{"id":4272,"date":"2022-03-15T11:35:26","date_gmt":"2022-03-15T10:35:26","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=4272"},"modified":"2022-03-15T11:35:27","modified_gmt":"2022-03-15T10:35:27","slug":"le-corps-litteraire-lesbien","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/le-corps-litteraire-lesbien-4272","title":{"rendered":"Le corps litt\u00e9raire lesbien"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Jacques-Louis David, <em>Sappho, Phaon et l\u2019Amour<\/em>, 1809<br><br><br>Au d\u00e9part il y avait Sappho. Elle \u00e9tait, dit Platon, le plus grand po\u00e8te de Gr\u00e8ce\u2026<br><br>(Remarquez que Platon dit \u00ab po\u00e8te \u00bb, terme g\u00e9n\u00e9rique. S\u2019il \u00e9crivait \u00ab po\u00e9tesse \u00bb, cela restreindrait aux seules femmes de Lettres le qualificatif, alors qu\u2019en utilisant un terme \u00e9pic\u00e8ne, il couvre l\u2019ensemble de la production grecque, ce qui n\u2019est pas rien. Pauvres filles qui s\u2019imaginent aujourd\u2019hui qu\u2019en f\u00e9minisant \u00e0 toute force elles \u00e9tendent le champ du f\u00e9minin !)<br>Reprenons.<br><br>Sappho, raconte Ovide dans les <em>H\u00e9ro\u00efdes<\/em>, \u00e9tait connue que pour sa compagnie f\u00e9minine. En fait, plus que d\u2019homosexualit\u00e9 au sens moderne du terme, il faut parler de p\u00e9d\u00e9rastie : il \u00e9tait normal pour un philosophe ou un po\u00e8te d\u2019avoir des relations avec les jeunes gens, de l\u2019un ou l\u2019autre sexe, qui go\u00fbtaient \u00e0 son enseignement. Socrate et Alcibiade, Sappho et l\u2019une ou l\u2019autre des jeunes lesbiennes (i.e. habitantes de Lesbos), ce sont l\u00e0 des relations p\u00e9dagogiques normales. Le savoir passe par l\u2019amour, nous savons tous cela. <br>Sappho tomba amoureuse de Phaon, dot\u00e9 d\u2019une beaut\u00e9 plus qu\u2019humaine.  Il se permit des infid\u00e9lit\u00e9s avec les jolies filles de Sicile, o\u00f9 les deux amants avaient \u00e9t\u00e9 exil\u00e9s. Sappho, ulc\u00e9r\u00e9, de retour en Gr\u00e8ce, se suicide en se jetant du haut du cap Leucade \u2014 une \u00eele de la mer ionienne.<br>J\u2019ai dans l\u2019id\u00e9e que ce Phaon est une invention des hommes, ulc\u00e9r\u00e9s de voir une si belle et si succulente femme se consacrer comme la d\u00e9esse Art\u00e9mis \u00e0 des jeunes filles subtilis\u00e9es de fait aux d\u00e9sirs masculins. Sauf qu\u2019Art\u00e9mis \/ Diane ne couche pas avec ses suivantes : la d\u00e9esse, qui a obtenu de Zeus de rester \u00e9ternellement vierge, cultive davantage la<em> libido dominand<\/em>i que la <em>libido sentiendi<\/em>, si vous voyez ce que je veux dire. Lorsque le jeune Act\u00e9on la surprend au bain et en tombe amoureux, elle le transforme en cerf et le fait d\u00e9vorer par ses propres chiens. Et quand la nymphe Callisto est viol\u00e9e par Zeus (qui avait pris les traits d\u2019Art\u00e9mis, une combinaison qui pr\u00e9figure ce qui arrivera l\u2019un de ces jours \u00e0 l\u2019esp\u00e8ce m\u00e2le) et se retrouve enceinte, elle la chasse imm\u00e9diatement. La malheureuse est ult\u00e9rieurement transform\u00e9e en Ourse \u2014 la Grande, celle que Zeus a plac\u00e9e dans le ciel.