mu lui-m\u00eame, il fut frapp\u00e9 de la froideur glaciale de la main qu\u2019il prenait ; il la serrait avec une force convulsive ; on fit un dernier effort pour la lui \u00f4ter, mais enfin cette main lui resta.<br>Son \u00e2me fut inond\u00e9e de bonheur, non qu\u2019il aim\u00e2t madame de R\u00eanal, mais un affreux supplice venait de cesser. \u00bb<br><br>Quoi ! s\u2019\u00e9crient les imb\u00e9ciles. Juste la main ?<br>Ben oui. Apr\u00e8s tout \u00ab donner sa main \u00bb devant Monsieur le Maire, c\u2019est consentir \u00e0 donner tout le reste. La parfaite m\u00e9tonymie.<br><br>Dans le courant des ann\u00e9es 70-80, on a modernis\u00e9 les salles de cin\u00e9ma \u2014 et en particulier, on a sensiblement modifi\u00e9 la largeur des accoudoirs entre les si\u00e8ges, afin de m\u00e9nager au bout un espace apte \u00e0 recevoir un gros gobelet de cornflakes. Mais cette vis\u00e9e mercantile a eu des effets gigantesques dans le domaine de l\u2019\u00e9rotisme \u2014 l\u2019\u00e9rotisme de type stendhalien, bien s\u00fbr, il n\u2019est pas question de se laisser aller \u00e0 bouche que veux-tu : cette chronique n\u2019est pas une pipe.<br><br>D\u00e9monstration. Albert et Albertine, qui commencent \u00e0 peine \u00e0 se fr\u00e9quenter, vont au cin\u00e9ma. Les bras d\u00e9sormais peuvent se poser l\u2019un et l\u2019autre est garant de la distance.  sur l\u2019accoudoir, ils se fr\u00f4lent mais le tissu est garant de la permanence de la distance. Le probl\u00e8me d\u2019Albert, qui du coup rate les trois-quarts du film, c\u2019est d\u2019effleurer de son petit doigt le petit doigt d\u2019Albertine \u2014 et m\u00eame d\u2019oser prendre sa main. Tout est l\u00e0, dans le franchissement fatal des deux derniers centim\u00e8tres. Le petit doigt accord\u00e9, Albertine peut se laisser aller \u00e0 poser sa t\u00eate sur l\u2019\u00e9paule d\u2019Albert \u2014 qui ne voit plus le dernier quart du film, obs\u00e9d\u00e9 qu\u2019il est d\u2019une \u00e9rection majuscule.<br><br>Dor\u00e9navant, Albert et Albertine, quand ils s\u2019assi\u00e9ront sur un banc, se laisseront aller \u00e0 s\u2019\u00e9treindre et \u00e0 ne faire qu\u2019un \u2014 et tout a commenc\u00e9 par le petit doigt dans la grande salle du Capitole, sur la Canebi\u00e8re, vers 1967.<br><br>\u00ab Quand la sainte famille machin croise sur son chemin deux de ces malappris<br>Elle leur d\u00e9coche hardiment des propos venimeux<br>N&#8217;emp\u00eache que toute la famille<br>Le p\u00e8re, la m\u00e8re, la fille, le fils, le Saint Esprit<br>Voudrait bien de temps en temps pouvoir s&rsquo;conduire comme eux\u2026 \u00bb<br><br>chantait donc Brassens. Mais ce n\u2019est plus la sainte famille machin qui leur fait les gros yeux : c\u2019est le docteur V\u00e9ran.<br>Au tout d\u00e9but de la pand\u00e9mie, <a href=\"https:\/\/www.marianne.net\/agora\/humeurs\/l-amour-au-temps-du-coronavirus\">j\u2019avais pronostiqu\u00e9<\/a> une baisse sensible des \u00e9changes amoureux \u2014 puisqu\u2019aussi bien ils \u00e9taient d\u00e9courag\u00e9s, voire interdits, et que le confinement ne laissait pas une marge suffisante pour extravaser les sentiments. Un m\u00e8tre de distance, quand on s\u2019aime,  c\u2019est un million de kilom\u00e8tres. L\u2019amour vit d\u2019abolitions des distances \u2014 et le gouvernement a cherch\u00e9 par tous les moyens \u00e0 emp\u00eacher les effusions. Libido z\u00e9ro. <br>Quant aux \u00e9changes d\u2019humeurs liquides, n\u2019y pensons m\u00eame pas. Un baiser, dit Cyrano, c\u2019est une fa\u00e7on de se respirer, aux bords des l\u00e8vres l\u2019\u00e2me \u2014 mais voici que les docteurs Knock qui ont pris le pouvoir ont interdit de se fr\u00e9quenter \u00e0 moins d\u2019un m\u00e8tre, ont impos\u00e9 dans les salles de cin\u00e9ma des distances incommensurables \u2014 un fauteuil vide \u2014 et ont ordonn\u00e9 le port du masque qui fait ressembler les amoureux du monde entier <a href=\"https:\/\/www.tdg.ch\/le-baiser-masque-des-amants-de-magritte-673737543045\">aux deux amants de Magritte<\/a>.