{"id":4277,"date":"2022-03-20T07:48:22","date_gmt":"2022-03-20T06:48:22","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=4277"},"modified":"2022-03-20T07:48:23","modified_gmt":"2022-03-20T06:48:23","slug":"de-lamour-gout-a-lamour-woke","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/de-lamour-gout-a-lamour-woke-4277","title":{"rendered":"De l\u2019amour-go\u00fbt \u00e0 l\u2019amour woke"},"content":{"rendered":"\n<p>Fragonard, le Verrou, 1777<br><br>\u00ab Ce qu&rsquo;alors les deux sexes nommaient Amour, \u00e9tait une sorte de commerce, o\u00f9 l&rsquo;on s&rsquo;engageait, souvent m\u00eame sans go\u00fbt, o\u00f9 la commodit\u00e9 \u00e9tait toujours pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e \u00e0 la sympathie, l&rsquo;int\u00e9r\u00eat au plaisir, et le vice au sentiment. <br>\u00ab On disait trois fois \u00e0 une femme, qu&rsquo;elle \u00e9tait jolie ; car il n&rsquo;en fallait pas plus : d\u00e8s la premi\u00e8re, assur\u00e9ment elle vous croyait, vous remerciait \u00e0 la seconde, et assez commun\u00e9ment vous en r\u00e9compensait \u00e0 la troisi\u00e8me. <br>\u00ab Il arrivait m\u00eame quelquefois qu\u2019un homme n\u2019avait pas besoin de parler, et, ce qui dans un si\u00e8cle aussi sage que le n\u00f4tre, surprendra peut-\u00eatre plus, souvent on n\u2019attendait pas qu\u2019il r\u00e9pond\u00eet.<br>\u00ab Un homme, pour plaire, n\u2019avait pas besoin d\u2019\u00eatre amoureux : dans les cas press\u00e9s, on le dispensait m\u00eame d\u2019\u00eatre aimable. \u00bb (Cr\u00e9billon fils, <em>Les Egarements du c\u0153ur et de l\u2019esprit<\/em>, 1736).<br><br>Nous sommes alors au sommet de la litt\u00e9rature libertine l\u00e9g\u00e8re, celle qui a rompu avec l\u2019ancrage philosophique du libertinage \u00e9rudit du si\u00e8cle pr\u00e9c\u00e9dent, dont nous avons parl\u00e9 il y a quelque temps. Ne subsiste que la volupt\u00e9 de l\u2019acte (sa \u00ab commodit\u00e9 \u00bb), et de ce qui y conduit. Etant entendu que le d\u00e9sir est un processus naturel commun aux animaux comme aux hommes (voir l<em>\u2019Homme-machine<\/em>, de La Mettrie), le discours qui l\u2019introduit, si je puis ainsi m\u2019exprimer, joue sur le \u00ab vice \u00bb et se passe fort bien du \u00ab sentiment \u00bb. <br>Rien de particuli\u00e8rement \u00ab machiste \u00bb, comme on ne disait pas encore, dans ce processus. Femmes et hommes se comportent de la m\u00eame fa\u00e7on, \u00e9tant entendu que la satisfaction du d\u00e9sir \u2014 le \u00ab plaisir \u00bb \u2014 passe avant toute autre consid\u00e9ration. Le libertinage \u00e9rudit a supprim\u00e9 Dieu, donc la morale, donc toute retenue. Si Dieu n\u2019existe pas, tout est permis \u2014 aux uns comme aux autres.