{"id":4325,"date":"2022-06-03T10:24:40","date_gmt":"2022-06-03T08:24:40","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=4325"},"modified":"2022-06-03T10:24:40","modified_gmt":"2022-06-03T08:24:40","slug":"baiser-le-mot-est-doux","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/baiser-le-mot-est-doux-4325","title":{"rendered":"\u00ab Baiser \u2014 le mot est doux\u2026 \u00bb"},"content":{"rendered":"\n<p>Francesco Hayez (1791-1882), <em>Le Baiser<\/em>, 1859, d\u00e9tail<br><br>Le baiser est le grand absent de la pornographie. C\u2019est logique : la pornographie est, \u00e9tymologiquement, histoires de courtisanes, et tout le monde sait que le baiser est le tabou des prostitu\u00e9es. \u00ab J\u2019embrasse pas \u00bb, dit Emmanuelle B\u00e9art dans le film homonyme de T\u00e9chin\u00e9 (1991). La Loulou de Pabst, en 1929, n\u2019embrassait pas davantage. Tant pis pour ceux qui fantasment sur Louise Brooks.<br>C\u2019est pourtant par le baiser que commence l\u2019\u00e9treinte \u00e9rotique. Mais pas seulement : les hommes se sont longtemps embrass\u00e9s l\u00e8vres contre l\u00e8vres pour signifier leur confiance ou leur lien de vassalit\u00e9. C\u2019est par un baiser que Judas trahit le Christ \u2014 offense supr\u00eame, puisque le signe de l\u2019amiti\u00e9 ind\u00e9fectible est alors invers\u00e9. On ne sait pas si les anthropopith\u00e8ques s\u2019embrassaient (\u00e0 mon avis, pas avant d\u2019avoir un toit sur leur t\u00eate et la certitude qu\u2019ils ne seraient pas poignard\u00e9s dans le dos), mais les anciens textes indiens, grecs ou latins ne se privent pas de baisers.<br>L\u00e8vres \u00e0 l\u00e8vres \u2014 et c\u2019est tout. C\u2019est au XVIe si\u00e8cle que le baiser avec langue en bouche, ce que ces ignorants d\u2019Anglo-Saxons appellent le French Kiss, se r\u00e9pand en Europe. Au d\u00e9part, c\u2019est nomm\u00e9ment un \u00ab baiser \u00e0 la florentine \u00bb. Et au jeu des langues s\u2019ajoutait le fait de tenir entre index et majeur la l\u00e8vre inf\u00e9rieure de sa partenaire. <br>C\u2019est \u00e0 ce type de baiser que font allusion aussi bien Louise Lab\u00e9<br><br>Baise m\u2019encor, rebaise-moi et baise ;<br>Donne m\u2019en un de tes plus savoureux,<br>Donne m\u2019en un de tes plus amoureux :<br>Je t\u2019en rendrai quatre plus chauds que braise.<br><br>Las ! te plains-tu ? \u00c7\u00e0, que ce mal j\u2019apaise,<br>En t\u2019en donnant dix autres doucereux.<br>Ainsi, m\u00ealant nos baisers tant heureux,<br>Jouissons-nous l\u2019un de l\u2019autre \u00e0 notre aise.<br><br>que Joachim Du Bellay :<br><br>Puis, quand s\u2019approche de la tienne<br>Ma l\u00e8vre, et que si pr\u00e8s je suis<br>Que la fleur recueillir je puis<br>De ton haleine ambroisienne,<br><br>Quand le soupir de ces odeurs<br>O\u00f9 nos deux langues qui se jouent<br>Moitement fol\u00e2trent et nouent,<br>Eventent mes douces ardeurs,<br><br>Il me semble \u00eatre assis \u00e0 table<br>Avec les dieux, tant je suis heureux,<br>Et boire \u00e0 longs traits savoureux<br>Leur doux breuvage d\u00e9lectable.