{"id":4270,"date":"2022-03-05T17:18:40","date_gmt":"2022-03-05T16:18:40","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=4270"},"modified":"2022-03-05T17:18:40","modified_gmt":"2022-03-05T16:18:40","slug":"transports-en-commun","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/transports-en-commun-4270","title":{"rendered":"Transports en commun"},"content":{"rendered":"\n<p>Dans un film \u00e0 sketches hilarant de 1973, <em>Sessomatto<\/em> (<em>le Sexe fou<\/em>), Dino Risi met en sc\u00e8ne deux jeunes mari\u00e9s (Giancarlo Giannini et Laura Antonelli, ah, lLaura Antonelli) qui ne parviennent pas \u00e0 concr\u00e9tiser leur passion durant leur voyage de noces \u00e0 Venise. Ils d\u00e9couvrent qu\u2019\u00e0 la suite d\u2019un trauma d\u2019enfance et d\u2019exp\u00e9riences d\u2019amours \u00e0 la sauvette dans divers modes de transport inconfortables, l&rsquo;\u00e9poux ne peut avoir d\u2019\u00e9rection que dans un lieu qui bouge et qui secoue (<em>in english<\/em> : \u00ab Shake me, baby ! \u00bb). Ils parviennent \u00e0 se mettre \u00e0 l\u2019unisson dans l\u2019ascenseur de leur immeuble, en appuyant sans cesse vers le bas puis vers le haut, tandis qu\u2019elle pousse des cris enamour\u00e9s.<br><br>Les modes de transport ont \u00e9volu\u00e9 au fil des si\u00e8cles, mais leurs effets sur des organismes sensibles restent les m\u00eames.<br>Bien entendu, il faut encore remonter \u00e0 Flaubert. Dans le premier chapitre de la troisi\u00e8me partie de <em>Madame Bovary<\/em>, Emma et L\u00e9on s\u2019enlacent dans un fiacre \u2014 et le rus\u00e9 Normand, au lieu de nous montrer l\u2019\u00e9treinte difficile au milieu des froufrous de la robe et des jupons, s\u2019obstine \u00e0 nous d\u00e9crire l\u2019errance de la voiture, qui comme le furet (cette chanson qui explora la premi\u00e8re la contrep\u00e8terie classique cur\u00e9 \/ fourrer, en se moquant de l&rsquo;abb\u00e9 Dubois \u2014 dont on fait les pipes) est pass\u00e9e par ici et repasse par l\u00e0 :<br><br>\u00ab La lourde machine se mit en route.<br>Elle descendit la rue Grand-Pont, traversa la place des Arts, le quai Napol\u00e9on, le pont Neuf et s\u2019arr\u00eata court devant la statue de Pierre Corneille.<br>\u2014 Continuez ! fit une voix qui sortait de l\u2019int\u00e9rieur.<br>La voiture repartit, et, se laissant, d\u00e8s le carrefour La Fayette, emporter par la descente, elle entra au grand galop dans la gare du chemin de fer.<br>\u2014 Non, tout droit ! cria la m\u00eame voix.<br>Le fiacre sortit des grilles, et bient\u00f4t, arriv\u00e9 sur le Cours, trotta doucement, au milieu des grands ormes. Le cocher s\u2019essuya le front, mit son chapeau de cuir entre ses jambes et poussa la voiture en dehors des contre-all\u00e9es, au bord de l\u2019eau, pr\u00e8s du gazon.<br>Elle alla le long de la rivi\u00e8re, sur le chemin de halage pav\u00e9 de cailloux secs, et, longtemps, du c\u00f4t\u00e9 d\u2019Oyssel, au-del\u00e0 des \u00eeles.<br>Mais tout \u00e0 coup, elle s\u2019\u00e9lan\u00e7a d\u2019un bond \u00e0 travers Quatremares, Sotteville, la Grande-Chauss\u00e9e, la rue d\u2019Elbeuf, et fit sa troisi\u00e8me halte devant le jardin des plantes.