{"id":427,"date":"2013-12-15T18:12:59","date_gmt":"2013-12-15T18:12:59","guid":{"rendered":"http:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=427"},"modified":"2021-04-22T18:53:05","modified_gmt":"2021-04-22T16:53:05","slug":"de-la-culture-des-navets-en-general-et-des-sciences-sociales-et-de-la-vie-dadele-en-particulier","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/de-la-culture-des-navets-en-general-et-des-sciences-sociales-et-de-la-vie-dadele-en-particulier-427","title":{"rendered":"De la culture des navets en g\u00e9n\u00e9ral et des Sciences sociales (et de la Vie d\u2019Ad\u00e8le) en particulier"},"content":{"rendered":"<p>\u00c0 l\u2019instigation d&rsquo;\u00e9l\u00e8ves \u00e0 qui l\u2019on avait absolument recommand\u00e9, pour des raisons p\u00e9dagogiques, d\u2019aller voir <em>la Vie d\u2019Ad\u00e8le<\/em>, j\u2019ai donc visionn\u00e9 le film d\u2019Abdellatif Kechiche. Palme d\u2019or du dernier Festival de Cannes.<br \/>\n170 mn. C\u2019est long. C\u2019est tr\u00e8s long. C\u2019est m\u00eame interminable.<br \/>\n\u00c7a ne l\u2019est pas quand il s\u2019agit du <em>Gu\u00e9pard<\/em> (205mn \u2014 Palme d\u2019or 1963), d\u2019<em>Apocalypse now<\/em> ou du <em>Tambour<\/em> (respectivement 221 et 162 mn, Palmes ex-aequo 1979). Mais n&rsquo;est pas utilement long qui veut\u2026<br \/>\nC\u2019est un film de cul (si, si, et ceux qui vous disent qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un documentaire sur les valeurs gustatives de l\u2019hu\u00eetre et des spaghetti bolognaise mentent \u2014 j\u2019y reviendrai).<br \/>\nCe ne serait pas grave s\u2019il s\u2019agissait de <em>Blow up<\/em> (Palme d\u2019or 1967), de <em>All that jazz<\/em> (ah, le chef d\u2019\u0153uvre de Bob Fosse, prim\u00e9 en 1980) ou de <em>la Le\u00e7on de piano<\/em> (1993), trois films qui savent ce que <em>baiser<\/em> veut dire, et qui le disent bien.<br \/>\nC\u2019est un film \u00ab social \u00bb, avec toutes les caract\u00e9ristiques techniques \u2014 pseudo-r\u00e9alisme, cam\u00e9ra port\u00e9e, jeu approximatif de tous les seconds r\u00f4les \u2014 du genre.<br \/>\n\u00c7a ne me g\u00eanerait pas si <em>la Vie d\u2019Ad\u00e8le<\/em> avait, dans le genre social, la force de <em>l\u2019Affaire Mattei<\/em> (1972) ou de<em> l\u2019Homme de fer<\/em> (Wajda, 1981).<br \/>\nMais depuis qu\u2019il a prim\u00e9 <em>Entre les mur<\/em>s, dont j\u2019ai eu l\u2019occasion de dire ici m\u00eame tout le bien que j\u2019en pensais (http:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/entre-les-murs,00166), le Festival de Cannes n\u2019est plus une r\u00e9f\u00e9rence.<br \/>\nOu il est comme le p\u00e9dagogisme : une boussole qui indique constamment le Sud.