{"id":4279,"date":"2022-03-26T06:49:48","date_gmt":"2022-03-26T05:49:48","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=4279"},"modified":"2022-03-26T06:49:48","modified_gmt":"2022-03-26T05:49:48","slug":"apologie-de-mirabeau","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/apologie-de-mirabeau-4279","title":{"rendered":"Apologie de Mirabeau"},"content":{"rendered":"\n<p>Jean-Pierre Stholl, Illustration pour le Rideau leve\u0301 de Mirabeau.<br><br>Si vous avez un jour la curiosit\u00e9, passant par Marseille, de vous rendre au ch\u00e2teau d\u2019If, vous y visiterez les cellules de nombre de personnages c\u00e9l\u00e8bres qui y furent enferm\u00e9s \u2014 entre autres Mirabeau. Le futur orateur r\u00e9volutionnaire, l\u2019homme qui avait lanc\u00e9 au marquis de Dreux-Br\u00e9z\u00e9, charg\u00e9 d\u2019apporter \u00e0 l\u2019Assembl\u00e9e des Etats g\u00e9n\u00e9raux, le 23 juin 1789, l\u2019ordre de s\u2019auto-dissoudre cette r\u00e9plique historique : \u00ab \u00ab Allez dire \u00e0 ceux qui vous envoient que nous sommes ici par la volont\u00e9 du peuple, et qu\u2019on ne nous en arrachera que par la puissance des ba\u00efonnettes \u00bb, a eu une jeunesse passionn\u00e9e, comme on disait alors lorsqu\u2019on \u00e9tait un libertin indomptable. <br>C\u2019est son p\u00e8re qui avait demand\u00e9 en 1774 une lettre de cachet pour faire enfermer son fils, d\u00e9j\u00e0 couvert de dettes \u00e0 25 ans, dans la prison battue des vents et des vagues. Mirabeau en profita pour s\u00e9duire la fille du ge\u00f4lier. Lib\u00e9r\u00e9, il fut \u00e0 nouveau emprisonn\u00e9 pr\u00e8s de quatre ans \u2014 \u00e0 Vincennes, cette fois, toujours \u00e0 la demande de papa. Il y rencontra Sade, chacun sait que la prison est l&rsquo;occasion de se faire de belles relations\u2026<br><br>Un s\u00e9ducteur-n\u00e9, ce gar\u00e7on. Et pourtant \u00ab laid comme le fils de Satan \u00bb, dit son p\u00e8re apr\u00e8s que la variole l\u2019eut d\u00e9figur\u00e9 enfant. Chateaubriand, qui l\u2019a fr\u00e9quent\u00e9 dans les derniers mois de la royaut\u00e9, se rappelle :<br>\u00ab La laideur de Mirabeau, appliqu\u00e9e sur le fond de beaut\u00e9 particuli\u00e8re \u00e0 sa race, produisait une sorte de puissante figure du Jugement dernier de Michel-Ange, compatriote des Arrighetti. Les sillons creus\u00e9s par la petite-v\u00e9role sur le visage de l&rsquo;orateur, avaient plut\u00f4t l&rsquo;air d&rsquo;escarres laiss\u00e9es par la flamme. La nature semblait avoir moul\u00e9 sa t\u00eate pour l&#8217;empire ou pour le gibet, taill\u00e9 ses bras pour \u00e9treindre une nation ou pour enlever une femme. Quand il secouait sa crini\u00e8re en regardant le peuple, il l&rsquo;arr\u00eatait ; quand il levait sa patte et montrait ses ongles, la pl\u00e8be courait furieuse. Au milieu de l&rsquo;effroyable d\u00e9sordre d&rsquo;une s\u00e9ance, je l&rsquo;ai vu \u00e0 la tribune, sombre, laid et immobile : il rappelait le chaos de Milton, impassible et sans forme au centre de sa confusion. \u00bb (Chateaubriand, <em>M\u00e9moires d\u2019outre-tombe<\/em>, I, 5)<br>Des escarres laiss\u00e9es par la flamme : on devine dans ce visage boulevers\u00e9 par les cicatrices les traces d\u2019un volcan int\u00e9rieur dont la lave a labour\u00e9 la chair. On est loin des descriptions de Sade, invariablement \u00ab la t\u00eate d\u2019Adonis sur le corps d\u2019Hercule \u00bb. Loin de la beaut\u00e9 classique de l\u2019Apollon du Belv\u00e9d\u00e8re. Loin des minets contemporains liss\u00e9s par Photoshop. Il y a une force tellurique dans cet homme.