<br>Ce qui domine dans cette soci\u00e9t\u00e9 galante, c\u2019est donc le plaisir : \u00ab L\u2019id\u00e9e du plaisir fut, \u00e0 mon entr\u00e9e dans le monde, la seule qui m\u2019occupa. \u00bb (<em>Les Egarements<\/em>, toujours). C\u2019est le mot-phare de toute cette litt\u00e9rature libertine. Prenez <em>Manon Lescaut<\/em>, le pauvre Des Grieux s\u2019afflige de ce que Manon se laisse guider et emporter par l\u2019id\u00e9e du plaisir. Prenez Marivaux : \u00ab plaisir \u00bb est, de tr\u00e8s loin, le mot le plus fr\u00e9quent des pi\u00e8ces du d\u00e9but \u2014 <em>le Jeu de l\u2019amour et du hasard<\/em> ou <em>La Double inconstance<\/em>. Il faudra qu\u2019arrive sur la sc\u00e8ne litt\u00e9raire ce pisse-froid de Rousseau pour que le si\u00e8cle bascule, apr\u00e8s la d\u00e9faite de la France lors de la Guerre de Sept ans, et pour que le sentiment devienne la cl\u00e9 qui ouvre les cuisses des jolies femmes.<br><br>Jean Anouilh dans <em>La R\u00e9p\u00e9tition<\/em>, qui raconte la r\u00e9p\u00e9tition, justement, de <em>la Double inconstance<\/em>, s\u2019amuse du discr\u00e9dit qu\u2019a connu le \u00ab plaisir \u00bb apr\u00e8s que Rousseau et ses s\u00e9ides eurent envahi le champ litt\u00e9raire et moral : \u00ab Je ne sais quelle conjuration de cagots et de vieilles filles a pu r\u00e9ussir, en deux si\u00e8cles, \u00e0 discr\u00e9diter le mot plaisir. C\u2019est un des mots les plus doux et les plus nobles de la langue\u2026 Le mal et le bien, aux origines, cela a d\u00fb \u00eatre ce qui faisait plaisir ou non \u2014 tout bonnement. Toute la morale de ces cafards repose, pr\u00e9cis\u00e9ment sur ce petit mot fragile et l\u00e9ger qu\u2019ils abhorrent. \u00bb<br>Et de s\u2019interroger : \u00ab Pourquoi l\u2019amour ne serait-il pas d\u2019abord ce qui fait plaisir au c\u0153ur ? \u00bb<br>Hypocrite qui dit \u00ab c\u0153ur \u00bb lorsqu\u2019il pense \u00ab corps \u00bb \u2014 et je ne vous dis pas comme en ancien fran\u00e7ais, o\u00f9 le c\u0153ur se dit \u00ab cor \u00bb, on a jou\u00e9 sur les mots \u2014 comme \u00ab amor \u00bb et \u00ab mort \u00bb\u2026 Mais en disant \u00ab c\u0153ur \u00bb, il va sur le terrain de son interlocutrice : il faut bien parler le langage de l\u2019Autre si l\u2019on veut qu\u2019elle c\u00e8de \u00e0 nos mots et comble nos d\u00e9sirs. Je suspecte les dragueurs d\u2019aujourd\u2019hui de n\u2019avoir que le mot \u00ab respect \u00bb \u00e0 la bouche, pour se passer leurs d\u00e9sirs entre les bras (ah, le d\u00e9licieux euph\u00e9misme\u2026) des f\u00e9ministes farouches.<br><br>La soci\u00e9t\u00e9 des ann\u00e9es 1730 d\u00e9couvre alors le \u00ab go\u00fbt \u00bb. On a du go\u00fbt pour quelque chose ou pour quelqu\u2019un : le si\u00e8cle met ainsi au niveau des sens ce que d\u2019autres bient\u00f4t attribueront au sentiment. Le go\u00fbt est l\u2019\u00e9quivalent dans le domaine \u00e9rotique de ce qu\u2019est le <em>Trait\u00e9 des sensations<\/em> de Condillac dans le domaine intellectuel, r\u00e9futant toute connaissance ant\u00e9rieure aux sensations. Que n\u2019aurait-il pas \u00e9crit s\u2019il avait su que les coups de foudre sont la r\u00e9sultante d\u2019une gicl\u00e9e de ph\u00e9romones dans l\u2019hypothalamus, et non d\u2019une \u00ab sympathie \u00bb instantan\u00e9e\u2026<br>\u00ab On sait aujourd\u2019hui que le go\u00fbt seul existe \u00bb, dit Clitandre dans <em>La Nuit et le moment<\/em> (1755) ; \u00ab et si l\u2019on se dit encore qu\u2019on s\u2019aime, c\u2019est bien moins parce qu\u2019on le croit, que parce que c\u2019est une fa\u00e7on plus polie de se demander r\u00e9ciproquement ce dont on sent qu\u2019on a besoin \u00bb. Extraordinaire finesse de Cr\u00e9billon toujours qui avait compris que le discours de s\u00e9duction fonctionne comme les passes du torero dans l\u2019ar\u00e8ne \u2014 une combinaison de voltes et de v\u00e9roniques qui am\u00e8nent le taureau au moment de l\u2019estocade. Une danse, comme celle de Morgiane qui virevolte autour du chef des voleurs, dans l\u2019histoire d\u2019Ali-Baba, pour l\u2019hypnotiser avant de le poignarder.