<br>Aux interdits moraux, que l\u2019amour se pla\u00eet \u00e0 transgresser, sont venus s\u2019ajouter depuis deux ans des interdits sanitaires, dont le non-respect entra\u00eene \u00e0 chaque fois une amende de 135 euros. L\u2019amour libre des ann\u00e9es 1960 est devenu l\u2019amour entrav\u00e9 du bon docteur V\u00e9ran.<br><br>Evidemment, les vrais amoureux se moquent des contraintes gouvernementales. Mais que l\u2019id\u00e9e ait pu germer dans les t\u00eates creuses du \u00ab Conseil de d\u00e9fense sanitaire \u00bb (et il faut prendre \u00ab d\u00e9fense \u00bb au sens restrictif) en dit long sur la <em>libido dominandi<\/em>, l\u2019instinct de pouvoir, de ces gens-l\u00e0, qui veulent, comme Knock, s\u2019ins\u00e9rer dans les chambres \u00e0 coucher et r\u00e9guler les \u00e9treintes. Rappelons que ce sont les m\u00eames qui conseillaient, pour No\u00ebl, de faire manger Papy et Mamie \u00e0 la cuisine \u2014 dans leur int\u00e9r\u00eat. Brisons dix si\u00e8cles d\u2019amour courtois, d\u2019amour-passion, d\u2019amour fou, pour \u00e9viter que les services d\u2019urgence soient d\u00e9bord\u00e9s.<br><br>Et les services psychiatriques, apr\u00e8s deux ans de dictature sanitaire, ils ne le sont pas satur\u00e9s ? \u00ab La pand\u00e9mie de coronavirus aura un impact \u00ab \u00e0 long terme \u00bb sur la sant\u00e9 mentale des populations, a averti jeudi 22 juillet [2021] l&rsquo;Organisation mondiale de la sant\u00e9 (OMS), \u00e0 l&rsquo;occasion d&rsquo;une r\u00e9union \u00e0 Ath\u00e8nes de ministres et responsables de la Sant\u00e9 \u00bb, <a href=\"https:\/\/www.lefigaro.fr\/sciences\/covid-19-la-pandemie-aura-un-impact-a-long-terme-sur-la-sante-mentale-alerte-l-oms-20210722\">\u00e9crivait cet \u00e9t\u00e9 <em>le Figaro<\/em><\/a>. On s\u2019en serait dout\u00e9, et Albert et Albertine, condamn\u00e9s \u00e0 ne plus s\u2019aimer que de loin et d\u2019une seule main \u2014 la leur \u2014, sont encore somm\u00e9s de se tenir \u00e0 distance sur les bancs publics. Bah, un m\u00e8tre, cela permet de s\u2019aimer du bout des doigts \u2014 comme au cin\u00e9ma.<br><br>S\u2019il n\u2019y avait pas dix mille raisons de ha\u00efr ces gens-l\u00e0, leur volont\u00e9 de r\u00e9gir les sentiments humains suffirait \u00e0 les condamner devant le tribunal de l\u2019Histoire \u2014 ou aux prochaines pr\u00e9sidentielles. En cinquante ans nous sommes pass\u00e9s de l\u2019amour libre \u00e0 l\u2019amour en visio-conf\u00e9rence. Et je ne suis pas s\u00fbr que ce soit un progr\u00e8s de l\u2019esprit humain.<br><br>Jean-Paul Brighelli<br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Banc du jardin du ch\u00e2teau de Chaumont \u00ab Les amoureux qui s\u2019b\u00e9cottent sur les bancs publics\u2026 \u00bb\u2026 qu\u2019il chantait, le Georges. Eh bien c\u2019est fini : d\u00e9sormais, et depuis deux ans (deux ans, \u00e0 l\u2019\u00e9chelle de l\u2019amour, c\u2019est deux si\u00e8cles), les amoureux et les autres doivent garder leurs distances. Ah, ce n\u2019est pas bien pratique. 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