<br>\u2014 Marchez donc ! s\u2019\u00e9cria la voix plus furieusement.<br>Et aussit\u00f4t, reprenant sa course, elle passa par Saint-Sever, par le quai des Curandiers, par le quai aux Meules, encore une fois par le pont, par la place du Champ-de-Mars et derri\u00e8re les jardins de l\u2019h\u00f4pital, o\u00f9 des vieillards en veste noire se prom\u00e8nent au soleil, le long d\u2019une terrasse toute verdie par des lierres. Elle remonta le boulevard Bouvreuil, parcourut le boulevard Cauchoise, puis tout le Mont-Riboudet jusqu\u2019\u00e0 la c\u00f4te de Deville.<br>Elle revint ; et alors, sans parti pris ni direction, au hasard, elle vagabonda. On la vit \u00e0 Saint-Pol, \u00e0 Lescure, au mont Gargan, \u00e0 la Rouge-Mare, et place du Gaillardbois ; rue Maladrerie, rue Dinanderie, devant Saint-Romain, Saint-Vivien, Saint-Maclou, Saint-Nicaise, \u2014 devant la Douane, \u2014 \u00e0 la basse Vieille-Tour, aux Trois-Pipes et au Cimeti\u00e8re monumental. De temps \u00e0 autre, le cocher sur son si\u00e8ge jetait aux cabarets des regards d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s. Il ne comprenait pas quelle fureur de la locomotion poussait ces individus \u00e0 ne vouloir point s\u2019arr\u00eater. Il essayait quelquefois, et aussit\u00f4t il entendait derri\u00e8re lui partir des exclamations de col\u00e8re. Alors il cinglait de plus belle ses deux rosses tout en sueur, mais sans prendre garde aux cahots, accrochant par-ci par-l\u00e0, ne s\u2019en souciant, d\u00e9moralis\u00e9, et presque pleurant de soif, de fatigue et de tristesse. \u00bb<br><br>\u00c0 nous d\u2019imaginer, dans cette g\u00e9ographie hagarde des environs de Rouen, la gymnastique des deux amants. J\u2019ai bien dit \u00ab imaginer \u00bb, la d\u00e9crire serait hors de propos, et forc\u00e9ment limitatif. C&rsquo;est cela, la beaut\u00e9 de l&rsquo;hypotypose. <br>Maupassant, le disciple pr\u00e9f\u00e9r\u00e9, est moins discret, trente ans plus tard :<br><br>\u00ab Et Duroy se trouva seul avec Mme de Marelle dans un fiacre qui roulait.<br>Il la sentait contre lui, si pr\u00e8s, enferm\u00e9e avec lui dans cette bo\u00eete noire, qu\u2019\u00e9clairaient brusquement, pendant un instant, les becs de gaz des trottoirs. Il sentait, \u00e0 travers sa manche, la chaleur de son \u00e9paule, et il ne trouvait rien \u00e0 lui dire, absolument rien, ayant l\u2019esprit paralys\u00e9 par le d\u00e9sir imp\u00e9rieux de la saisir dans ses bras. \u00ab Si j\u2019osais, que ferait-elle ? \u00bb pensait-il. Et le souvenir de toutes les polissonneries chuchot\u00e9es pendant le d\u00eener l\u2019enhardissait, mais la peur du scandale le retenait en m\u00eame temps.<br>Elle ne disait rien non plus, immobile, enfonc\u00e9e en son coin. Il e\u00fbt pens\u00e9 qu\u2019elle dormait s\u2019il n\u2019avait vu briller ses yeux chaque fois qu\u2019un rayon de lumi\u00e8re p\u00e9n\u00e9trait dans la voiture.<br>\u00ab Que pensait-elle ? \u00bb Il sentait fort bien qu\u2019il ne fallait point parler, qu\u2019un mot, un seul mot, rompant le silence, emporterait ses chances ; mais l\u2019audace lui manquait, l\u2019audace de l\u2019action brusque et brutale.