<br><br>Ce qui compte dans l\u2019histoire de Sappho, c\u2019est son talent. Nous n\u2019avons pas gard\u00e9 grand-chose de sa production, et Brasillach, dans son Anthologie de la po\u00e9sie grecque, n\u2019a pas eu de mal \u00e0 citer les quelques vers que l\u2019on lui attribue. Et c\u2019est bien ce qui compte \u2014 les m\u0153urs, elles, sont un d\u00e9tail corr\u00e9l\u00e9. Seul ce farceur de Pierre Lou\u00ffs, dans les <em>Chansons de Bilitis<\/em> \u2014 une hypostase de Sappho, \u00e0 qui il inventa une biographie imagin\u00e9e et assez convaincante pour \u00eatre crue, l\u2019une des jolies supercheries de la litt\u00e9rature fran\u00e7aise \u2014, conjugua \u00e0 l\u2019usage des voyeurs de son temps pratiques amoureuses et talent po\u00e9tique :<br><br>\u00ab Je me jetai dans ses bras en pleurant, et longtemps elle sentit couler mes larmes chaudes sur son \u00e9paule, avant que ma douleur me laiss\u00e2t parler :<br>\u00ab H\u00e9las ! je ne suis qu\u2019une enfant ; les jeunes hommes ne me regardent pas. Quand aurai-je comme toi des seins de jeune fille qui gonflent la robe et tentent le baiser ?<br>\u00ab Nul n\u2019a les yeux curieux si ma tunique glisse ; nul ne ramasse une fleur qui tombe de mes cheveux ; nul ne dit qu\u2019il me tuera si ma bouche se donne \u00e0 un autre. \u00bb<br>Elle m\u2019a r\u00e9pondu tendrement : \u00ab Bilitis, petite vierge, tu cries comme une chatte \u00e0 la lune et tu t\u2019agites sans raison. Les filles les plus impatientes ne sont pas les plus t\u00f4t choisies. \u00bb<br><br>Penser que des \u00e9rudits des ann\u00e9es 1900 ont pu croire qu\u2019il s\u2019agissait l\u00e0 d\u2019un texte grec antique in\u00e9dit me renverse. Etait-ce cr\u00e9dulit\u00e9 ou fantasme ?<br><br>C\u2019est ce talent particulier pour la cr\u00e9ation \u2014 un type d\u2019enfantement qui vaut bien celui qu\u2019impose la nature \u2014que les plus intelligentes des lesbiennes historiques et contemporaines ont privil\u00e9gi\u00e9. <br>Dressons la liste des lesbiennes qui ont marqu\u00e9 l\u2019histoire des arts et de la litt\u00e9rature, depuis Madeleine de Scud\u00e9ry, dont le sobriquet chez les Pr\u00e9cieuses \u00e9tait justement Sappho. George Sand \u00e9tait \u00e0 voile et \u00e0 vapeur \u2014 rappelez-vous que Musset l\u2019a peinte \u00e0 travers Gamiani \u2014 \u00ab une tribade \u00bb, dit-il, qui ne parvient jamais \u00e0 jouir tout \u00e0 fait, ce qui \u00e9tait para\u00eet-il la caract\u00e9ristique frustrante d\u2019Aurore Dupin \/ Sand \/ Cl\u00e9lie :<br><br>\u00ab Une tribade ! Oh ! ce mot retentit \u00e0 l\u2019oreille d\u2019une mani\u00e8re \u00e9trange. Puis il \u00e9l\u00e8ve en vous je ne sais quelles images confuses de volupt\u00e9s inou\u00efes, lascives \u00e0 l\u2019exc\u00e8s. C\u2019est la rage luxurieuse, la lubricit\u00e9 forcen\u00e9e, la jouissance horrible qui reste inachev\u00e9e.<br>Vainement j\u2019\u00e9cartai ces id\u00e9es ; elles mirent un instant mon imagination en d\u00e9bauche. Je voyais d\u00e9j\u00e0 la comtesse nue, dans les bras d\u2019une autre femme, les cheveux \u00e9pars, pantelante, abattue, et que tourmente encore un plaisir avort\u00e9. \u00bb<br><br>\u00c0 la m\u00eame \u00e9poque l\u2019alpiniste anglaise Anne Lister contracte le premier mariage lesbien \u2014 eh oui, les LGBT contemporaines n\u2019ont rien invent\u00e9.<br><br>Le XIXe si\u00e8cle et le d\u00e9but du XXe foisonnent de lesbiennes enfin sorties du placard. Elles \u0153uvrent dans le champ pictural (Rosa Bonheur ou sa compagne Anna Klumpke) ou litt\u00e9raire. Voyez d\u00e9j\u00e0 toutes celles qui ont orbit\u00e9 autour de la tribade en chef de ces ann\u00e9es 1880-1930, Natalie Clifford Barney : Liane de Pougy (lire son <em>Idylle saphique<\/em>), Ren\u00e9e Vivien, Colette et \u00ab Missy \u00bb de Morny, Elisabeth de Clermont-Tonerre, Vita Sackville-West, Virginia Woolf, et j\u2019en passe.<br>Sans omettre Winaretta Singer, Violet Trefusis, Romaine Brooks, Ida Rubinstein, Djuna Barnes, Thelma Wood, Henrietta Alice McCrea-Metcalf, Radclyffe Hall, et j\u2019en passe aussi.