<br><br>Le d\u00e9gueulis \u00ab sentimental \u00bb de Rousseau, qui s\u2019\u00e9tire au-del\u00e0 de toute raison, les minauderies de Saint-Preux dans <em>la Nouvelle H\u00e9lo\u00efse<\/em> et les souffrances du jeune Werther chez Goethe, sont un substitut \u00e0 l\u2019acte amoureux, ind\u00e9finiment retard\u00e9. On sait que Jean-Jacques \u00e9tait un peu nou\u00e9 de l\u2019aiguillette. Il a donc \u00e9chang\u00e9 les \u00e9treintes contre un filet de mots \u2014 et m\u00eame de mots balbuti\u00e9s, pas m\u00eame articul\u00e9s, un brouillage sonore dont Julie devra bien se contenter \u2014 et lui retourner dans le m\u00eame galimatias :<br>\u00ab Puissances du ciel ! j\u2019avais une \u00e2me pour la douleur, donnez-m\u2019en une pour la f\u00e9licit\u00e9. Amour, vie de l\u2019\u00e2me, viens soutenir la mienne pr\u00eate \u00e0 d\u00e9faillir. Charme inexprimable de la vertu, force invincible de la voix de ce qu\u2019on aime, bonheur, plaisirs, transports, que vos traits sont poignants ! qui peut en soutenir l\u2019atteinte ? Oh ! comment suffire au torrent de d\u00e9lices qui vient inonder mon c\u0153ur ? comment expier les alarmes d\u2019une craintive amante ? Julie\u2026 non ? ma Julie \u00e0 genoux ! ma Julie verser des pleurs !\u2026 \u00bb<br>Nous sommes en 1761. La Guerre de sept ans tire vers la fin, nous avons d\u00e9j\u00e0 perdu le Canada et les Indes. Il ne nous reste que nos yeux pour\u2026 pleurer. Et alors, pour pleurer, \u00e7a pleure \u2014 des d\u00e9luges. Bient\u00f4t ces grands dadais de Paul et Virginie verseront des torrents de larmes. Ma foi, si les jolies femmes pr\u00e9f\u00e8rent un niais qui renifle ses morves \u00e0 un homme d\u2019esprit qui sait trousser le compliment et les jupes, libre \u00e0 elles.<br>\u00c0 vrai dire, les deux courants s\u2019entrecroisent. Rousseau, l\u2019abb\u00e9 Barth\u00e9l\u00e9my, Bernardin de Saint-Pierre, toute cette litt\u00e9rature des bons sentiments \u2014 et parall\u00e8lement Vivant Denon, Laclos et Sade. Il y en avait alors pour tous les\u2026 go\u00fbts. Tout \u00e9tait dans la fa\u00e7on de l\u2019exprimer.<br><br>Car la s\u00e9duction passait alors par le langage. Elle va finir par passer par l\u2019incapacit\u00e9 du langage. \u00ab Tu es tellement tellement \u00bb, <a href=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=ILbUdPUO8PE\">ricane Yves Montand<\/a> \u00e9crivant dans un sketch fameux un t\u00e9l\u00e9gramme \u00e0 la dame de ses pens\u00e9es \u2014 comme s\u2019il butait sur l\u2019essentiel, l\u2019attribut du sujet. Les s\u00e9ducteurs du XVIIIe si\u00e8cle savaient trousser le compliment et jouer du mot et de la chose, comme disait si bien l\u2019abb\u00e9 de Lattaignant :<br>\u00ab Madame quel est votre mot<br>Et sur le mot et sur la chose ?