{"id":4318,"date":"2022-05-27T18:19:46","date_gmt":"2022-05-27T16:19:46","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=4318"},"modified":"2022-05-27T18:19:48","modified_gmt":"2022-05-27T16:19:48","slug":"corsets-et-guepieres","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/corsets-et-guepieres-4318","title":{"rendered":"Corsets et gu\u00eapi\u00e8res"},"content":{"rendered":"\n<p>Henri Gervex (1852-1929), <em>Rolla<\/em>, 1878<br><br>Cette fois-ci, il n\u2019y a plus d\u2019alibi mythologique ou religieux. Le nu s\u2019expose dans toute son impudicit\u00e9 moderne. La jeune femme est nue \u00ab comme un plat d\u2019argent, nue comme un mur d\u2019\u00e9glise \/ Nue comme le discours d\u2019un acad\u00e9micien \u00bb, dit Musset. Nue comme seule une courtisane peut l\u2019\u00eatre \u2014 les \u00e9pouses se contentant d\u2019une chemise de nuit perc\u00e9e.<br><br>Gervex, qui avait \u00e0 peine 26 ans, couchait alors avec Valtesse de la Bigne, qui fut peut-\u00eatre son mod\u00e8le. C\u2019est elle qui consentit \u00e0 montrer \u00e0 Zola, quand il \u00e9crivait <em>Nana<\/em>, <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Valtesse_de_La_Bigne#\/media\/Fichier:%C3%89douard_Li%C3%A8vre_Lit_de_parade_de_Valtesse_de_La_Bigne_c._1875_Mus%C3%A9e_des_arts_d%C3%A9coratifs_Paris.jpg\">le lit, con\u00e7u par Edouard Li\u00e8vre<\/a>, dans lequel elle recevait ses amants, aujourd\u2019hui au mus\u00e9e des Arts d\u00e9coratifs. Mais le romancier n\u2019eut droit \u00e0 rien de plus. <br><br>Comme l\u2019\u00e9crit fort bien la fiche de pr\u00e9sentation du Mus\u00e9e d\u2019Orsay : \u00ab Si la sc\u00e8ne est jug\u00e9e ind\u00e9cente, ce n&rsquo;est pas en raison de la nudit\u00e9 de Marie, qui ne diff\u00e8re en rien des autres nus canoniques de l&rsquo;\u00e9poque. L&rsquo;attention des contemporains se porte en r\u00e9alit\u00e9 sur la nature morte constitu\u00e9e d&rsquo;un jupon, d&rsquo;une jarreti\u00e8re, d&rsquo;un corset d\u00e9graf\u00e9 \u00e0 la h\u00e2te, surmont\u00e9 par un chapeau haut-de-forme. C&rsquo;est Degas qui aurait conseill\u00e9 \u00e0 Gervex de mettre \u00ab un corset par terre \u00bb pour que l&rsquo;on comprenne que cette femme \u00ab n&rsquo;est pas un mod\u00e8le \u00bb. En effet, cette disposition, la nature des v\u00eatements, dessinent clairement le consentement de Marie et son statut de prostitu\u00e9e. De plus, la canne jaillissant des sous-v\u00eatements agit comme une m\u00e9taphore de l&rsquo;acte sexuel. \u00bb<br><br>Scandale. La toile est imm\u00e9diatement retir\u00e9e du Salon de 1878. Mais, expos\u00e9e trois mois chez le galeriste Bague au 41, boulevard des Capucines, elle conna\u00eet un grand succ\u00e8s. L\u2019artiste se rem\u00e9more, dans ses Entretiens parus en 1924, \u00ab un d\u00e9fil\u00e9 ininterrompu de visites \u00bb. Le Salon avait ses pudeurs, le boulevard ses impudeurs. Telle \u00e9tait la Belle Epoque.<br><br>Reste l\u2019alibi litt\u00e9raire<br>Le po\u00e8me de Musset, <em>Rolla<\/em>, date de 1833. Autoportrait d\u2019un dandy suicidaire. Jacques Rolla contemple Marion, la jeune prostitu\u00e9e avec laquelle il vient de passer la nuit :<br><br>\u00ab Elle dort, regardez : \u2014 quel front noble et candide !<br>Partout, comme un lait pur sur une onde limpide,<br>Le ciel sur la beaut\u00e9 r\u00e9pandit la pudeur.<br>Elle dort toute nue et la main sur son c\u0153ur.<br>N\u2019est-ce pas que la nuit la rend encor plus belle ?<br>Que ces molles clart\u00e9s palpitent autour d\u2019elle,<br>Comme si, malgr\u00e9 lui, le sombre Esprit du soir<br>Sentait sur ce beau corps fr\u00e9mir son manteau noir ?<br><br>Rolla consid\u00e9rait d\u2019un \u0153il m\u00e9lancolique<br>La belle Marion dormant dans son grand lit ;<br>Je ne sais quoi d\u2019horrible et presque diabolique<br>Le faisait jusqu\u2019aux os frissonner malgr\u00e9 lui.<br>Marion co\u00fbtait cher. \u2013 Pour lui payer sa nuit<br>Il avait d\u00e9pens\u00e9 sa derni\u00e8re pistole.