{"id":4306,"date":"2022-05-20T15:25:06","date_gmt":"2022-05-20T13:25:06","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=4306"},"modified":"2022-05-20T17:07:11","modified_gmt":"2022-05-20T15:07:11","slug":"femmes-darriere-saison-en-general-et-annie-ernaux-en-particulier","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/femmes-darriere-saison-en-general-et-annie-ernaux-en-particulier-4306","title":{"rendered":"Femmes d\u2019arri\u00e8re-saison en g\u00e9n\u00e9ral \u2014 et Annie Ernaux en particulier"},"content":{"rendered":"\n<p>Lucas Cranach (1472-1553), <em>Jeune homme et vieille femme<\/em>, c.1520. La coupe automatique \u00e9limine, et c&rsquo;est bien dommage, le geste de la femme, qui glisse dans la main du jeune homme quelques pi\u00e8ces d&rsquo;or tir\u00e9es d&rsquo;une bourse frip\u00e9e\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Nonita. Fiore della mia adolescenza, angoscia delle mie notti. Potr\u00f2 mai rivederti. Nonita. Nonita. Nonita. Tre sillabe, come una negazione fatta di dolcezza: No. Ni. Ta. Nonita che io possa ricordarti sinch\u00e9 la tua immagine non sar\u00e0 tenebra e il tuo luogo sepolcro.<br>\u00ab Mi chiamo Umberto Umberto. Quando accadde il fatto soccombevo arditamente al trionfo dell\u2019adolescenza. A detta di chi mi conobbe, non di chi mi vede ora, lettore, smagrito in questa cella, coi primi segni di una barba profetica che mi indurisce le gote, a detta di chi mi conobbe allora ero un efebo valente, con quell\u2019ombra di malinconia che penso di dovere ai cromosomi meridionali di un ascendente calabro. \u00bb (Umberto Eco, \u00ab Nonita \u00bb, 1959, recueilli dans le <em>Diario minimo<\/em>, 1963, traduit en fran\u00e7ais sous le titre <em>Pastiches et postiches<\/em>, Messidor, 1988)<br><br>Ai-je besoin de traduire ? \u00ab Nonita. Fleur de mon adolescence, angoisse de mes nuits. Pourrai-je jamais te revoir. Nonita. Nonita. Nonita. Trois syllabes, comme une n\u00e9gation faite de douceur. No.Ni.Ta. Nonita, puiss\u00e9-je me souvenir de toi jusqu&rsquo;\u00e0 ce que ton image se fasse t\u00e9n\u00e8bres et ta demeure s\u00e9pulcre.<br>\u00ab Je m&rsquo;appelle Umberto Umberto. \u00c0 l\u2019\u00e9poque des faits que je vais rapporter, je succombais bravement au triomphe de l\u2019adolescence. Au dire de ceux qui me connurent, non de ceux qui me voient \u00e0 pr\u00e9sent, lecteur, amaigri dans cette cellule, avec les premiers signes d\u2019une barbe proph\u00e9tique qui me durcit les joues, au dire de ceux qui me connurent en ce temps-l\u00e0, j\u2019\u00e9tais un s\u00e9millant \u00e9ph\u00e8be, avec cette ombre de m\u00e9lancolie que je dois sans doute aux chromosomes m\u00e9ridionaux d\u2019un a\u00efeul calabrais\u2026 \u00bb<br><br>Bien s\u00fbr, \u00ab Nonita \u00bb est un rappel direct de la <em>Lolita<\/em> de Nabokov, dont Eco parodie le d\u00e9but. Mais le mot joue aussi avec <em>nonnita<\/em>, la petite grand-m\u00e8re, en italien. En tout cas, en 1959, on ne peut suspecter Eco de s\u2019inspirer d\u2019<em>Harold et Maude<\/em>, le joli film de Hal Ashby sorti en 1971, qui confronte un adolescent d\u00e9pressif et une vieille dame qui adore la vie \u2014 jusqu\u2019\u00e0 autoriser le beau jeune homme \u00e0 concr\u00e9tiser la passion qu\u2019il a pour elle. <br><br>Alors, l\u2019amour des vieilles \u2014 comme Richard Millet parlait du <em>Go\u00fbt des femmes laides<\/em> (2006). Au-del\u00e0 des cougars, les pumas. Et puis ?