<br>Tout \u00e0 coup il sentit remuer son pied. Elle avait fait un mouvement, un mouvement sec, nerveux, d\u2019impatience ou d\u2019appel peut-\u00eatre. Ce geste, presque insensible, lui fit courir, de la t\u00eate aux pieds, un grand frisson sur la peau, et se tournant vivement, il se jeta sur elle, cherchant la bouche avec ses l\u00e8vres et la chair nue avec ses mains.<br>Elle jeta un cri, un petit cri, voulut se dresser, se d\u00e9battre, le repousser ; puis elle c\u00e9da, comme si la force lui e\u00fbt manqu\u00e9 pour r\u00e9sister plus longtemps. \u00bb (Bel-Ami, I, 5)<br><br>Cette s\u00e9quence de pr\u00e9dation est peut-\u00eatre la source d\u2019une sc\u00e8ne parall\u00e8le, quoique plus mi\u00e8vre et moins hardie, dans <em>Un amour de Swann <\/em>\u2014 pardon pour la longueur du passage, mais Proust, vous savez, fait rarement dans la concision :<br><br>\u00ab Il monta avec elle dans la voiture qu&rsquo;elle avait et dit \u00e0 la sienne de suivre.<br>Elle tenait \u00e0 la main un bouquet de catleyas et Swann vit, sous sa fanchon de dentelle, qu&rsquo;elle avait dans les cheveux des fleurs de cette m\u00eame orchid\u00e9e attach\u00e9es \u00e0 une aigrette en plumes de cygne. Elle \u00e9tait habill\u00e9e, sous sa mantille, d&rsquo;un flot de velours noir qui, par un rattrap\u00e9 oblique, d\u00e9couvrait en un large triangle le bas d&rsquo;une jupe de faille blanche et laissait voir un empi\u00e8cement, \u00e9galement de faille blanche, \u00e0 l&rsquo;ouverture du corsage d\u00e9collet\u00e9, o\u00f9 \u00e9taient enfonc\u00e9es d&rsquo;autres fleurs de catleyas. Elle \u00e9tait \u00e0 peine remise de la frayeur que Swann lui avait caus\u00e9e quand un obstacle fit faire un \u00e9cart au cheval. Ils furent vivement d\u00e9plac\u00e9s, elle avait jet\u00e9 un cri et restait toute palpitante, sans respiration.<br>&#8211; \u00ab Ce n&rsquo;est rien, lui dit-il, n&rsquo;ayez pas peur. \u00bb<br>Et il la tenait par l&rsquo;\u00e9paule, l&rsquo;appuyant contre lui pour la maintenir ; puis il lui dit :<br>&#8211; \u00ab Surtout, ne me parlez pas, ne me r\u00e9pondez que par signes pour ne pas vous essouffler encore davantage. Cela ne vous g\u00eane pas que je remette droites les fleurs de votre corsage qui ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9plac\u00e9es par le choc ? J&rsquo;ai peur que vous ne les perdiez, je voudrais les enfoncer un peu. \u00bb<br>Elle, qui n&rsquo;avait pas \u00e9t\u00e9 habitu\u00e9e \u00e0 voir les hommes faire tant de fa\u00e7ons avec elle, dit en souriant :<br>&#8211; \u00ab Non, pas du tout, \u00e7a ne me g\u00eane pas. \u00bb<br>Mais lui, intimid\u00e9 par sa r\u00e9ponse, peut-\u00eatre aussi pour avoir l&rsquo;air d&rsquo;avoir \u00e9t\u00e9 sinc\u00e8re quand il avait pris ce pr\u00e9texte, ou m\u00eame commen\u00e7ant d\u00e9j\u00e0 \u00e0 croire qu&rsquo;il l&rsquo;avait \u00e9t\u00e9, s&rsquo;\u00e9cria :<br>&#8211; \u00ab Oh ! Non, surtout, ne parlez pas, vous allez encore vous essouffler, vous pouvez bien