<br>On vous a dit souvent le mot,<br>On vous a fait souvent la chose ;<br>Ainsi de la chose et du mot<br>Vous pouvez dire quelque chose,<br>Et je gagerais que le mot<br>Vous pla\u00eet beaucoup moins que la chose\u2026 \u00bb<br><br>Quand je pense que nos instituteurs d\u00e9conseillaient absolument l\u2019usage du mot \u00ab chose \u00bb  \u00ab soyez pr\u00e9cis \u00bb, disaient-ils. H\u00e9, qui ne comprend ici ce que l\u2019auteur entend par \u00ab chose \u00bb ?<br><br>Du go\u00fbt \u00e0 la sentimentalit\u00e9, quelle d\u00e9gringolade\u2026 Et aujourd\u2019hui qu\u2019un mot de travers risque d\u2019\u00eatre mal interpr\u00e9t\u00e9 par les chiennes de garde, aujourd\u2019hui qu\u2019il faut demander une autorisation \u00e9crite avant de d\u00e9grafer un soutien-gorge, dans quel p\u00e9trin nous sommes-nous fourr\u00e9s ?<br>L\u2019amour suppose toujours une soumission \u2014 de l\u2019un ou de l\u2019autre, et parfois alternativement. Qu\u2019on appelle cela d\u00e9sormais de l\u2019emprise ne change rien au programme \u2014 et combien de f\u00e9ministes acharn\u00e9es ai-je connues qui, toutes portes closes, adoraient se soumettre \u00e0 des processus de soumission exemplaires, accompagn\u00e9s de phrases bien flagellantes\u2026 Tout comme les petites musulmanes, en priv\u00e9, se dispensent du ramadan. Loin de moi l\u2019id\u00e9e de m\u2019en moquer. Le corps et l\u2019esprit prennent en priv\u00e9 leur revanche sur l\u2019id\u00e9ologie \u2014 et Hannah Arendt avait bien raison de dire que l\u2019id\u00e9ologie est ce qui n\u2019a aucun rapport avec la r\u00e9alit\u00e9. Apr\u00e8s, chacun rentre chez son apparence. Mais pendant une heure ou deux, le XVIIIe si\u00e8cle est ressuscit\u00e9, Cr\u00e9billon pour les unes et Sade pour les autres.<br><br>Jean-Paul Brighelli<br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Fragonard, le Verrou, 1777 \u00ab Ce qu&rsquo;alors les deux sexes nommaient Amour, \u00e9tait une sorte de commerce, o\u00f9 l&rsquo;on s&rsquo;engageait, souvent m\u00eame sans go\u00fbt, o\u00f9 la commodit\u00e9 \u00e9tait toujours pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e \u00e0 la sympathie, l&rsquo;int\u00e9r\u00eat au plaisir, et le vice au sentiment. \u00ab On disait trois fois \u00e0 une femme, qu&rsquo;elle \u00e9tait jolie ; car il [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":6,"featured_media":4282,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":{"0":"post-4277","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","5":"has-post-thumbnail","7":"category-non-classe"},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4277","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/users\/6"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=4277"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4277\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/media\/4282"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=4277"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=4277"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=4277"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}