<br>N\u2019oublions pas que c\u2019est une lesbienne, Gertrude Stein, qui a donn\u00e9 son nom \u00e0 la \u00ab g\u00e9n\u00e9ration perdue \u00bb, ces \u00e9crivains am\u00e9ricains des ann\u00e9es 1920 revenus de toutes les illusions apr\u00e8s un passage plus ou moins long dans les champs d\u2019horreur de 14-18.<br><br>Le monde anglo-saxon, corset\u00e9 de principes rigides, en produisit peut-\u00eatre davantage que la France, aux m\u0153urs plus libres. Apr\u00e8s tout, la premi\u00e8re histoire de vampires lesbiens est anglaise \u2014 la <em>Carmilla<\/em> de Joseph Sheridan Le Fanu en 1871. <br>N\u2019oublions pas pourtant que Baudelaire, avant de trouver \u00ab les Fleurs du mal \u00bb, avait pens\u00e9 intituler son recueil \u00ab les Lesbiennes \u00bb \u2014 alors m\u00eame que bien peu de po\u00e8mes sont consacr\u00e9s \u00e0 ce th\u00e8me pr\u00e9cis : <br><br>\u00ab \u00c9tendue \u00e0 ses pieds, calme et pleine de joie,<br>Delphine la couvait avec des yeux ardents,<br>Comme un animal fort qui surveille une proie,<br>Apr\u00e8s l&rsquo;avoir d&rsquo;abord marqu\u00e9e avec les dents.<br><br>Beaut\u00e9 forte \u00e0 genoux devant la beaut\u00e9 fr\u00eale,<br>Superbe, elle humait voluptueusement<br>Le vin de son triomphe, et s&rsquo;allongeait vers elle,<br>Comme pour recueillir un doux remerc\u00eement.<br><br>Elle cherchait dans l&rsquo;\u0153il de sa p\u00e2le victime<br>Le cantique muet que chante le plaisir,<br>Et cette gratitude infinie et sublime<br>Qui sort de la paupi\u00e8re ainsi qu&rsquo;un long soupir. \u00bb<br><br>Mais c\u2019est l\u00e0 r\u00eaverie d\u2019homme sur une r\u00e9alit\u00e9 f\u00e9minine dont il ne saisit pas la profondeur \u2014 comme dans le tableau de Courbet, le Sommeil ou les Deux amies.<br><br>Bien s\u00fbr le XXe si\u00e8cle a multipli\u00e9 le \u00ab corps lesbien \u00bb, pour parler comme Monique Wittig. De Beauvoir \u00e0 H\u00e9l\u00e8ne Cixous en passant par Ana\u00efs Nin, Ella Maillart et Annemarie Schwarzenbach, Carson McCullers, Christiane Rochefort, Patricia Highsmith, Marguerite Yourcenar, Violette Leduc et j\u2019en oublie certainement, une longue th\u00e9orie de lesbiennes plus ou moins exclusives a aliment\u00e9 la litt\u00e9rature contemporaine. Elles sont \u00e0 tout prendre nettement plus nombreuses que les \u00e9crivains m\u00e2les homosexuels de renom \u2014 Gide ou Montherlant, bien s\u00fbr, Aragon aussi, Foucault ou Barthes \u2014 et puis ?<br>Non ! Pas Edouard Louis ni Geoffroy de Lagasnerie ! Notre \u00e9poque n\u2019enfante plus que des nains.<br><br>Cela dit, il ne suffit pas d\u2019\u00eatre gouine pour avoir du talent. Mais l\u2019\u00e9nigme tient \u00e0 cette sur-repr\u00e9sentation dans le champ litt\u00e9raire et artistique, bien au-del\u00e0 de ce que repr\u00e9sentent les lesbiennes dans la vie r\u00e9elle \u2014 la moiti\u00e9 des 4,5% de ceux qui n\u2019aiment que le m\u00eame. Savoir si c\u2019est la r\u00e9sultante d\u2019un suppl\u00e9ment d\u2019\u00e2me ou si la cr\u00e9ation compense un sentiment de manque d\u00e9passe mon petit jugement. Mais je ne vous emp\u00eache pas d\u2019\u00e9chafauder de belles th\u00e9ories.<br><br>Jean-Paul Brighelli<br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Jacques-Louis David, Sappho, Phaon et l\u2019Amour, 1809 Au d\u00e9part il y avait Sappho. Elle \u00e9tait, dit Platon, le plus grand po\u00e8te de Gr\u00e8ce\u2026 (Remarquez que Platon dit \u00ab po\u00e8te \u00bb, terme g\u00e9n\u00e9rique. 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