<\/p>\n<p><em>La Vie d\u2019Ad\u00e8le<\/em> un film fait par un Franco-Tunisien. \u00c7a ne devrait avoir aucune importance \u2014 nous avons tous salu\u00e9 en son temps la Palme donn\u00e9e \u00e0 <em>Chronique des ann\u00e9es de braise<\/em>, de Lakhdar-Hamina. Mais dans les \u00e9loges forc\u00e9s accord\u00e9s par une certaine presse bien-pensante, j\u2019entends rugir le politiquement correct. Je l\u2019entends m\u00eame dans le silence m\u00e9diatique sur le conflit entre Kechiche et la CGT du Spectacle \u2014 le metteur en sc\u00e8ne ayant accabl\u00e9 l\u2019\u00e9quipe technique sous les heures sup non pay\u00e9es (http:\/\/www.lemonde.fr\/festival-de-cannes\/article\/2013\/05\/24\/des-techniciens-racontent-le-tournage-de-la-vie-d-adele_3417150_766360.html), dans un milieu o\u00f9 l\u2019exploitation est pourtant la r\u00e8gle. Je l\u2019entends aussi dans le silence g\u00ean\u00e9 qui a accompagn\u00e9 les r\u00e9v\u00e9lations des deux actrices principales sur le harc\u00e8lement auquel les a soumises le g\u00e9nie de Tunis (http:\/\/www.independent.co.uk\/arts-entertainment\/films\/features\/blue-is-the-warmest-colour-actresses-on-their-lesbian-sex-scenes-we-felt-like-prostitutes-8856909.html). Ce ne sont pas toutes les jeunes femmes qui disent qu\u2019elles se sont senties souill\u00e9es comme des prostitu\u00e9es\u2026<br \/>\nC\u2019est une Palme de discrimination positive, je ne vois pas d\u2019autre explication.<br \/>\nKechiche d\u2019ailleurs, ardemment soutenu par la pens\u00e9e unique telle qu\u2019elle s\u2019exprime sur Rue89, enthousiaste d\u00e8s la premi\u00e8re heure (ont-ils regard\u00e9 les deux suivantes ?), n\u2019admet pas, en autocrate qu\u2019il est apparemment, et en parano\u00efaque affirm\u00e9, la moindre contestation. Le <em>Huffington Post<\/em>\u00a0(http:\/\/www.huffingtonpost.fr\/2013\/10\/08\/la-vie-dadele-polemique-kechiche-seydoux_n_4064588.html)s\u2019est amus\u00e9 des emballements hargneux de cet autocrate au petit pied. Franchement, invoquer la lutte des classes pour justifier sa violence, ce serait comique si \u00e7a ne t\u00e9moignait pas d\u2019une distorsion gravissime des valeurs. Un r\u00e9alisateur peut-il tout se permettre, d\u00e8s lors qu\u2019il est franco-tunisien ?<br \/>\nN\u2019est pas Maurice Pialat qui veut\u2026<\/p>\n<p>La lutte des classes, parlons-en.<br \/>\nEliminons d\u2019abord ce qui a fait pol\u00e9mique aupr\u00e8s de la presse bien-pensante :<em> la Vie d\u2019Ad\u00e8le<\/em> n\u2019est pas un film lesbien \u2014 mais alors, pas du tout (http:\/\/www.lefigaro.fr\/cinema\/2013\/11\/12\/03002-20131112ARTFIG00357&#8211;la-vie-d-adele-les-scenes-de-sexe-jugees-ridicules-par-les-lesbiennes.php). C\u2019est une suite de sc\u00e8nes d\u2019\u00e9changes lesbiens jou\u00e9es par deux h\u00e9t\u00e9rosexuelles et film\u00e9es par un Grand M\u00e2le Dominant \u2014 autant aller sur des sites pornos sp\u00e9cialis\u00e9s : \u00ab Pushing her tongue deep inside \u00bb, sur RedTube, cela vous a une autre gueule que \u00ab la Vie d\u2019Ad\u00e8le \u00bb. Pour un h\u00e9t\u00e9ro.<br \/>\nLe choix d\u2019une prise de vue constamment ext\u00e9rieure aux personnages est d\u2019ailleurs r\u00e9v\u00e9lateur du voyeurisme touche-pipi de Kechiche et de ceux qui l\u2019encensent.<br \/>\nLes lesbiennes que je connais se sont \u00e9tonn\u00e9es de la tr\u00e8s tr\u00e8s longue s\u00e9quence de kamasutra lesbien d\u00e8s le premier contact (alors que ce qui pr\u00e9c\u00e9dait, les \u00e9mois, les reculades, les effleurements, n\u2019\u00e9tait pas d\u00e9pourvu d\u2019int\u00e9r\u00eat). L\u2019absence d\u2019h\u00e9sitation. La r\u00e9citation, en quelque sorte, d\u2019exercices gymnastiques. L\u2019amour se r\u00e9duit-il \u00e0 une feuille de rose ?