<br>Eh bien par exemple <em>Ch\u00e9ri<\/em> (1920 \u2014 et <em>la Fin de Ch\u00e9ri<\/em> en 1926), le tr\u00e8s beau roman de Colette, qu\u2019une mode imb\u00e9cile s\u2019emploie \u00e0 ignorer depuis quelques d\u00e9cennies. Un splendide jeune homme tombe amoureux de la vieille amie de sa m\u00e8re, ex-demi-mondaine comme elle, et elle-m\u00eame pense qu\u2019elle \u00ab atteignait l\u2019\u00e2ge de s\u2019accorder quelques petites douceurs \u00bb. Pierre Billon en a tir\u00e9 un film oubliable en 1950, et Stephen Frears un film inoubliable en 2009, avec une Michelle Pfeiffer \u00e9blouissante \u2014 pl\u00e9onasme. Dans la premi\u00e8re version Jean Desailly (qui reprenait un r\u00f4le cr\u00e9\u00e9 au th\u00e9\u00e2tre par Jean Marais en 1948) avait trente ans, dans la seconde Rupert Friend en a 28, l\u2019un et l\u2019autre tr\u00e8s au-del\u00e0 du roman, o\u00f9 le h\u00e9ros n\u2019en a gu\u00e8re plus de 18 et sa ma\u00eetresse pr\u00e8s de cinquante. C\u2019est \u00e0 peu pr\u00e8s l\u2019\u00e9cart d\u2019\u00e2ge entre Colette (la cinquantaine en 1923) et Bertrand de Jouvenel, vingt ans \u00e0 l\u2019\u00e9poque de ses amours avec l\u2019\u00e9pouse de son p\u00e8re.<br>\u00c0 quel \u00e2ge devient-on une \u00ab vieille femme \u00bb ? Cela a chang\u00e9, bien s\u00fbr, selon les \u00e9poques, l\u2019esp\u00e9rance de vie et les proc\u00e9d\u00e9s r\u00e9g\u00e9n\u00e9rateurs. Il semble que la m\u00e9nopause (qui n\u2019intervient pas aujourd\u2019hui au m\u00eame moment qu\u2019au XIXe si\u00e8cle) soit un marqueur psychologique d\u2019obsolescence, une \u00e9tape syst\u00e9matique, alors que l\u2019andropause est plus al\u00e9atoire : d\u2019o\u00f9 le fait que j\u2019\u00e9limine de cet article les histoires surexpos\u00e9es de vieux messieurs s\u2019offrant des gosselines, comme un que je connais. Picasso a quarante ans d\u2019\u00e9cart avec Fran\u00e7oise Gilot lorsqu\u2019il lui fait deux enfants, en 1947 et 1949 \u2014 un jeune vieux papa.<br>Les jeunes femmes qui s\u2019offrent des vieux messieurs cherchent-elles un p\u00e8re \u2014 ou un grand-p\u00e8re ? Leur qu\u00eate est-elle juste int\u00e9ress\u00e9e ? Et les messieurs, viennent-ils boire la coupe de jouvence entre leurs cuisses ? Autant de questions passionnantes auxquelles je r\u00e9pondrai le jour o\u00f9 je raconterai ma vie\u2026<br>Et puis la m\u00e9nopause n\u2019implique pas que l\u2019on ferme boutique. La litt\u00e9rature regorge de vieilles dames pr\u00eates \u00e0 enfourcher de fringants canassons. Ou les arts \u2014 <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Les_Vieilles#\/media\/Fichier:Lille_PdBA_goya_les_vieilles.jpg\">voyez <em>les Vieilles<\/em> de Goya<\/a>.<br>Ce qui nous am\u00e8ne au dernier opuscule d\u2019Annie Ernaux, <em>Le Jeune homme<\/em> (Gallimard, 2022, 38p., 8\u20ac, soit 0,21 \u20ac par page, c&rsquo;est beaucoup plus que les 0,036\u20ac pour chacune des 688 pages des <em>Nuits de la peste <\/em>d&rsquo;Orhan Pamuk, <a href=\"https:\/\/www.marianne.net\/culture\/litterature\/les-nuits-de-la-peste-dorhan-pamuk-roman-total-histoire-totale\">le meilleur livre de l&rsquo;ann\u00e9e et de loin<\/a>).