{"id":4327,"date":"2022-06-10T08:26:58","date_gmt":"2022-06-10T06:26:58","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=4327"},"modified":"2022-06-10T08:26:59","modified_gmt":"2022-06-10T06:26:59","slug":"depucelages","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/depucelages-4327","title":{"rendered":"D\u00e9pucelages"},"content":{"rendered":"\n<p>Paul Gauguin, <em>La Perte du pucelage<\/em>, 1890<br><br><br>Marie, toujours vierge : la tuile ! <em>Ante partum, in partu, post partum<\/em>. Tu parles si c\u2019est pratique ! C\u2019est pourtant un th\u00e8me essentiel. Piero della Francesca a symbolis\u00e9 cette virginit\u00e9 perp\u00e9tuelle de Marie dans son <em>Annonciation<\/em>, <a href=\"https:\/\/it.wikipedia.org\/wiki\/Annunciazione_(Piero_della_Francesca)#\/media\/File:Piero,_arezzo,_Annunciation_01.jpg\">en accrochant une corde nou\u00e9e \u00e0 une poutre au-dessus de la figure de la m\u00e8re du Christ<\/a>. C\u2019est une fresque conserv\u00e9e dans la basilique de saint Fran\u00e7ois, \u00e0 Arezzo. <\/p>\n\n\n\n<p><br>Je n\u2019ai jamais compris cette obsession masculine pour la virginit\u00e9 de leurs partenaires, y compris celle des soixante-dix vierges, copi\u00e9es de toute \u00e9vidence sur Marie, et promises \u00e0 chaque bon musulman admis au paradis d\u2019Allah, o\u00f9 manifestement il faut changer les draps plusieurs fois par jour. Comme disait Voltaire : \u00ab C&rsquo;est une des superstitions de l&rsquo;esprit humain d&rsquo;avoir imagin\u00e9 que la virginit\u00e9 pouvait \u00eatre une vertu. \u00bb<br>D\u2019autant que l\u2019hymen n\u2019est pas r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 la femme. Les lamas, les rates, les jeunes filles chimpanz\u00e9s et les \u00e9l\u00e9phantes partagent avec la femelle de l\u2019homme ce douteux ornement. Et je doute que les lamas femelles se fassent retricoter une virginit\u00e9 chirurgicale afin de donner \u00e0 leurs m\u00e2les l\u2019illusion d\u2019\u00eatre les premiers.<br>Le pucelage f\u00e9minin est une r\u00e9alit\u00e9 physiologique \u2014 encore qu\u2019il arrive souvent que l\u2019hymen soit \u00e9br\u00e9ch\u00e9 par des pratiques sportives ou de menus accidents. Voire qu\u2019il n\u2019ait jamais exist\u00e9. En comparaison, le pucelage masculin reste tout th\u00e9orique \u2014 voir Pierre Cl\u00e9menti, qui dans <em>Benjamin ou les m\u00e9moires d\u2019un puceau<\/em> (Michel Deville, 1968) perd le sien dans les bras d\u2019une jeune vierge jou\u00e9e par Catherine Deneuve : deux ans auparavant, ils jouaient ensemble \u00e0 des jeux sado-masochistes dans <em>Belle de jour<\/em>\u2026 Le cin\u00e9ma peut reconstituer des hymens \u00e0 l\u2019infini.<br><br>Le d\u00e9pucelage est quand m\u00eame l\u2019instant le moins glamour d\u2019une relation \u00e9rotique ; \u00e0 qui n\u2019est-il jamais arriv\u00e9 de reculer, \u00e9pouvant\u00e9, devant la fleur offerte au poin\u00e7onneur des Lilas ? <br>Et si quand tu avances je recule\u2026<br><br>Cette premi\u00e8re fois, en litt\u00e9rature, est rarement racont\u00e9e de fa\u00e7on explicite. Quand elle l\u2019est, c\u2019est du point de vue de la femme \u2014 et c\u2019est tr\u00e8s intellectualis\u00e9 :<br><br>\u00ab J\u2019arrivai vierge entre les bras de M. de Merteuil.