<br>Ses amis le savaient. Lui-m\u00eame, en arrivant,<br>Il s\u2019\u00e9tait pris la main et donn\u00e9 sa parole<br>Que personne, au grand jour, ne le verrait vivant.<br>[&#8230;]<br>Quand Rolla sur les toits vit le soleil para\u00eetre,<br>Il alla s\u2019appuyer au bord de la fen\u00eatre.<br>De pesants chariots commen\u00e7aient \u00e0 rouler.<br>Il courba son front p\u00e2le, et resta sans parler.<br>(\u2026)<br>Rolla lui r\u00e9pondit par un l\u00e9ger sourire.<br>Il prit un flacon noir qu\u2019il vida sans rien dire ;<br>Puis, se penchant sur elle, il baisa son collier.<br>Quand elle souleva sa t\u00eate appesantie,<br>Ce n\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 plus qu\u2019un \u00eatre inanim\u00e9.<br>Dans ce chaste baiser son \u00e2me \u00e9tait partie,<br>Et, pendant un moment, tous deux avaient aim\u00e9. \u00bb<br><br>Il faudra bien qu\u2019un jour on r\u00e9habilite Musset\u2026<br><br>Conseil ou non de Degas, qui s\u2019y connaissait en provocations et en lingerie f\u00e9minine, le corset est pos\u00e9 au bas de la diagonale (qui suit exactement le trajet de la lumi\u00e8re entrant \u00e0 flots par la fen\u00eatre ouverte) qui part du regard de l\u2019homme, passe par le sexe de la femme et finit sur la canne qui les pourfend \u2014 le corset et le sexe. C\u2019est la m\u00eame construction (invers\u00e9e) que dans <em><a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Le_Verrou_(Fragonard)#\/media\/Fichier:Jean-Honor%C3%A9_Fragonard_009.jpg\">le Verrou<\/a><\/em> de Fragonard, o\u00f9 tout part du verrou vers lequel se tend le bras de la femme affol\u00e9e, et finit sur la pomme pos\u00e9e sur la table de nuit.<br><br>Le corset est cet instrument de torture invent\u00e9 au XVIe si\u00e8cle, destin\u00e9 \u00e0 exalter la taille (\u00e0 tous les sens du terme) de la femme, \u00e0 des \u00e9poques o\u00f9 elles n\u2019\u00e9taient pas bien grandes. <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Corset#\/media\/Fichier:%C3%89tienne_Tournes_-_La_Toilette.jpg\">En haut, ils mettent les seins en valeur<\/a>, en bas ils affinent la taille. <br><br>\u00ab Pour faire un corps bien espagnol\u00e9, \u00e9crit Montaigne, quelle g\u00eane ne souffrent-elles, guind\u00e9es et sangl\u00e9es, \u00e0 tout de grosses coches sur les c\u00f4t\u00e9s, jusques \u00e0 la chair vive ? Oui, quelques fois \u00e0 en mourir. \u00bb (<em>Essais<\/em>, I, 14)<br>C\u2019est que les corsets comprimaient les corps dans des baleines d\u2019acier. C\u2019est d\u2019ailleurs sur cette armure invisible que compte Milady, dans <em>les Trois mousquetaires<\/em>, lorsqu\u2019elle se poignarde afin de persuader ce cr\u00e9tin de Felton qu\u2019elle est la victime du \u00ab Nabuchodonosor anglais \u00bb \u2014 le duc de Buckingham : \u00ab Le couteau avait rencontr\u00e9 heureusement, nous devrions dire adroitement, le busc de fer qui \u00e0 cette \u00e9poque d\u00e9fendait comme une cuirasse la poitrine des femmes ; il avait gliss\u00e9 en d\u00e9chirant la robe et avait p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 de biais entre la chair et les c\u00f4tes. \u00bb<br><br>Il existait des corsets plus l\u00e9gers, peu ou pas balein\u00e9s mais quand m\u00eame en tissu rigide, pour l&rsquo;\u00e9t\u00e9, le repos, les occasions peu formelles\u2026 On les appelait blancs corsets \u2014 soit parce qu&rsquo;ils \u00e9taient souvent faits de toile blanche ou \u00e9cru toute simple, soit parce que \u00ab blanc \u00bb a ici le sens de \u00ab vide \u00bb (de baleines). Sur le tableau de Gervex, la blancheur renvoie sans doute \u00e0 ces corsets d\u2019\u00e9t\u00e9 \u2014 d\u2019o\u00f9 la fen\u00eatre ouverte et la lumi\u00e8re de la derni\u00e8re aube de Rolla, qui met en valeur la blancheur du corps et des v\u00eatements \u00e9pars. Il est significatif que le comble de l&rsquo;acad\u00e9misme flirte avec les le\u00e7ons de l&rsquo;Impressionnisme. Vingt ans plus tard, G\u00e9r\u00f4me, peignant <em><a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/La_V%C3%A9rit%C3%A9_sortant_du_puits#\/media\/Fichier:Jean_L%C3%A9on_Gerome_1896_La_V%C3%A9rit%C3%A9_sortant_du_puits.JPG\">la V\u00e9rit\u00e9 qui sort du puits<\/a><\/em>, veut fustiger les Impressionnistes dont il sentait bien. qu&rsquo;ils tenaient le haut du pav\u00e9. Gervex en savait davantage en 1876.