{"id":4363,"date":"2022-08-15T06:55:53","date_gmt":"2022-08-15T04:55:53","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=4363"},"modified":"2022-08-15T14:44:11","modified_gmt":"2022-08-15T12:44:11","slug":"kinbaku-shibari-bondage-et-autres-merveilles","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/kinbaku-shibari-bondage-et-autres-merveilles-4363","title":{"rendered":"Kinbaku, shibari, bondage et autres merveilles"},"content":{"rendered":"\n<p>Christian Houge, Shibari II, Ukirimono series, 2007-2018<br><br><br>\u00ab Le lien mordant mes chairs boursouflait mon corps. L\u2019homme \u00e9tait habile. Du d\u00e9but jusqu\u2019\u00e0 la fin, dans un beau mouvement, ses gestes furent parfaits. Tous ses doigts remplissaient fid\u00e8lement leur r\u00f4le et je paraissais l\u2019objet d\u2019un tour de magie.<br>Je n\u2019arrivais pas \u00e0 me figurer l\u2019aspect pris par mon corps. Pour le savoir, je ne disposais que de la vitre de la biblioth\u00e8que.<br>Mes bras \u00e9taient attach\u00e9s dans le dos au niveau des poignets. Mes seins, difformes, \u00e9cras\u00e9s, mais leur extr\u00e9mit\u00e9 avait l\u00e9g\u00e8rement rosi comme s\u2019ils d\u00e9siraient \u00eatre caress\u00e9s. Le lien qui serrait mes genoux fl\u00e9chis contre mes cuisses et mon bassin ouvrait largement mon entrecuisse. Au moindre mouvement pour le refermer, il serrait un peu plus, s\u2019incrustant dans mes muqueuses les plus secr\u00e8tes. La lumi\u00e8re p\u00e9n\u00e9trait profond\u00e9ment dans des replis qui n\u2019avaient connu jusqu\u2019alors que les t\u00e9n\u00e8bres. (\u2026)<br>Mon reflet sur la vitre avait l\u2019apparence d\u2019un insecte en train de mourir. \u00bb<br><br><em>H\u00f4tel Iris<\/em>, bien s\u00fbr. Yoko Ogawa, <em>of course<\/em>. La plus grande romanci\u00e8re japonaise aujourd\u2019hui, prix Nobel demain. \u00c0 moins que certains passages sulfureusement froids de ce roman d\u00e9j\u00e0 ancien (1996) ne la desservent aupr\u00e8s des jur\u00e9s du prix su\u00e9dois. Mais qu\u2019est-ce que les Su\u00e9dois connaissent \u00e0 l\u2019art d\u2019attacher son semblable ?<br><br>Evidemment, dans ce passage, tout tient \u00e0 ce reflet, \u00e0 peine discern\u00e9, dans la biblioth\u00e8que vitr\u00e9e. Comme si la femme ficel\u00e9e \u00e9tait un volume ajout\u00e9 aux autres. Apr\u00e8s tout, le protagoniste m\u00e2le d\u2019H\u00f4tel iris est traducteur professionnel, il vit au milieu des livres. Un volume est aujourd\u2019hui g\u00e9n\u00e9ralement coll\u00e9, mais les livres anciens, ou certaines \u00e9ditions de luxe, sont cousus \u2014 et la couture est un cas particulier, quoiqu\u2019extr\u00eame, du kinbaku. Voir ce qui se passa \u00e0 la fin de <em>la Philosophie dans le boudoir<\/em>. Apr\u00e8s avoir fait foutre Mme de Mistival, la m\u00e8re d\u2019Eug\u00e9nie, par un valet v\u00e9rol\u00e9, Dolmanc\u00e9 d\u00e9clare :<br>\u00ab Il faut qu\u2019Eug\u00e9nie vous couse avec soin et le con et le cul, pour que l\u2019humeur virulente, plus concentr\u00e9e, moins sujette \u00e0 s\u2019\u00e9vaporer, vous calcine les os plus promptement. \u00bb<br>Dont acte. Mme de Mistival \u00ab crie comme un diable \u00bb pendant l\u2019op\u00e9ration. Je veux bien le croire. Et de conclure : \u00ab Adieu, chevalier, ne vas pas foutre Madame en chemin, souviens-toi qu\u2019elle est cousue, et qu\u2019elle a la v\u00e9role\u2026 \u00bb<br><br>L\u2019association du ficelage et du sexe n\u2019est cependant pas obligatoire. <em>Kinbaku<\/em> est le terme japonais traditionnel, que <em>shibari<\/em> a peu \u00e0 peu remplac\u00e9. Quant \u00e0 <em>bondage<\/em>, c\u2019est le mot anglo-saxon : il est ironique de constater que sin vous interrogez Google Images sur ces trois quasi-synonymes, vous n\u2019avez pas du tout les m\u00eames illustrations qui vous sont propos\u00e9es \u2014\u00f4 et que bondage vous am\u00e8ne tout droit vers un univers sexualis\u00e9, qui n\u2019est pas du tout dans l\u2019esprit du kinbaku classique, o\u00f9 seule importe la r\u00e9alisation d\u2019un objet d\u2019art aussi bien ficel\u00e9 que possible \u2014 d\u2019o\u00f9 l\u2019allusion, dans un paragraphe pr\u00e9c\u00e9dent, au \u00ab raphia plastique \u00bb qui sert \u00e0 emballer les cadeaux . Et on sait que le paquet-cadeau est au Japon une discipline en soi, avec des boutiques sp\u00e9cialis\u00e9es.