me r\u00e9pondre par gestes, je vous comprendrai bien. Sinc\u00e8rement je ne vous g\u00eane pas ? Voyez, il y a un peu&#8230; Je pense que c&rsquo;est du pollen qui s&rsquo;est r\u00e9pandu sur vous ; vous permettez que je l&rsquo;essuie avec ma main ? Je ne vais pas trop fort, je ne suis pas trop brutal ? Je vous chatouille peut-\u00eatre un peu ? Mais c&rsquo;est que je ne voudrais pas toucher le velours de la robe pour ne pas le friper. Mais, voyez-vous, il \u00e9tait vraiment n\u00e9cessaire de les fixer, ils seraient tomb\u00e9s ; et comme cela, en les enfon\u00e7ant un peu moi-m\u00eame&#8230; S\u00e9rieusement, je ne suis pas d\u00e9sagr\u00e9able ? Et en les respirant pour voir s&rsquo;ils n&rsquo;ont vraiment pas d&rsquo;odeur, non plus ? Je n&rsquo;en ai jamais senti, je peux ? Dites la v\u00e9rit\u00e9. \u00bb<br>Souriant, elle haussa l\u00e9g\u00e8rement les \u00e9paules, comme pour dire \u00ab Vous \u00eates fou, vous voyez bien que \u00e7a me pla\u00eet \u00bb.<br>Il \u00e9levait son autre main le long de la joue d&rsquo;Odette ; elle le regarda fixement, de l&rsquo;air languissant et grave qu&rsquo;ont les femmes du ma\u00eetre florentin avec lesquelles il lui avait trouv\u00e9 de la ressemblance ; amen\u00e9s au bord des paupi\u00e8res, ses yeux brillants, larges et minces, comme les leurs, semblaient pr\u00eats \u00e0 se d\u00e9tacher ainsi que deux larmes. Elle fl\u00e9chissait le cou comme on leur voit faire \u00e0 toutes, dans les sc\u00e8nes pa\u00efennes comme dans les tableaux religieux. Et en une attitude qui sans doute lui \u00e9tait habituelle, qu&rsquo;elle savait convenable \u00e0 ces moments-l\u00e0 et qu&rsquo;elle faisait attention \u00e0 ne pas oublier de prendre, elle semblait avoir besoin de toute sa force pour retenir son visage, comme si une force invisible l&rsquo;e\u00fbt attir\u00e9 vers Swann. Et ce fut Swann qui, avant qu&rsquo;elle le laiss\u00e2t tomber, comme malgr\u00e9 elle, sur ses l\u00e8vres, le retint un instant, \u00e0 quelque distance, entre ses deux mains. Il avait voulu laisser \u00e0 sa pens\u00e9e le temps d&rsquo;accourir, de reconna\u00eetre le r\u00eave qu&rsquo;elle avait si longtemps caress\u00e9 et d&rsquo;assister \u00e0 sa r\u00e9alisation, comme une parente qu&rsquo;on appelle pour prendre sa part du succ\u00e8s d&rsquo;un enfant qu&rsquo;elle a beaucoup aim\u00e9. Peut-\u00eatre aussi Swann attachait-il sur ce visage d&rsquo;Odette non encore poss\u00e9d\u00e9e, ni m\u00eame encore embrass\u00e9e par lui, qu&rsquo;il voyait pour la derni\u00e8re fois, ce regard avec lequel, un jour de d\u00e9part, on voudrait emporter un paysage qu&rsquo;on va quitter pour toujours.