<br>\u00ab J\u2019attendais avec s\u00e9curit\u00e9 le moment qui devait m\u2019instruire, et j\u2019eus besoin de r\u00e9flexion pour montrer de l\u2019embarras et de la crainte. Cette premi\u00e8re nuit, dont on se fait pour l\u2019ordinaire une id\u00e9e si cruelle ou si douce, ne me pr\u00e9sentait qu\u2019une occasion d\u2019exp\u00e9rience : douleur et plaisir, j\u2019observai tout exactement, et ne voyais dans ces diverses sensations, que des faits \u00e0 recueillir et \u00e0 m\u00e9diter. \u00bb (Laclos, <em>Liaisons dangereuses<\/em>, Lettre 81)<br><br>La fa\u00e7on dont Merteuil est ext\u00e9rieure \u00e0 elle-m\u00eame, en situation de surplomb, est typique de cette femme de t\u00eate. Stendhal s\u2019en souviendra dans <em>Lamiel<\/em> :<br><br>\u00ab Le lendemain, elle trouva Jean dans le bois ; il avait ses habits des dimanches.<br>\u2014 Embrasse-moi, lui dit-elle.<br>Il l\u2019embrassa. Lamiel remarqua que, suivant l\u2019ordre qu\u2019elle lui en avait donn\u00e9, il venait de se faire faire la barbe ; elle le lui dit.<br>\u2014 Oh ! c\u2019est trop juste, reprit-il vivement, mademoiselle est la ma\u00eetresse ; elle paye bien et elle est si jolie !<br>\u2014 Sans doute, je veux \u00eatre ta ma\u00eetresse.<br>\u2014 Ah ! c\u2019est diff\u00e9rent, dit Jean d\u2019un air affair\u00e9 ; et alors sans transport, sans amour, le jeune Normand fit de Lamiel sa ma\u00eetresse.<br>\u2014 Il n\u2019y a rien autre ? dit Lamiel.<br>\u2014 Non pas, r\u00e9pondit Jean.<br>\u2014 As-tu eu d\u00e9j\u00e0 beaucoup de ma\u00eetresses ?<br>\u2014 J\u2019en ai eu trois.<br>\u2014 Et il n\u2019y a rien autre ?<br>\u2014 Non pas que je sache ; mademoiselle veut-elle que je revienne ?<br>\u2014 Je te le dirai d\u2019ici \u00e0 un mois ; mais pas de bavardages, ne parle de moi \u00e0 personne.<br>\u2014 Oh ! pas si b\u00eate, s\u2019\u00e9cria Jean Berville. Son \u0153il brilla pour la premi\u00e8re fois.<br>\u2014 Quoi ! l\u2019amour ce n\u2019est que \u00e7a ? se disait Lamiel \u00e9tonn\u00e9e ; il vaut bien la peine de le tant d\u00e9fendre. Mais je trompe ce pauvre Jean : pour \u00eatre \u00e0 m\u00eame de se retrouver ici, il refusera peut-\u00eatre du bon ouvrage. Elle le rappela et lui donna encore cinq francs. Il lui fit des remerciements passionn\u00e9s.<br>Lamiel s\u2019assit et le regarda s\u2019en aller.<br>Puis elle \u00e9clata de rire en se r\u00e9p\u00e9tant :<br>\u2014 Comment, ce fameux amour, ce n\u2019est que \u00e7a ! \u00bb<br>(Stendhal, <em>Lamiel<\/em>, posth. 1889)<br><br>Apr\u00e8s, nous avons les sc\u00e8nes \u00e0 proprement parler techniques. Sade ne manque pas d\u2019informer son lecteur en d\u00e9tail. Par exemple dans <em>la Philosophie dans le boudoir<\/em> :<br><br>                                                      Madame de Saint-Ange.<br>Allons donc, Chevalier, mais m\u00e9nage-la, regarde la petitesse du d\u00e9troit que tu vas enfiler ; est-t-il quelque proportion entre le contenu et le contenant ?<br><br>                                                      Eug\u00e9nie.<br>Oh, j\u2019en mourrai cela est in\u00e9vitable\u2026 Mais le d\u00e9sir ardent que j\u2019ai d\u2019\u00eatre foutue, me fait tout hazarder sans rien craindre\u2026 Va, p\u00e9n\u00e8tre, mon cher, je m\u2019abandonne \u00e0 toi.<br><br>                                                      Le Chevalier,<em> tenant \u00e0 pleine main son vit bandant<\/em>.<br>Oui, foutre, il faut qu\u2019il y p\u00e9n\u00e8tre\u2026 ma s\u0153ur\u2026 Dolmanc\u00e9, tenez-lui chacun une jambe\u2026 ah ! sacre-dieu ! quelle entreprise !