<br><br>Cet homme aux passions multiples est un franc-ma\u00e7on port\u00e9 aux id\u00e9es lib\u00e9rales : son <em>Essai sur le despotisme<\/em>, paru en 1776 et peut-\u00eatre r\u00e9dig\u00e9 \u00e0 If, attire sur lui l\u2019attention de l\u2019avant-garde \u00e9clair\u00e9. Mais son \u00ab incontinence de plume \u00bb l\u2019am\u00e8ne aussi \u00e0 r\u00e9diger de petits romans libertins qui transgressent toutes les r\u00e8gles et offensent toutes les normes. Par exemple, <em><a href=\"https:\/\/fr.wikisource.org\/wiki\/Hic_et_Hec\">Hic et Hec<\/a><\/em>, pseudo-m\u00e9moires d\u2019un ex-s\u00e9minariste ouvert \u00e0 toutes les propositions, de quelque c\u00f4t\u00e9 qu\u2019elles lui arrivent, commence ainsi :<br>\u00ab Je dois le jour \u00e0 une distraction d\u2019un R. P. j\u00e9suite d\u2019Avignon, qui, se promenant avec ma m\u00e8re, blanchisseuse de la maison, quitta dans l\u2019obscurit\u00e9 le sentier \u00e9troit qu\u2019il parcourait d\u2019ordinaire en faveur de la grande route qui lui \u00e9tait peu famili\u00e8re. \u00bb (Mirabeau, Hic et Hec, c.1780)<br>La rh\u00e9torique connaissait la m\u00e9taphore fil\u00e9e. Mirabeau impose la m\u00e9taphore enfil\u00e9e.<br><br>Transgression, disais-je. Dans <em><a href=\"https:\/\/fr.wikisource.org\/wiki\/Le_Rideau_lev%C3%A9_ou_l%E2%80%99%C3%A9ducation_de_Laure\">le Rideau lev\u00e9<\/a><\/em> (1786), Mirabeau raconte l\u2019histoire d\u2019une jeune fille qui, enferm\u00e9e dans un couvent, aide sa meilleure amie, nonne comme elle, \u00e0 se passer sa passion pour un beau chevalier venu les visiter au parloir. Elles ont beau \u00eatre s\u00e9par\u00e9es de lui par une forte grille, le d\u00e9sir rend ing\u00e9nieux :<br><br>\u00ab Je fermai les portes du parloir de notre c\u00f4t\u00e9, malgr\u00e9 tes oppositions apparentes ; ton amant en fit autant du sien. Je te pris dans mes bras, je t\u2019approchai de la grille, je soulevai ta guimpe ; il prit tes tetons, il baisait tes l\u00e8vres, il su\u00e7ait ta langue, que tu lui donnas \u00e0 la fin ; mais la soif d\u00e9vorante du d\u00e9sir lui fit porter sa main sous tes jupes, pour saisir ta motte et s\u2019en emparer. Je te pressai contre lui, je te baisai aussi ; tu ne pouvais m\u2019\u00e9chapper, ni retirer tes bras des miens ; il eut enfin l\u2019adresse et la satisfaction de les lever, et de saisir cet aimable petit conin, o\u00f9 tous les attraits de la jeunesse et de la fra\u00eecheur sont r\u00e9pandus. Ses caresses t\u2019embras\u00e8rent du feu de la volupt\u00e9 ; il en \u00e9tait d\u00e9vor\u00e9 ; il maudissait cette impitoyable grille qui nous s\u00e9parait et s\u2019opposait \u00e0 sa jouissance. J\u2019\u00e9tais \u00e9mue, hors de moi-m\u00eame !<br>\u2014 Quoi ! dis-je \u00e0 ton amant, vous avez en vous si peu de ressources ? Ah ! Valsay, quand on aime bien, tout devient facile. J\u2019aime donc ma ch\u00e8re Eug\u00e9nie plus tendrement que vous ; je veux lui prouver que ce sentiment me rend tout possible et que rien ne peut m\u2019arr\u00eater pour la satisfaire, en vous obligeant tous deux ; car, si elle est abandonn\u00e9e \u00e0 elle-m\u00eame, vous \u00eates perdu.