<br><br>Ce minuscule r\u00e9cit raconte les amours de la narratrice, \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1990, avec un jeune \u00e9tudiant de trente ans son cadet. Rien sur le d\u00e9sir de chair fra\u00eeche \u2014 ce qui ne signifie pas que ce ne soit pas une composante essentielle : sous pr\u00e9texte de ne rien cacher, on peut occulter bien des choses. Mais ce qui int\u00e9resse Ernaux, ce sont les retrouvailles avec son pass\u00e9 \u2014 l\u2019histoire se passe pour l\u2019essentiel \u00e0 Rouen, o\u00f9 Ernaux, Normande d\u2019origine, revient parfois sur la tombe de ses parents, \u00e0 Yvetot. Ou se rend-elle chez Maupassant, qui y fit ses \u00e9tudes jusqu\u2019\u00e0 la Seconde ? <br>Ernaux analyse ainsi son rapport \u00e0 l\u2019Autre et au Temps simultan\u00e9ment : <br>\u00ab La duplicit\u00e9, dont il avait l\u2019habitude de m\u2019accuser dans ses acc\u00e8s de jalousie, ne se situait pas, contrairement \u00e0 ce qu\u2019il imaginait, dans les d\u00e9sirs que j\u2019aurais pu avoir pour d\u2019autres que lui, ni m\u00eame, comme il en \u00e9tait persuad\u00e9, dans le souvenir de mes amants. Elle \u00e9tait inh\u00e9rente \u00e0 sa pr\u00e9sence \u00e0 lui dans ma vie, qu\u2019il avait transform\u00e9e en un \u00e9trange et continuel palimpseste. \u00bb<br>Tr\u00e8s belle, cette id\u00e9e du palimpseste (de \u03c0\u1f71\u03bb\u03b9\u03bd, \u00e0 nouveau). Comme si ce r\u00e9cit \u00e9tait la palinodie de r\u00e9cits ant\u00e9rieurs. Elle tra\u00eene le jeune A*** dans les lieux o\u00f9 elle est all\u00e9e avec d\u2019autres, Capri, Venise ou Madrid. Et ce ne sont pas les aventures d\u2019autrefois qu\u2019elle convoque, mais celle qu\u2019elle fut. Elle aussi, outre le plaisir du pygmalionisme au f\u00e9minin, s\u2019abreuve \u00e0 la fontaine de Jouvence. Il y a de la goule dans cette d\u00e9voration de l\u2019autre pour revenir. <br><br>C\u2019est tout le sujet d\u2019une nouvelle (extraordinaire, pour le coup) de Carlos Fuentes, <em>Aura<\/em>, publi\u00e9e en 1962 \u2014 et r\u00e9dig\u00e9e \u00e0 la seconde personne du singulier et au futur. Engag\u00e9 par la tr\u00e8s vieille Mme Consuelo pour mettre au propre les papiers laiss\u00e9s par son vieux militaire de mari d\u00e9funt, le narrateur, Philippe, rencontre la ni\u00e8ce de la susdite, la magnifique Aura aux cheveux noirs de jais et aux seins pomm\u00e9s, avec laquelle il a une aventure passionnelle. Sauf que dans leur derni\u00e8re \u00e9treinte : <br><br>\u00ab Acercar\u00e1s tus labios a la cabeza reclinada junto a la tuya, acariciar\u00e1s otra vez el <br>pelo largo de Aura: tomar\u00e1s violentamente a la mujer endeble por los hombros, sin <br>escuchar su queja aguda; le arrancar\u00e1s la bata de tafeta, la abrazar\u00e1s, la sentir\u00e1s <br>desnuda, peque\u00f1a y perdida en tu abrazo, sin fuerzas, no har\u00e1s caso de su <br>resistencia gemida, de su llanto impotente, besar\u00e1s la piel del rostro sin pensar, <br>sin distinguir: tocar\u00e1s esos senos fl\u00e1cidos cuando la luz penetre suavemente y te <br>sorprenda, te obligue a apartar la cara, buscar la rendija del muro por donde <br>comienza a entrar la luz de luna, ese resquicio abierto por los ratones, ese ojo de <br>la pared que deja filtrar la luz plateada que cae sobre el pelo blanco de Aura, <br>sobre el rostro desgajado, compuesto de capas de cebolla, p\u00e1lido, seco y <br>arrugado como una ciruela cocida: apartar\u00e1s tus labios de los labios sin carne que <br>has estado besando, de las enc\u00edas sin dientes que se abren ante ti : ver\u00e1s bajo la <br>luz de la luna el cuerpo desnudo de la vieja, de la se\u00f1ora Consuelo, flojo, rasgado, <br>peque\u00f1o y antiguo, temblando ligeramente porque tu lo tocas, tu lo amas, tu has <br>regresado tambi\u00e9n&#8230; <br>Hundir\u00e1s tu cabeza, tus ojos abiertos, en el pelo plateado de Consuelo, la mujer <br>que volver\u00e1 a abrazarte cuando la luna pase, tea tapada por las nubes, los oculte <br>a ambos, se Neve