<br>Mais il \u00e9tait si timide avec elle, qu&rsquo;ayant fini par la poss\u00e9der ce soir-l\u00e0, en commen\u00e7ant par arranger ses catleyas, soit crainte de la froisser, soit peur de para\u00eetre r\u00e9trospectivement avoir menti, soit manque d&rsquo;audace pour formuler une exigence plus grande que celle-l\u00e0 (qu&rsquo;il pouvait renouveler puisqu&rsquo;elle n&rsquo;avait pas f\u00e2ch\u00e9 Odette la premi\u00e8re fois), les jours suivants il usa du m\u00eame pr\u00e9texte. Si elle avait des catleyas \u00e0 son corsage, il disait : \u00ab C&rsquo;est malheureux, ce soir, les catleyas n&rsquo;ont pas besoin d&rsquo;\u00eatre arrang\u00e9s, ils n&rsquo;ont pas \u00e9t\u00e9 d\u00e9plac\u00e9s comme l&rsquo;autre soir ; il me semble pourtant que celui-ci n&rsquo;est pas tr\u00e8s droit. Je peux voir s&rsquo;ils ne sentent pas plus que les autres ? \u00bb Ou bien, si elle n&rsquo;en avait pas : \u00ab Oh ! Pas de catleyas ce soir, pas moyen de me livrer \u00e0 mes petits arrangements. \u00bb De sorte que, pendant quelque temps, ne fut pas chang\u00e9 l&rsquo;ordre qu&rsquo;il avait suivi le premier soir, en d\u00e9butant par des attouchements de doigts et de l\u00e8vres sur la gorge d&rsquo;Odette, et que ce fut par eux encore que commen\u00e7aient chaque fois ses caresses ; et bien plus tard, quand l&rsquo;arrangement (ou le simulacre rituel d&rsquo;arrangement) des catleyas fut depuis longtemps tomb\u00e9 en d\u00e9su\u00e9tude, la m\u00e9taphore \u00ab faire catleya \u00bb, devenue un simple vocable qu&rsquo;ils employaient sans y penser quand ils voulaient signifier l&rsquo;acte de la possession physique &#8211; o\u00f9 d&rsquo;ailleurs l&rsquo;on ne poss\u00e8de rien, &#8211; surv\u00e9cut dans leur langage, o\u00f9 elle le comm\u00e9morait, \u00e0 cet usage oubli\u00e9. \u00bb <br><br>J\u2019ai souvent donn\u00e9 cet exemple aux \u00e9tudiants, pour les inciter \u00e0 tester le niveau culturel de leur partenaire \u2014 mot \u00e9pic\u00e8ne s\u2019il en fut. Ne dites pas \u00ab on baise ? \u00bb, mais dites \u00ab et si nous faisions catleya ? \u00bb. Et si l\u2019autre ouvre de grands yeux comme devant une incongruit\u00e9 majeure, partez, on ne fait bien l\u2019amour qu\u2019entre gens pareillement civilis\u00e9s.<br><br>Texte \u00e0 peu pr\u00e8s contemporain de Proust, cet autre t\u00e9moignage de l\u2019effet des vibrations :<br><br>\u00ab Le prince Mony et Cornab\u0153ux avaient pris place dans l\u2019\u00ab Orient Express \u00bb ; la tr\u00e9pidation du train ne manqua point de produire aussit\u00f4t son effet, Mony banda comme un Cosaque et jeta sur Cornab\u0153ux des regards enflamm\u00e9s. Au dehors, le paysage admirable de l\u2019Est de la France d\u00e9roulait ses magnificences nettes et calmes. Le salon \u00e9tait presque vide, un vieillard podagre, richement v\u00eatu, geignait en bavant sur le Figaro qu\u2019il essayait de lire.<br>Mony qui \u00e9tait envelopp\u00e9 dans un ample raglan, saisit la main de Cornab\u0153ux et, la faisant passer par la fente qui se trouve \u00e0 la poche de ce v\u00eatement commode, l\u2019amena \u00e0 sa braguette. Le colossal valet de chambre comprit le souhait de son ma\u00eetre. Sa grosse main \u00e9tait velue, mais potel\u00e9e et plus douce qu\u2019on n\u2019aurait suppos\u00e9. Les doigts de Cornab\u0153ux d\u00e9boutonn\u00e8rent d\u00e9licatement le pantalon du prince. Ils saisirent la pine en d\u00e9lire qui justifiait en tous points le distique fameux d\u2019Alphonse Allais :<br>La tr\u00e9pidation excitante des trains<br>Nous glisse des d\u00e9sirs dans la moelle des reins. \u00bb (Les Onze mille verges, chap.IV)<br><br>La sc\u00e8ne ferroviaire qui suit n\u2019est pas \u00e0 mettre entre toutes les mains. Mony Vibescu, hospodar h\u00e9r\u00e9ditaire comme chacun sait, ayant rencontr\u00e9 la grande actrice Estelle Ronange et sa soubrette dans la voiture-restaurant, organise dans son compartiment une partie carr\u00e9e qui se termine dans un paroxysme.