<\/p>\n<p>Ajoutez \u00e0 cela que si vous imaginez un couple d&rsquo;h\u00e9t\u00e9ros \u00e0 la place des deux h\u00e9ro\u00efnes, le film se r\u00e9v\u00e8le \u00eatre ce qu&rsquo;il est : un entassement sans int\u00e9r\u00eat de sc\u00e8nes plus ou moins hard, <em>l&rsquo;Amant<\/em> en pire. Et je ne croyais pas possible de faire pire que <em>l&rsquo;Amant<\/em>.<br \/>\nSans compter que le r\u00e9alisateur croit compenser la pornographie (au sens propre) du film par un romantisme de bazar \u2014 Ad\u00e8le contemplant le soleil \u00e0 travers les feuilles des arbres, cela rappelle furieusement Emma (Bovary\u2026) trouvant dans le m\u00eame plan un pr\u00e9texte pour coucher avec Rodolphe dans la campagne humide : \u00ab\u00a0Le soleil horizontal, passant entre les branches, lui \u00e9blouissait les yeux. \u00c7\u00e0 et l\u00e0, tout autour d&rsquo;elle, dans les feuilles ou par terre, des taches lumineuses tremblaient, comme si des colibris, en volant, eussent \u00e9parpill\u00e9 leurs plumes. Le silence \u00e9tait partout\u00a0; quelque chose de doux semblait sortir des arbres\u2026\u00a0\u00bb Sauf que Flaubert y met une ironie sauvage, montre justement comment on succombe \u00e0 un clich\u00e9 \u2014 et que le film de Kechiche est bourr\u00e9 de clich\u00e9s ins\u00e9r\u00e9s l\u00e0 pour faire joli. Ou parce qu\u2019il y croit.<br \/>\nLe \u00ab joli \u00bb est d\u2019ailleurs la caract\u00e9ristique de ce film pour bobos et midinettes. Elles sont mignonnes, elles n\u2019ont pas un poil de cellulite, elles ont la perfection que conf\u00e8rent automatiquement les clairs-obscurs, bref, c\u2019est l\u2019\u00e9rotisme du papier glac\u00e9. Rien de vraiment charnel l\u00e0-dedans.<br \/>\nReste l\u2019aspect \u00ab social \u00bb. Emma aime les hu\u00eetres (elle insiste lourdement pour bien nous faire comprendre ce qu\u2019elle y boit, au point que le spectateur se demande quelle pudeur soudaine a emp\u00each\u00e9 Kechiche de lui faire aimer les moules) et Ad\u00e8le les spaghettis bolognaise \u2014 oui, et alors ? La lutte des classes r\u00e9duite \u00e0 un conflit gastronomique, \u00e7a me semble un peu court. On pouvait mieux attendre d\u2019un film situ\u00e9 dans le Nord de la France, dans des zones sans emploi ni esp\u00e9rance \u2014 mais nous n\u2019en saurons rien : la g\u00e9ographie, ici, est purement d\u00e9corative.<br \/>\nC\u2019est cet aspect, para\u00eet-il, qui a incit\u00e9 un prof de Sciences Economiques et Sociales de mes connaissances \u00e0 conseiller (imposer serait presque plus juste) le film \u00e0 ses \u00e9l\u00e8ves. C\u2019est de la sociologie comme certains en font aujourd\u2019hui : un exemple, tirez-en les conclusions g\u00e9n\u00e9rales. \u00c0 ce niveau, n\u2019importe qui est sociologue.