\u2026 Oui, oui, d\u00fbt-elle en \u00eatre pourfendue, d\u00e9chir\u00e9e, il faut double dieu ! qu\u2019elle y passe.<br><br>                                                       Eug\u00e9nie.<br>Doucement, doucement, je n\u2019y puis tenir\u2026 (<em>elle crie, les pleurs coulent sur ses joues<\/em>) \u00e0 mon secours, ma bonne amie\u2026 (<em>elle se d\u00e9bat<\/em>) Bon, je ne veux pas qu\u2019il entre, je crie au meurtre, si vous persistez !<br><br>                                                       Le Chevalier.<br>Crie tant que tu voudras, petite coquine, je te dis qu\u2019il faut qu\u2019il entre, en dusses-tu crever mille fois.<br><br>                                                       Eug\u00e9nie.<br>Quelle barbarie !<br><br>                                                       Dolmanc\u00e9.<br>Ah, foutre, est-on d\u00e9licat, quand on bande ?<br><br>                                                       Le Chevalier.<br>Tenez-la, il y est\u2026 il y est, sacredieu\u2026 foutre, voil\u00e0 le pucelage au diable, regardez son sang, comme il coule.<br><br>                                                       Eug\u00e9nie.<br>Va, tigre\u2026 va, d\u00e9chire-moi, si tu veux maintenant, je m\u2019en moque, baise-moi, bourreau, baise-moi, je t\u2019adore\u2026 ah ! ce n\u2019est plus rien, quand il est dedans ; toutes les douleurs sont oubli\u00e9es\u2026 Malheur aux jeunes filles qui s\u2019effaroucheraient d\u2019une telle attaque\u2026 Que de grands plaisirs elles refuseraient pour une bien petite peine\u2026 pousse, pousse, Chevalier, je d\u00e9charge ; arrose de ton foutre les plaies dont tu m\u2019as couverte ; pousse-le donc au fond de ma matrice ; ah ! la douleur c\u00e8de au plaisir ; je suis pr\u00eate \u00e0 m\u2019\u00e9vanouir.<br> (<em>La Philosophie dans le boudoi<\/em>r, 1795)<br><br>Ou dans l\u2019<em>Histoire de Juliette<\/em> :<br><br>\u00ab Tiens, me dit Delb\u00e8ne, puisque tu veux \u00eatre d\u00e9pucel\u00e9e, je vais te satisfaire \u00e0 l\u2019instant. Ivre de luxure, la friponne s\u2019arme aussit\u00f4t d\u2019un godmich\u00e9, elle me branle pour endormir en moi la douleur qu\u2019elle va, dit-elle, me causer, et me porte ensuite des coups si terribles, que mon pucelage disparut au second bond. On ne se peint point ce que je souffris ; mais aux douleurs cuisantes de cette terrible op\u00e9ration, succ\u00e9d\u00e8rent bient\u00f4t les plus doux plaisirs. \u00bb (<em>Histoire de Juliette<\/em>, 1797)<br><br>Mais comme souris qui n\u2019a qu\u2019un trou est bient\u00f4t prise, reste \u00e0 am\u00e9nager la sortie de secours. Ce qui est bient\u00f4t fait \u2014 il ne reste plus \u00e0 l\u2019h\u00e9ro\u00efne qu\u2019\u00e0 commenter, ce qui l\u00e0 aussi suppose une observation clinique de l\u2019acte et de ses cons\u00e9quences :<br><br>\u00ab O mon amie ! dis-je \u00e0 Delb\u00e8ne qui me questionnait, j\u2019avoue, puisqu\u2019il faut que je r\u00e9ponde avec v\u00e9rit\u00e9, que le membre qui s\u2019est introduit dans mon derri\u00e8re, m\u2019a caus\u00e9 des sensations infiniment plus vives et plus d\u00e9licates que celui qui a parcouru mon devant. Je suis jeune, innocente, timide, peu faite aux plaisirs dont je viens d\u2019\u00eatre combl\u00e9e, il serait possible que je me trompasse sur l\u2019esp\u00e8ce et la nature de ces plaisirs en eux-m\u00eames, mais vous me demandez ce que j\u2019ai senti, je le dis. Viens me baiser mon ange, me dit madame Delb\u00e8ne, tu es une fille digne de nous ; eh