<br><br>La gu\u00eapi\u00e8re, elle, est un sous-v\u00eatement f\u00e9minin issu de la combinaison du corset, du soutien-gorge et du porte-jarretelles.<br>On se rappelle que les besoins de l\u2019armement, le recrutement des femmes dans les usines, avaient d\u00e9mod\u00e9 le corset. On in vente alors le soutien-gorge. Dans les ann\u00e9es 1920, et jusqu\u2019\u00e0 la guerre, l\u2019\u00e9quipement f\u00e9minin est constitu\u00e9 d\u2019une gaine rigide et moulante \u00e0, laquelle sont raccord\u00e9es les jarretelles, et d\u2019un soutien-gorge avec des bonnets-ogives. C\u2019est le New Look, cette cr\u00e9ation de Christian Dior dans les ann\u00e9es 1948, qui en remettant \u00e0 la mode les tailles fines, va susciter la cr\u00e9ation de la gu\u00eapi\u00e8re \u2014 cens\u00e9e vous faire rune taille de gu\u00eape. La d\u00e9couverte du nylon permet alors la cr\u00e9ation de sous-v\u00eatements extensibles, l\u00e9gers et r\u00e9sistants.<br>Les gu\u00eapi\u00e8res, en tille de coton, ont tout de m\u00eame des baleines m\u00e9talliques \u2014 qu\u2019il fallait enlever et remettre \u00e0 chaque lavage, sous peine de teinter irr\u00e9m\u00e9diablement le tissu de rouille.<br>C\u2019est Marcel Rochas (oui, le parfumeur cr\u00e9ateur de Femme en 1945) qui aurait invent\u00e9 la gu\u00eapi\u00e8re pour Mae West.<br><br><br>L&rsquo;invention de la gu\u00eapi\u00e8re est attribu\u00e9e \u00e0 Marcel Rochas vers 1945, qui aurait cr\u00e9\u00e9 cet article de lingerie \u2014 en satin rose clair et tulle recouverts de dentelle Chantilly noire \u2014 pour l&rsquo;actrice am\u00e9ricaine Mae West. <br>Les collants et l\u2019usage ravageur des jeans ont d\u00e9mod\u00e9 les gu\u00eapi\u00e8res et les corsets, qui ne se retrouvent plus que dans l\u2019arsenal BDSM. Voir les atours de la Gwendoline de John Willie. Il en existe m\u00eame pour hommes soumis \u2014 lire et regarder Dressage, de l\u2019\u00e9nigmatique Bernard Montorgueil. Ce qui est certain, c\u2019est que le temps de l\u2019amour s\u2019en est trouv\u00e9 boulevers\u00e9. Le corset obligeait \u00e0 prendre son temps \u2014 <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Corset#\/media\/Fichier:Carrierbelleuse4.jpg\">il fallait le d\u00e9lacer, puis le remettre<\/a>. On ne se risquait pas \u00e0 pratiquer un quickie \u2014 cinq minutes, fess\u00e9e et douche comprises\u2026 M\u00eame les poup\u00e9es (Bru ou Jumeau) des ann\u00e9es 1890 portaient des corsets, ce qui obligeait les petites filles (et sans doute le jeune Bernard Montorgueil) \u00e0 patiemment habiller et d\u00e9shabiller ces cr\u00e9atures de r\u00eave et de porcelaine. Aujourd\u2019hui elles d\u00e9capitent leur Barbie, la d\u00e9sossent et tout est dit \u00ac\u2014 et jou\u00e9. Le Temps des corsets \u00e9tait n\u00e9cessairement un temps long, et le d\u00e9shabillage \u00e9tait en soi un pr\u00e9lude et un pr\u00e9liminaire.<br><br>Du coup, la symbolique du tableau de Gervex n\u2019appara\u00eet pas clairement aux nouvelles g\u00e9n\u00e9rations. M\u00eame si <a href=\"https:\/\/uneraisonparjour.wordpress.com\/2012\/07\/16\/152-mdna-tour-stade-de-france\/\">Madonna habill\u00e9e par Jean-Paul Gaultier<\/a> a su jouer avec cette mythologie de l\u2019enfermement \/ exhibition qui est en m\u00eame temps une exaltation du corps. <br>Mais je doute que Sandrine Rousseau ose en priv\u00e9 le corset \u2014 quoique\u2026 <br><br>Jean-Paul Brighelli<br><br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Henri Gervex (1852-1929), Rolla, 1878 Cette fois-ci, il n\u2019y a plus d\u2019alibi mythologique ou religieux. Le nu s\u2019expose dans toute son impudicit\u00e9 moderne. 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