<br><br>Attacher (en dehors du fait que c\u2019est la r\u00e9alisation effective de l\u2019\u00ab attachement \u00bb affectif) ne rel\u00e8ve donc pas enti\u00e8rement du sexe, mais de l\u2019abandon, du consentement \u00e0 ne plus \u00eatre qu&rsquo;un objet. Et si possible, un objet d\u2019art. Hans Bellmer fic\u00e8le ainsi sa compagne Unica Z\u00fcrn \u2014 si bien qu\u2019Andr\u00e9 Breton choisit cette image du corps m\u00e9connaissable comme <a href=\"http:\/\/librairieloliee.blogspot.com\/2011\/03\/le-surrealisme-meme-la-revue.html\">couverture de la quatri\u00e8me livraison de sa revue <em>Le Surr\u00e9alisme m\u00eame<\/em><\/a>. Peu de doutes que Breton, fort moraliste et quelque peu puritain, \u00e0 sa mani\u00e8re, ne voyait dans cette image qu&rsquo;un objet esth\u00e9tique et \u00e9nigmatique, combinaison qui est l&rsquo;essence du surr\u00e9alisme.<br>On sait que \u00e7a ne se terminera pas bien pour Unica Z\u00fcrn, qui ne sort de Sainte-Anne, en octobre 1970, que pour se rendre chez Bellmer et s\u2019y d\u00e9fenestrer \u2014 du sixi\u00e8me \u00e9tage. Devenir objet est un jeu dangereux, o\u00f9 l\u2019\u00eatre s\u2019abolit jusqu\u2019\u00e0 la chose \u2014 et ne supporte plus d\u2019\u00eatre. L\u2019amour flirte volontiers avec cette recherche de l\u2019abolition de soi \u2014 et y succombe. <br><br>C\u2019est le m\u00e9canisme de toutes les combinaisons sado-masochistes. \u00ab Lorsqu\u2019on me brutalise, \u00e9crit la narratrice d\u2019<em>H\u00f4tel Iris<\/em>, lorsque je ne suis plus qu\u2019un bloc de chair, na\u00eet enfin au fond de moi une onde de pur plaisir. \u00bb Que dans la culpabilit\u00e9 inh\u00e9rente \u00e0 bien des masochistes \u00ac\u2013mais qui n\u2019est pas syst\u00e9matique \u2014 il y ait la recherche d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e d\u2019une solution finale n\u2019est pas douteux. L\u2019int\u00e9r\u00eat est de se rapprocher le plus possible de l\u2019annihilation, sans s\u2019y dissoudre \u2014 reculant sans cesse la limite du non-Moi.<br><br>Reste que le kinbaku donne des r\u00e9sultats esth\u00e9tiquement satisfaisants \u2014 et terrifiants en m\u00eame temps. Voir les photos superbes et glauques d\u2019Araki Nobuyoshi \u2014 <a href=\"https:\/\/eightydaysblack.wordpress.com\/2015\/12\/30\/nobuyoshi-araki\/#jp-carousel-329\">par exemple celle-ci<\/a>\u2026 Quant \u00e0 savoir s\u2019il s\u2019agit d\u2019une d\u00e9gradation de la femme, ou de l\u2019exaltation d\u2019un objet d\u2019art, je la laisse \u00e0 plus savant que moi. Je sais simplement que dans les formes extr\u00eames de l\u2019esclavage, dont le shibari est la manifestation plastique, une libert\u00e9 particuli\u00e8rement un bonheur de la reddition se font jour. Et je laisse aux censeurs la jouissance d\u2019affirmer que ce n&rsquo;est pas digne.<br><br>Jean-Paul Brighelli<\/p>\n\n\n\n<p><br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Christian Houge, Shibari II, Ukirimono series, 2007-2018 \u00ab Le lien mordant mes chairs boursouflait mon corps. L\u2019homme \u00e9tait habile. 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Tous ses doigts remplissaient fid\u00e8lement leur r\u00f4le et je paraissais l\u2019objet d\u2019un tour de magie.Je n\u2019arrivais pas \u00e0 me figurer l\u2019aspect pris par [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":6,"featured_media":4369,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[2913,2907,2914,2917,2911,2903,2802,2906,2910],"class_list":{"0":"post-4363","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","5":"has-post-thumbnail","7":"category-non-classe","8":"tag-araki-nobuyoshi","9":"tag-bondage","10":"tag-erica-zurn","11":"tag-hans-bellmer","12":"tag-hotel-iris","13":"tag-kinbaku","14":"tag-la-philosophie-dans-le-boudoir","15":"tag-shibari","16":"tag-yoko-ogawa"},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4363","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/users\/6"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=4363"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4363\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/media\/4369"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=4363"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=4363"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=4363"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}