<br>Tu te rendis enfin ; je te fis monter sur l\u2019appui de la grille, tes mains pos\u00e9es sur mes \u00e9paules ; je te soutenais. Valsay releva ces habits noirs qui faisaient briller l\u2019\u00e9clat et la blancheur de tes fesses charmantes ; il les maniait, les baisait, leur rendait l\u2019honneur qui leur \u00e9tait d\u00fb. Ton petit conin, encadr\u00e9 dans un des carreaux de la grille, \u00e9tait un tableau vivant qui l\u2019enchantait. Il lui donna cent baisers, mais press\u00e9 de couronner son bonheur, il te le mit, tandis que passant moi-m\u00eame la main entre tes cuisses, je te branlais. \u00bb (Mirabeau, le Rideau lev\u00e9 ou l\u2019Education de Laure, 1786)<br><br><\/p>\n\n\n\n<p>Cette verge passant \u00e0 travers les barreaux, cet habit de religieuse s\u2019\u00e9cartant comme le rideau lev\u00e9 d\u2019un th\u00e9\u00e2tre pour mettre en valeur la chair, sont des images de transgression au sens propre d\u2019une efficacit\u00e9 terrible. Je ne connais d\u2019\u00e9quivalent (symbolique) que dans un roman de Dumas, la Tulipe noire, o\u00f9 le h\u00e9ros, enferm\u00e9 dans une prison, apprend \u00e0 lire \u00e0 la fille du ge\u00f4lier (encore elle&nbsp;!) en lui indiquant les lettres, sur un livre qu\u2019elle tient ouvert, au moyen d\u2019une paille passant \u00e0 travers les barreaux de la porte&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0La jeune fille dut s\u2019appuyer au guichet, la t\u00eate pench\u00e9e, le livre \u00e0 la hauteur de la lumi\u00e8re qu\u2019elle tenait de la main droite, et que, pour la reposer un peu, Corn\u00e9lius imagina de fixer par un mouchoir au treillis de fer. D\u00e8s lors Rosa put suivre avec un de ses doigts sur le livre les lettres et les syllabes que lui faisait \u00e9peler Corn\u00e9lius, lequel, muni d\u2019un f\u00e9tu de paille en guise d\u2019indicateur, d\u00e9signait ces lettres par le trou du grillage \u00e0 son \u00e9coli\u00e8re attentive.\u00a0\u00bb (<em>la Tulipe noire<\/em>, chap.XVII)<\/p>\n\n\n\n<p>La connaissance (inutile d\u2019\u00eatre lacanien pour y lire la naissance du con) est toujours intrusion, et ne peut \u00eatre jugul\u00e9e par quelque prison que ce soit.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces deux intromissions sont de magnifiques symboles de la fa\u00e7on dont la lumi\u00e8re brille au fond des cachots les plus sombres.<br>\u00c0 sa mort, en 1791, on le mit au Panth\u00e9on, qui venait d\u2019\u00eatre cr\u00e9\u00e9. Puis on l\u2019en d\u00e9m\u00e9nagea, quand on s\u2019aper\u00e7ut qu\u2019il entretenait avec la Cour des liens peu compatibles avec la vertu r\u00e9volutionnaire. On mit \u00e0 sa place le corps de Marat, qui venait d\u2019\u00eatre assassin\u00e9 \u2014 avant que ce dernier ne soit lui-m\u00eame d\u00e9panth\u00e9onis\u00e9 en 1795, victime de la r\u00e9action thermidorienne. Ainsi sont ballott\u00e9s les cadavres et les r\u00e9putations. Mais si Marat est aujourd\u2019hui peu c\u00e9l\u00e9br\u00e9, celle de Mirabeau suit son cours, si je puis dire\u2026<br><br>Jean-Paul Brighelli<br><br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Jean-Pierre Stholl, Illustration pour le Rideau leve\u0301 de Mirabeau. Si vous avez un jour la curiosit\u00e9, passant par Marseille, de vous rendre au ch\u00e2teau d\u2019If, vous y visiterez les cellules de nombre de personnages c\u00e9l\u00e8bres qui y furent enferm\u00e9s \u2014 entre autres Mirabeau. 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