<br><br>Dans les films am\u00e9ricains inspir\u00e9s des ann\u00e9es 1950, type <em>American Graffiti<\/em>, l\u2019initiation amoureuse dans la voiture est un passage oblig\u00e9. L\u2019exigu\u00eft\u00e9 des mod\u00e8les fran\u00e7ais, o\u00f9 un levier de vitesse s\u2019insinue toujours entre les c\u00f4tes, nous a g\u00ean\u00e9s, nous Fran\u00e7ais, pour d\u00e9velopper une mythologie parall\u00e8le. Restent les trains : un que je connais avait des souvenirs tr\u00e8s vifs d\u2019une s\u00e9ance pharamineuse entre Toulouse et Paris dans un compartiment bond\u00e9, \u00e0 la lumi\u00e8re violette de la veilleuse, pendant que deux couples et un cur\u00e9 dormaient et qu\u2019un permissionnaire feignait de ne rien voir en se branlant m\u00e9lancoliquement. Le m\u00eame m\u2019a racont\u00e9 ses amours violentes avec des partenaires diverses dans le train qui chaque jour l\u2019amenait de Saint-Lazare \u00e0 Evreux, ville pr\u00e8s de laquelle il travaillait. Ceci n\u2019est pas une pipe, mais y ressemble assez. La possibilit\u00e9 d\u2019\u00eatre aper\u00e7u ajoutait d\u2019ailleurs, m\u2019expliquait-il, un charme particulier \u00e0 ces \u00e9treintes limit\u00e9es par le dieu SNCF \u00e0 50 minutes. Mais si la liaison survivait \u00e0 l\u2019interm\u00e8de ferroviaire, c\u2019\u00e9tait souvent avec une intensit\u00e9 moindre : avoir le temps et une literie confortable incite moins \u00e0 la performance qu\u2019\u00e0 une paresse alanguie.<br>Le m\u00eame ami d\u00e9cid\u00e9ment incorrigible r\u00e9it\u00e9ra un jour en premi\u00e8re classe, entre Rennes et Marseille, avec une certaine M*** \u2014 un trajet assez long pour explorer dans l\u2019ordre toutes les figures de l\u2019Ar\u00e9tin, et quelques autres.<br><br>Mais point besoin de passer par de telles anecdotes scabreuses pour comprendre l\u2019infraction majeure au Code Hays que constitue la derni\u00e8re image de <em>la Mort aux trousses<\/em>, choisie pour illustrer cette chronique bien trop copieuse. <em>Remember<\/em> ? Cary Grant, dans le wagon-lit, tire \u00e0 lui Eva Marie Saint, blonde hitchcockienne par excellence, le feu sous la glace \u2014 et la cam\u00e9ra passe \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur pour nous montrer le train entrant dans un tunnel.<br><br>Jean-Paul Brighelli<br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans un film \u00e0 sketches hilarant de 1973, Sessomatto (le Sexe fou), Dino Risi met en sc\u00e8ne deux jeunes mari\u00e9s (Giancarlo Giannini et Laura Antonelli, ah, lLaura Antonelli) qui ne parviennent pas \u00e0 concr\u00e9tiser leur passion durant leur voyage de noces \u00e0 Venise. 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