<br><br>Et c\u2019est chez Jean Second, \u00e9minent po\u00e8te latinisant de la premi\u00e8re moiti\u00e9 du XVIe, dans le <em>Liber Basiorum <\/em>ou<em> Livre des baisers<\/em> (1541) que l\u2019on trouve les pr\u00e9cisions les plus nettes. Dans ce recueil compos\u00e9 de dix-neuf po\u00e8mes, en partie imit\u00e9s de Catulle et des anthologies grecques, le th\u00e8me du baiser est d\u00e9ploy\u00e9 \u00e0 partir de ses manifestations corporelles (ces baisers sont tour \u00e0 tour : \u00ab voluptueux, innombrables, cruelles morsures, l\u00e9gers et rapides, fol\u00e2tres, languissants ou imp\u00e9tueux, tendres, ardents \u00bb\u2026), en liaison avec le d\u00e9sir ou le regret, le d\u00e9lire ou la r\u00e9serve, l&rsquo;immortalit\u00e9 et \u00ab l&rsquo;union des \u00e2mes \u00bb, jusqu&rsquo;\u00e0 \u00ab l&rsquo;amour d\u00e9sarm\u00e9 par la beaut\u00e9 \u00bb. Une traduction en fran\u00e7ais des <em>Baisers<\/em> a \u00e9t\u00e9 faite par Mirabeau, alors emprisonn\u00e9 au donjon de Vincennes, en hommage \u00e0 Sophie de Monnier, sa ma\u00eetresse, et imprim\u00e9e en 1798 \u00ab sur l&rsquo;original \u00e9crit de la main de Sophie \u00bb. \u00ab Le Baiser Ier \u00bb ouvre ainsi le long po\u00e8me : \u00ab Je vous salue, baisers voluptueux, n\u00e9s des roses que caressa Cyth\u00e8re. Je vous salue, tendres baisers, qui adoucissent les peines d&rsquo;un amour \u00e9ternellement malheureux. Me voici pr\u00eat \u00e0 vous chanter, je consacrerai mes vers \u00e0 votre gloire\u2026 \u00bb. Il faut \u00eatre en taule pour avoir le temps de d\u00e9tailler \u00e0 ce point. On ne met pas assez les litt\u00e9rateurs en prison, de nos jours \u2014 pas ici, en tout cas.<br><br>Cet obs\u00e9d\u00e9 d\u2019Apollinaire en a parl\u00e9 nomm\u00e9ment dans \u00ab la Chanson du mal aim\u00e9 \u00bb :<br><br>\u00ab Amour vos baisers florentins<br>Avaient une saveur am\u00e8re<br>Qui a rebut\u00e9 nos destins \u00bb<br><br>(Note personnelle : cette \u00ab saveur am\u00e8re \u00bb m\u2019a toujours rappel\u00e9 les \u00ab baisers \u00e2cres \u00bb que d\u00e9crit Rousseau dans<em> la Nouvelle H\u00e9lo\u00efse<\/em> :<br>\u00ab Non, garde tes baisers, je ne les saurais supporter\u2026 ils sont trop \u00e2cres, trop p\u00e9n\u00e9trants ; ils percent, ils br\u00fblent jusqu\u2019\u00e0 la moelle\u2026 ils me rendraient furieux. Un seul, un seul m\u2019a jet\u00e9 dans un \u00e9garement dont je ne puis plus revenir. \u00bb (I, 14)<br>Ces gens-l\u00e0 ne pensaient pas \u00e0 se laver les dents en se brossant la langue\u2026 Sade m\u00eame donne \u00e0 ses libertins une \u00ab haleine tr\u00e8s pure \u00bb \u2014 mais il en savait plus que Rousseau sur le sujet.)<br><br>C\u2019est dans un ouvrage \u00e9rotique du XVIIe si\u00e8cle que l\u2019on trouve la description technique du baiser \u2014 preuve que la pelle moderne n\u2019est pas encore de diffusion g\u00e9n\u00e9rale \u00e0 cette \u00e9poque :<br><br>                                                           Ang\u00e9lique <br>\u00ab Eh ! quel sujet avons-nous de craindre ? Entrons dans ce berceau, nous n&rsquo;y pourrons \u00eatre vues de personne mais je ne suis pas encore satisfaite, tes baisers n&rsquo;ont rien de commun ; donne-m&rsquo;en un \u00e0 la florentine.<br>                                                           Agn\u00e8s. <br>Je crois que tu es folle. Est-ce que tout le monde ne baise pas de la m\u00eame mani\u00e8re ? Que veux-tu dire par ton baiser \u00e0 la florentine ?<br>                                                          Ang\u00e9lique <br>Approche-toi de moi, je vais te l&rsquo;apprendre.<br>                                                          Agn\u00e8s <br>Oh Dieu ! tu me mets toute en feu ! Ah ! que cette badinerie est lascive ! Retire-toi donc ! Ah ! comme tu me tiens embrass\u00e9e ! Tu me d\u00e9vores !