sans doute, poursuivit-elle avec enthousiasme, sans doute, il n\u2019est aucun plaisir qui puisse se comparer \u00e0 ceux du cul : malheur aux filles assez simples, assez imb\u00e9ciles pour n\u2019oser pas ces lubriques \u00e9carts, elles ne seront jamais dignes de sacrifier \u00e0 V\u00e9nus, et jamais la d\u00e9esse de Paphos ne les comblera de ses faveurs. \u00bb<br><br>En art, bien s\u00fbr, on passe volontiers par la m\u00e9taphore. Le grand sp\u00e9cialiste est Greuze, qui en trois toiles \u2014 <em>la Cruche cass\u00e9e, <a href=\"https:\/\/bienvenueauxviiie.wordpress.com\/miroir-brise\/\">le miroir bris\u00e9<\/a> <\/em>et<em> l\u2019Oiseau mort<\/em> \u2014 montre tout ce que l\u2019on ne peut montrer. Diderot dans son <em>Salon<\/em> de 1765 a d\u00e9crypt\u00e9 <a href=\"https:\/\/utpictura18.univ-amu.fr\/notice\/1067-jeune-fille-qui-pleure-oiseau-mort-version-65-greuze\">la sc\u00e8ne de l&rsquo;Oiseau mort <\/a>avec beaucoup d\u2019humour :<br><br>\u00ab Quand on aper\u00e7oit ce morceau, on dit : D\u00e9licieux ! Si l\u2019on s\u2019y arr\u00eate, ou qu\u2019on y revienne, on s\u2019\u00e9crie : D\u00e9licieux ! d\u00e9licieux ! Bient\u00f4t on se surprend conversant avec cette enfant, et la consolant. Cela est si vrai, que voici ce que je me souviens de lui avoir dit \u00e0 diff\u00e9rentes reprises. \u00ab Mais, petite, votre douleur est bien profonde, bien r\u00e9fl\u00e9chie ! Que signifie cet air r\u00eaveur et m\u00e9lancolique ? Quoi ! pour un oiseau ! vous ne pleurez pas. Vous \u00eates afflig\u00e9e, et la pens\u00e9e accompagne votre affliction. \u00c7\u00e0, petite, ouvrez-moi votre c\u0153ur : parlez-moi vrai ; est-ce bien la mort de cet oiseau qui vous retire si fortement et si tristement en vous-m\u00eame ?&#8230; Vous baissez les yeux ; vous ne me r\u00e9pondez pas. Vos pleurs sont pr\u00eats \u00e0 couler (\u2026)<br>\u00ab Mais aussi voyez donc qu\u2019elle est belle ! qu\u2019elle est int\u00e9ressante ! Je n\u2019aime point \u00e0 affliger ; malgr\u00e9 cela il ne me d\u00e9plairait pas trop d\u2019\u00eatre la cause de sa peine. Le sujet de ce petit po\u00e8me est si fin, que beaucoup de personnes ne l\u2019ont pas entendu ; ils ont cru que cette jeune fille ne pleurait que son serin. Greuze a d\u00e9j\u00e0 peint une fois le m\u00eame sujet ; il a plac\u00e9 devant une glace f\u00eal\u00e9e une grande fille en satin blanc, p\u00e9n\u00e9tr\u00e9e d\u2019une profonde m\u00e9lancolie. Ne pensez-vous pas qu\u2019il y aurait autant de b\u00eatise \u00e0 attribuer les pleurs de la jeune fille de ce Salon \u00e0 la perte d\u2019un oiseau, que la m\u00e9lancolie de la jeune fille du Salon pr\u00e9c\u00e9dent \u00e0 son miroir cass\u00e9 ? Cet enfant pleure autre chose, vous dis-je. \u00bb<br><br><em><a href=\"https:\/\/collections.louvre.fr\/en\/ark:\/53355\/cl010059258\">La Cruche cass\u00e9e<\/a><\/em>, elle, renvoie plus explicitement \u00e0 la vieille m\u00e9taphore \u00ab se faire casser le pot \u00bb, qui selon le contexte signifie \u00ab se faire d\u00e9puceler \u00bb ou \u00ab se faire sodomiser \u00bb : c\u2019est le sous-texte de \u00ab La Laiti\u00e8re et le pot au lait \u00bb, la fable de La Fontaine <a href=\"https:\/\/www.parismuseescollections.paris.fr\/fr\/musee-cognacq-jay\/oeuvres\/perrette-et-le-pot-au-lait#infos-principales\">dont Fragonard a tir\u00e9 une toile \u00e9grillarde<\/a>, o\u00f9 la belle, renvers\u00e9e comme la Jeanneton de la chanson, est