<br \/>\nPour bien faire \u00ab social \u00bb (mais n\u2019est pas Ken Loach qui veut), Kechiche filme avec la cam\u00e9ra sur l\u2019\u00e9paule \u2014 un truc d\u00e9j\u00e0 utilis\u00e9 dans <em>l\u2019Esquive<\/em>, et qui donne mal au c\u0153ur en trois minutes. Comme dans <em>l\u2019Esquive<\/em>, o\u00f9 des adolescents inaudibles \u00e2nonnaient le Jeu de l\u2019amour et du hasard, \u00e7a commence par du Marivaux \u2014 quinze lignes de <em>la Vie de Marianne<\/em>, le seul moment r\u00e9ellement glamour du film. Pour tenir le choc, encore aurait-il fallu que le reste du dialogue f\u00fbt \u00e0 la hauteur. Mais bon, n\u2019est pas Michel Deville qui veut : revoyez donc <em>Rapha\u00ebl ou le d\u00e9bauch\u00e9<\/em>, \u00e7a vous rafra\u00eechira l\u2019haleine et les tympans apr\u00e8s<em> la Vie d\u2019Ad\u00e8le<\/em>.<br \/>\nNe soyons pas absolument n\u00e9gatif : un vrai metteur en sc\u00e8ne tirera le meilleur d\u2019Ad\u00e8le Exarchopoulos, qui a du talent. Mais un vrai producteur ne fera rien avec Abdellatif Kechiche, qui croit avoir du talent. Comme le r\u00e9sumait assez bien <em>le Figaro (http:\/\/www.lefigaro.fr\/cinema\/2013\/10\/08\/03002-20131008ARTFIG00010&#8211;la-vie-d-adele-le-zele-du-desir.php)<\/em>, il lui a manqu\u00e9 un Selznick (le producteur d\u2019<em>Autant en emporte le vent<\/em>) pour l\u2019obliger \u00e0 tenir le cap, et \u00e0 couper une heure et demie de son film.<br \/>\nQuant aux Sciences sociales\u2026 Ma foi, pour ce qui est de la lutte des classes, autant retourner voir <em>la Part des anges<\/em>, qui est un vrai film \u2014 o\u00f9 le whisky hors d\u2019\u00e2ge est un marqueur bien plus \u00e9vident que les spaghettis bolognaise. Pour les amours lesbiennes, autant en revenir \u00e0 <em>Mulholland Drive<\/em>, o\u00f9 les corps font sens. Pour le r\u00e9alisme social, autant revoir <em>\u00c0 nos amours<\/em>, o\u00f9 Pialat d\u00e9couvrait pour nous Sandrine Bonnaire. Et pour les chroniques saignantes sur le Nord de la France, voir <em>L\u2019humanit\u00e9<\/em>, de Bruno Dumont \u2014 Grand Prix \u00e0 Cannes en 1999, l\u2019ann\u00e9e o\u00f9 avait triomph\u00e9 <em>Rosetta<\/em>, autre vrai film social comme on les aime.<br \/>\nPeut-\u00eatre pourrait-on ins\u00e9rer un petit cours de cin\u00e9ma dans la formation des profs de SES ? Mais je ne veux pas les mettre tous dans le m\u00eame sac : il en est qui ne s\u2019aventureraient pas \u00e0 proposer un film nul en exemple \u00e0 des \u00e9l\u00e8ves qui ne lui ont rien fait. Mais il en est d\u2019autres, les pauvres, qui s\u2019enthousiasment sur trois fois rien. D\u00e9faut de culture ? Mais qu\u2019ils poussent des \u00e9l\u00e8ves \u00e0 partager leurs enthousiasmes adolescents, cela ne s\u2019apparente-t-il pas \u00e0 de la manipulation ?<\/p>\n<p>Jean-Paul Brighelli<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c0 l\u2019instigation d&rsquo;\u00e9l\u00e8ves \u00e0 qui l\u2019on avait absolument recommand\u00e9, pour des raisons p\u00e9dagogiques, d\u2019aller voir la Vie d\u2019Ad\u00e8le, j\u2019ai donc visionn\u00e9 le film d\u2019Abdellatif Kechiche. Palme d\u2019or du dernier Festival de Cannes. 170 mn. C\u2019est long. C\u2019est tr\u00e8s long. 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