<br>                                                          Ang\u00e9lique <br>Il faut bien que je me paie des le\u00e7ons que je te donne. Voil\u00e0 la fa\u00e7on que les personnes qui s&rsquo;aiment v\u00e9ritablement se baisent, enla\u00e7ant amoureusement la langue entre les l\u00e8vres de l&rsquo;objet qu&rsquo;on ch\u00e9rit. \u00bb<br>Abb\u00e9 du Prat, <em>La V\u00e9nus dans le clo\u00eetre ou La religieuse en chemise<\/em>, 1683<br><br>Dans la pratique, et sauf chez les #MeToo les plus d\u00e9cha\u00een\u00e9es, le baiser va de soi \u2014 une l\u00e9g\u00e8re dilatation de la pupille, un gonflement des l\u00e8vres, d\u00fb \u00e0 l\u2019augmentation de la pression sanguine apr\u00e8s la d\u00e9charge d\u2019adr\u00e9naline, sont des invites suffisamment \u00e9loquentes. Sauf quand vous \u00eates s\u00e9par\u00e9 de l\u2019objet de votre amour par les circonstances \u2014 par exemple quand vous \u00eates au ras de la rue, et madame \u00e0 l\u2019\u00e9tage :<br><br>                                          ROXANE, s&rsquo;avan\u00e7ant sur le balcon<br>                                               \u00ab C&rsquo;est vous ?<br>Nous parlions de&#8230; de&#8230; d&rsquo;un&#8230;<br><br>                                         CYRANO<br>                                          Baiser. Le mot est doux !<br>Je ne vois pas pourquoi votre l\u00e8vre ne l&rsquo;ose ;<br>S&rsquo;il la br\u00fble d\u00e9j\u00e0, que sera-ce la chose ?<br>Ne vous en faites pas un \u00e9pouvantement :<br>N&rsquo;avez-vous pas tant\u00f4t, presque insensiblement,<br>Quitt\u00e9 le badinage et gliss\u00e9 sans alarmes<br>Du sourire au soupir, et du soupir aux larmes !<br>Glissez encore un peu d&rsquo;insensible fa\u00e7on :<br>Des larmes au baiser il n&rsquo;y a qu&rsquo;un frisson !<br><br>                                         ROXANE<br>Taisez-vous !<br><br>                                         CYRANO<br>                  Un baiser, mais \u00e0 tout prendre, qu&rsquo;est-ce ?<br>Un serment fait d&rsquo;un peu plus pr\u00e8s, une promesse<br>Plus pr\u00e9cise, un aveu qui veut se confirmer,<br>Un point rose qu&rsquo;on met sur l&rsquo;i du verbe aimer ;<br>C&rsquo;est un secret qui prend la bouche pour oreille,<br>Un instant d&rsquo;infini qui fait un bruit d&rsquo;abeille,<br>Une communion ayant un go\u00fbt de fleur,<br>Une fa\u00e7on d&rsquo;un peu se respirer le c\u0153ur,<br>Et d&rsquo;un peu se go\u00fbter, au bord des l\u00e8vres, l&rsquo;\u00e2me ! \u00bb<br><br>Evidemment, ce n\u2019est pas le beau parleur qui montera go\u00fbter \u00ab cette fleur sans pareille \u00bb\u2026 \u00ab Baiser, festin d\u2019amour dont je suis le Lazare\u2026 \u00bb<br>Pauvre Cyrano\u2026 J\u2019ai appris le r\u00f4le par c\u0153ur vers 8 ans, bien avant de rouler des pelles \u00e0 une Roxane du XIIe arrondissement de Marseille qui s\u2019appelait Annie M***\u2026 Les virevoltes rh\u00e9toriques, <em>a posteriori<\/em>, m\u2019ont paru plus suaves que la r\u00e9alit\u00e9 de la chose. Il me fallait d\u00e9j\u00e0, pour \u00eatre \u00e0 la hauteur des mots, des sensations plus violentes.<br><br>Pas un hasard si le verbe \u00ab baiser \u00bb est devenu substantif, puis \u00e0 nouveau verbe \u2014 avec un d\u00e9placement de sens qui explicite ce qu\u2019il y avait de m\u00e9tonymique dans le baiser \u00e0 la florentine, cette exploration des l\u00e8vres d\u2019en haut, promesse d\u2019une exploration de celles d\u2019en bas. \u00ab Baiser \u00bb, chez Louise Lab\u00e9, c\u2019est embrasser. Mais les petits imb\u00e9ciles \u00e0 qui on l\u2019explique n\u2019en croient rien. Ni sans doute certains coll\u00e8gues, qui h\u00e9sitent \u00e0 expliquer ce texte en classe\u2026<br><br>C\u2019est pourtant le m\u00eame genre de figure qui est \u00e0 l\u2019\u0153uvre en peinture et au cin\u00e9ma. Faute de repr\u00e9senter l\u2019acte en soi, sinon dans un type d\u2019\u0153uvre tr\u00e8s