en el aire, por alg\u00fan tiempo, la memoria de la juventud, la <br>memoria encarnada. <br>\u2014 Volver\u00e1, Felipe, la traeremos juntos. Deja que recupere fuerzas y la har\u00e9 <br>regresar. \u00bb<br><br>Bien s\u00fbr, je n\u2019ai pas besoin de traduire. Mais pour les non-hispanisants :<br><br>\u00ab Tu approcheras tes l\u00e8vres de la t\u00eate pos\u00e9e \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la tienne, tu caresseras \u00e0 nouveau les longs cheveux d\u2019Aura ; tu prendras violemment la faible femme par les \u00e9paules, sans \u00e9couter sa plainte aigu\u00eb ; tu lui arracheras la robe de soie, tu l\u2019enlaceras, tu la sentiras nue, petite et perdue dans ton \u00e9treinte, sans force, tu ne feras pas attention \u00e0 sa r\u00e9sistance g\u00e9missante, \u00e0 ses pleurs impuissants, tu embrasseras la peau du visage sans r\u00e9fl\u00e9chir, sans discerner ; tu toucheras les seins flasques quand la lumi\u00e8re suave aura p\u00e9n\u00e9tr\u00e9, et t\u2019aura surpris, et t\u2019oblige \u00e0 repousser le visage, \u00e0 chercher la fente du mur par o\u00f9 commence \u00e0 entrer la lumi\u00e8re de la lune, cette rainure ouverte par les souris, cet \u0153il du mur qui laisse filtrer la lumi\u00e8re argent\u00e9e qui tombe sur les cheveux blancs d\u2019Aura, sur sa face d\u00e9faite, comme form\u00e9e de peaux d\u2019oignons, p\u00e2le, dess\u00e9ch\u00e9e et rid\u00e9e tel un pruneau cuit n : tu \u00e9carteras tes l\u00e8vres des l\u00e8vres vides que tu embrassais, des gencives sans dents qui s\u2019ouvrent devant toi ; tu verras sous la lumi\u00e8re de la lune le corps nu de la vieille, de Mme Consuelo, mou, sillonn\u00e9 de rides, petit et rassis, qui tremble l\u00e9g\u00e8rement, parce que tu la touches que tu l\u2019aimes et que tu es revenu aussi.<br>Yeux ouverts, tu enfouiras ta t\u00eate dans les cheveux argent\u00e9s de Consuelo, la femme qui t\u2019embrassera \u00e0 nouveau quand la lune, tison recouvert de nuages, sera pass\u00e9e Quand la lune les aura tous deux cach\u00e9s. Quand la lune un temps aura emport\u00e9 le souvenir de la jeunesse \u2014 la m\u00e9moire faite chair. <br>&#8211; Elle reviendra, Philippe, nous irons la chercher ensemble. Laisse-moi reprendre des forces et je la ferai revenir\u2026 \u00bb (trad. J-C. Andro, in <em>Le Chant des aveugles<\/em>, Gallimard, 1968).<br><br>Fuentes n\u2019\u00e9tait sans doute pas assez consensuel pour d\u00e9crocher le Nobel que l\u2019on promet incessamment, d\u2019une ann\u00e9e l\u2019autre, \u00e0 Annie Ernaux, afin de c\u00e9l\u00e9brer cette fameuse \u00ab \u00e9criture blanche \u00bb \u2014 comme les pertes du m\u00eame nom.<br><br>Jean-Paul Brighelli<br><br>PS. J\u2019ai eu du mal \u00e0 me procurer <em>Le Jeune homme<\/em>, sorti d\u00e9but mai, \u00e9puis\u00e9 tr\u00e8s vite. \u00ab Qui donc s\u2019est ru\u00e9 sur Ernaux ? \u00bb demandai-je, \u00e9berlu\u00e9, \u00e0 mon libraire. \u00ab Des vieilles dames en panne de mimesis ? \u00bb \u00ab Pas du tout \u00bb, m\u2019a r\u00e9pondu cet honn\u00eate gar\u00e7on. \u00ab Plut\u00f4t des hommes jeunes \u2014 vous savez, cette clique qui croit qu\u2019Edouard Louis et Geoffroy de Lagasnerie, co-signataires enthousiastes de la p\u00e9tition crapuleuse lanc\u00e9e par Ernaux et Le Cl\u00e9zio contre Richard Millet, sont de vrais \u00e9crivains. \u00bb Et de soupirer.<br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Lucas Cranach (1472-1553), Jeune homme et vieille femme, c.1520. 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