entour\u00e9e d\u2019un nuage spermatique pendant que les hommes s\u2019esclaffent. <br>Mais l\u2019expression est entr\u00e9e dans la litt\u00e9rature de haut vol \u00e0 travers les r\u00e9flexions, drolatiques \u00e0 force de s\u00e9rieux, que le narrateur enfile pendant trois pages (dans La Prisonni\u00e8re) quand Albertine lui a donn\u00e9 une ouverture sur ce qu\u2019elle est vraiment. <br>C\u2019est en deux temps :<br> <br>\u00ab H\u00e9las ! Albertine \u00e9tait plusieurs personnes. La plus myst\u00e9rieuse, la plus simple, la plus atroce se montra dans la r\u00e9ponse qu&rsquo;elle me fit d&rsquo;un air de d\u00e9go\u00fbt, et dont \u00e0 dire vrai je ne distinguai pas bien les mots (m\u00eame les mots du commencement puisqu&rsquo;elle ne termina pas). Je ne les r\u00e9tablis qu&rsquo;un peu plus tard quand j&rsquo;eus devin\u00e9 sa pens\u00e9e. On entend r\u00e9trospectivement quand on a compris. \u00ab Grand merci ! d\u00e9penser un sou pour ces vieux-l\u00e0, j&rsquo;aime bien mieux que vous me laissiez une fois libre pour que j&rsquo;aille me faire casser\u2026 \u00bb Aussit\u00f4t dit, sa figure s&#8217;empourpra, elle eut l&rsquo;air navr\u00e9, elle mit sa main devant sa bouche comme si elle avait pu faire rentrer les mots qu&rsquo;elle venait de dire et que je n&rsquo;avais pas du tout compris. \u00bb<br><br>Et de cogiter ferme, jusqu\u2019\u00e0 ce que l\u2019illumination se fasse :<br><br>\u00ab Mais pendant qu&rsquo;elle me parlait, se poursuivait en moi, dans le sommeil fort vivant et cr\u00e9ateur de l&rsquo;inconscient (sommeil o\u00f9 ach\u00e8vent de se graver les choses qui nous effleur\u00e8rent seulement, o\u00f9 les mains endormies se saisissent de la clef qui ouvre, vainement cherch\u00e9e jusque-l\u00e0), la recherche de ce qu&rsquo;elle avait voulu dire par la phrase interrompue dont j&rsquo;aurais voulu savoir qu&rsquo;elle e\u00fbt \u00e9t\u00e9 la fin. Et tout d&rsquo;un coup deux mots atroces, auxquels je n&rsquo;avais nullement song\u00e9, tomb\u00e8rent sur moi : \u00ab le pot \u00bb. Je ne peux pas dire qu&rsquo;ils vinrent d&rsquo;un seul coup, comme quand, dans une longue soumission passive \u00e0 un souvenir incomplet, tout en t\u00e2chant doucement, prudemment, de l&rsquo;\u00e9tendre, on reste pli\u00e9, coll\u00e9 \u00e0 lui. Non, contrairement \u00e0 ma mani\u00e8re habituelle de me souvenir, il y eut, je crois, deux voies parall\u00e8les de recherche : l&rsquo;une tenait compte non pas seulement de la phrase d&rsquo;Albertine, mais de son regard exc\u00e9d\u00e9 quand je lui avais propos\u00e9 un don d&rsquo;argent pour donner un beau d\u00eener, un regard qui semblait dire : \u00ab Merci, d\u00e9penser de l&rsquo;argent pour des choses qui m&#8217;emb\u00eatent, quand sans argent je pourrais en faire qui m&rsquo;amusent ! \u00bb Et c&rsquo;est peut-\u00eatre le souvenir de ce regard qu\u2019elle avait eu qui me fit changer de m\u00e9thode pour trouver la fin de ce qu&rsquo;elle avait voulu dire. Jusque-l\u00e0 je m&rsquo;\u00e9tais hypnotis\u00e9 sur le dernier mot : \u00ab casser \u00bb, elle avait voulu dire casser quoi ? Casser du bois ? Non. Du sucre ? Non. Casser, casser, casser. Et tout \u00e0 coup, le retour au regard avec haussement d&rsquo;\u00e9paules qu&rsquo;elle avait eu au moment de ma proposition qu&rsquo;elle donn\u00e2t un d\u00eener, me fit r\u00e9trograder aussi dans les mots de sa phrase. Et ainsi je vis qu&rsquo;elle n&rsquo;avait pas dit \u00ab casser \u00bb, mais \u00ab me faire casser \u00bb. Horreur ! c&rsquo;\u00e9tait cela qu&rsquo;elle aurait pr\u00e9f\u00e9r\u00e9. Double horreur ! car m\u00eame la derni\u00e8re des grues, et qui consent \u00e0 cela, ou le d\u00e9sire, n&#8217;emploie pas avec l&rsquo;homme qui s&rsquo;y pr\u00eate cette affreuse expression. Elle se sentirait par trop avilie. Avec une femme seulement, si elle les aime, elle dit cela pour s&rsquo;excuser de se donner tout \u00e0 l&rsquo;heure \u00e0 un homme. \u00bb<br><br>Mais comme toujours chez Proust, l\u2019id\u00e9e que la femme aim\u00e9e est au fond une fille publique contribue \u00e0 l\u2019exciter davantage \u2014 c\u2019est tout le sujet d\u2019Un amour de Swann. Pas besoin d\u2019\u00eatre grand clerc pour comprendre qu\u2019Albertine ou Odette ne sont que des hypostases de Maman, celle \u00e0 qui au tout d\u00e9but de la Recherche son \u00e9poux interdit d\u2019aller embrasser le narrateur. La m\u00e8re passionn\u00e9ment aim\u00e9e est aussi celle qui se soumet aux lubies \u00e9rotiques du Client \/ P\u00e8re. <br><br>Reste le regain de virginit\u00e9, et, retour au mythe, c\u2019est la Madonne qui est du coup sollicit\u00e9e :<br><br>\u00ab I&rsquo;d been had, I was sad and blue<br>But you made me feel<br>Yeah, you made me feel<br>Shiny and new<br>Like a virgin<br>Touched for the very first time<br>Like a virgin<br>(Madonna, \u201c<a href=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=s__rX_WL100\">Like a virgin<\/a>\u201d, 1984)<br><br>Mais \u00ab like a virgin \u00bb n\u2019est plus qu\u2019une comparaison : l\u2019objet lui-m\u00eame s\u2019est envol\u00e9 par-dessus les moulins. Et dans la m\u00e9taphore g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e de la perte accomplie, hommes et femmes sont enfin \u00e0 \u00e9galit\u00e9.<br><br>Jean-Paul Brighelli<br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Paul Gauguin, La Perte du pucelage, 1890 Marie, toujours vierge : la tuile ! Ante partum, in partu, post partum. Tu parles si c\u2019est pratique ! C\u2019est pourtant un th\u00e8me essentiel. Piero della Francesca a symbolis\u00e9 cette virginit\u00e9 perp\u00e9tuelle de Marie dans son Annonciation, en accrochant une corde nou\u00e9e \u00e0 une poutre au-dessus de la [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":6,"featured_media":4335,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[2796,2798,2805,1800,2799,527,2802,2770,2811,2384,363,547,2808],"class_list":{"0":"post-4327","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","5":"has-post-thumbnail","7":"category-non-classe","8":"tag-depucelage","9":"tag-greuze","10":"tag-histoire-de-juliette","11":"tag-hymen","12":"tag-la-cruche-cassee","13":"tag-la-fontaine","14":"tag-la-philosophie-dans-le-boudoir","15":"tag-madonna","16":"tag-piero-della-francesca","17":"tag-proust","18":"tag-sade","19":"tag-sodomie","20":"tag-vierge-marie"},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4327","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/users\/6"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=4327"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4327\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/media\/4335"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=4327"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=4327"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=4327"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}