sp\u00e9cialis\u00e9 (<a href=\"http:\/\/lireetrelire.unblog.fr\/2011\/05\/21\/la-religieuse-de-diderot-1947-illustree-de-15-compositions-erotiques-par-paul-emile-becat\/\">voir les illustrations de Paul-Emile B\u00e9cat pour<em> La Religieuse<\/em><\/a>), les peintres et les r\u00e9alisateurs explorent les possibilit\u00e9s du baiser. Dans la chastet\u00e9 relative des l\u00e8vres se dessine le d\u00e9cha\u00eenement des corps \u00e0 venir. Le bon pr\u00eatre de <em>Cinema Paradiso<\/em>, qui oblige le projectionniste <a href=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=nrVKGrz62Ek\">\u00e0 couper tous les baisers de tous les films<\/a> diffus\u00e9s aux paysans siciliens, ne s\u2019y trompe pas : Adam et Eve ont d\u00fb commencer par l\u00e0, la Chute d\u00e9bute en haut. Inutile d\u2019ailleurs d\u2019en montrer davantage \u2014 sauf dans le cin\u00e9ma d\u2019Abdellatif Kechiche et autres pornographes honteux. <a href=\"https:\/\/www.rtbf.be\/article\/senso-un-amour-impossible-signe-visconti-10077918?id=10077918\">Alida Valli et Farley Granger s\u2019embrassent <\/a>(dans <em>Senso<\/em>), et tout est dit, on se doute de ce qui s\u2019\u00e9change de promesses humides en cet instant fatal.<br>Ou de souvenirs mouill\u00e9s. Voir <em><a href=\"https:\/\/www.cineclubdecaen.com\/peinture\/peintres\/hayez\/dernierbaiserderomeoetjuliette.jpg\">le Dernier baiser de Rom\u00e9o et Juliette<\/a><\/em>, de Francesco Hayez. Ou <em><a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Le_Baiser_(Hayez)#\/media\/Fichier:El_Beso_(Pinacoteca_de_Brera,_Mil%C3%A1n,_1859).jpg\">le Baiser<\/a><\/em>, du m\u00eame, dans lequel l\u2019ombre d\u2019une menace, le tiers exclu, se profile \u00e0 l\u2019arri\u00e8re-plan. Le baiser ouvre une s\u00e9rie ou la ferme. Il est bien un point rose, comme dit Rostand \u2014 point final ou point de suspension.<br><br>Les prostitu\u00e9es, lasses d\u2019accorder \u00e0 leurs clients ce qu\u2019elles donnent \u00e0 tout le monde, finissent par se b\u00e9coter entre elles. C\u2019est tout le sens du <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Dans_le_lit,_le_baiser#\/media\/Fichier:Toulouse_Lautrec_In_bed_the_kiss.jpg\">tableau de Toulouse-Lautrec<\/a>, qui saisit cet instant d\u2019amour entre deux filles plus accoutum\u00e9es \u00e0 en vendre qu\u2019\u00e0 en offrir. Le baiser stipule la tendresse, l\u2019abandon, la fatigue, le d\u00e9sir de rendre les armes. Les bouches tiennent l\u00e0 un discours ininterrompu, non verbal mais d\u2019une \u00e9loquence extr\u00eame. <a href=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=tr5R5tFskvU\">\u00ab Embrassez-moi \u00bb<\/a>, dit Mich\u00e8le Morgan pour faire taire Gabin. Et quand c\u2019est fait : \u00ab Embrassez-moi encore \u00bb. Et encore. Et encore. <a href=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=5ib-twfP8l8\">\u00ab Cent millions de baisers \/ En petites br\u00fblures \/ en petites morsures \/ en petites coupures. \u00bb<\/a> Il n\u2019y a pas d\u2019autre fin au baiser que l\u2019amour \u2014 celui qui se dit, celui qui se fait.<br><br>Jean-Paul Brighelli<br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Francesco Hayez (1791-1882), Le Baiser, 1859, d\u00e9tail Le baiser est le grand absent de la pornographie. C\u2019est logique : la pornographie est, \u00e9tymologiquement, histoires de courtisanes, et tout le monde sait que le baiser est le tabou des prostitu\u00e9es. \u00ab J\u2019embrasse pas \u00bb, dit Emmanuelle B\u00e9art dans le film homonyme de T\u00e9chin\u00e9 (1991). 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