{"id":4368,"date":"2022-08-17T11:45:21","date_gmt":"2022-08-17T09:45:21","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=4368"},"modified":"2022-08-17T11:45:21","modified_gmt":"2022-08-17T09:45:21","slug":"oui-oui-oui","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/oui-oui-oui-4368","title":{"rendered":"Oui, oui, oui\u2026"},"content":{"rendered":"\n<p>Antonio Rizzi (1869-1940), <em>Nu sur des draps jaunes<\/em>, 1906<br><br>Lisant pour la rentr\u00e9e litt\u00e9raire le dernier roman d\u2019Emma Becker, <em>L\u2019Inconduite<\/em>, et le trouvant m\u00e9diocre, j\u2019ai eu la curiosit\u00e9 de jeter un \u0153il sur ce qu\u2019elle avait publi\u00e9 pr\u00e9c\u00e9demment. Et dans <em>Mr.<\/em> (2011 \u2014 sans doute le meilleur de ce qu\u2019elle a \u00e9crit, quoique\u2026), je tombe sur cette phrase, qui n\u2019est pas d\u00e9nu\u00e9e de profondeur : \u00ab On s\u2019\u00e9tait demand\u00e9, avec Babette, quelle question muette nous posaient les hommes pour que l\u2019on r\u00e9p\u00e8te Oui, Oui, Oui pendant l\u2019amour. \u00bb<br>Et d\u2019expliciter :<br>\u00ab Comme il y a des questions oratoires, il y a des r\u00e9ponses strictement ornementales, qui n\u2019assermentent et n\u2019approuvent rien en particulier : le Oui qui na\u00eet \u00e0 ce moment pr\u00e9cis, de cette gorge pr\u00e9cise, est une approbation totale \u2014 est l\u2019Approbation m\u00eame, son essence. Ce n\u2019est pas dire oui \u00e0 des doigts ou \u00e0 une queue, de toute fa\u00e7on interchangeables \u00e0 merci, m\u00eame s\u2019ils sont l\u2019axe de rotation de cet \u00e9ph\u00e9m\u00e8re univers parall\u00e8le. C\u2019est accepter en bloc un moment t, le plaisir, le sens v\u00e9ritable du fait d\u2019\u00eatre heureux, au-del\u00e0 de tout ce qui se passe avant et apr\u00e8s cet instant de gr\u00e2ce. Il n\u2019y a rien d\u2019autre \u00e0 dire que Oui. \u00bb<br><br>Passons sur le fait que <em>Mr.<\/em> est une histoire de gamine qui couche avec un homme beaucoup plus \u00e2g\u00e9 qu\u2019elle (une combinaison qu\u2019Emma Becker reprendra dans <em>Alice<\/em> en 2015). On n\u2019en manque pas, surtout depuis que Pieyre de Mandiargues a conseill\u00e9 \u00e0 l\u2019une de ses h\u00e9ro\u00efnes : \u00ab Tu pourrais \u00e9crire tout cela, devenir une romanci\u00e8re, tu aurais du succ\u00e8s peut-\u00eatre et tu gagnerais de l\u2019argent. Le public aime les petites putes qui racontent leur histoire. \u00bb (in<em> Tout dispara\u00eetra<\/em>, 1987). <a href=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/latex-270\">Je me suis fait l\u2019\u00e9cho<\/a>, il a y d\u00e9j\u00e0 plus de dix ans (\u00ab the times they are a changin \u00bb, comme disait Bob Dylan) d\u2019un roman que j\u2019avais quelque peu patronn\u00e9, <em>Latex etc.<\/em>, paru la m\u00eame ann\u00e9e que <em>Mr.<\/em>, et \u00e9crit par une post-adolescente qui finalement, apr\u00e8s un vrai succ\u00e8s d\u2019estime, n\u2019a rien fait de ses dons.<br>Mais l\u00e0 n\u2019est pas la question. <br><br>\u00ab Quelle question muette \u00bb, dit tr\u00e8s bien Emma Becker. L\u2019allit\u00e9ration en K renvoie au Quoi enfantin \u2014 le \u00ab Qu\u2019est-ce que c\u2019est \u00bb dont ce grand fou du langage que fut Jean-Pierre Brisset (1837-1919 \u2014 lire absolument <em>la Grammaire logique<\/em>, parue en 1883) pr\u00e9tendait qu\u2019il exprimait, en fait, la question primordiale \u00ab Qu\u2019est-ce que ce sexe que j\u2019ai \u00bb. Rappelez-vous que Brisset, analysant la Queue, notait : <br>\u00ab Les queues r\u00e9elles causaient des querelles.<br>Tu ma queue use, tu m&rsquo;accuses.<br>La queue use \u00e0 sillon, l&rsquo;accusation.<br>Qui sexe queue use, sa queue use. \u00bb<br>Premi\u00e8re association logique (non morale) du sexe et de la culpabilit\u00e9 \u2014 et de l\u2019angoisse du taille-crayon. <br><br>Le Oui de la dame r\u00e9pond \u00e0 cet acte d\u2019accusation. Oui, elle est coupable \u2014 de d\u00e9sir exauc\u00e9, de jouissance effective, de d\u00e9prise de l\u2019esprit sur le corps. Emma Becker, quelques lignes auparavant, note : \u00ab Je me tordais comme un asticot sur le lit, balbutiant des d\u00e9buts de mots absolument incompr\u00e9hensibles (cette langue presque primitive de l\u2019amour). \u00bb Si elle \u00e9tait dirig\u00e9e par un agent plus f\u00e9roce qu\u2019Olivier Rubinstein, si un \u00e9diteur la soumettait aux contraintes que Max Perkins imposa \u00e0 Thomas Wolfe (<a href=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/genius-1245\">rappelez-vous <em>Genius<\/em>, film rare et exemplaire<\/a>), elle finirait par sortir un tr\u00e8s bon livre. <br>Parce qu\u2019il est \u00e9vident que cette jeune femme est hant\u00e9e de culpabilit\u00e9, et que l\u2019aveu de ce Oui r\u00e9p\u00e9t\u00e9 r\u00e9pond \u00e0 une accusation majuscule\u00ac\u2026 Et oui, moi aussi je peux travailler l\u2019allit\u00e9ration, non plus seulement en K, mais en Cu : c\u2019est la diff\u00e9rence entre la femme qui prend en recevant et l\u2019homme qui donne en p\u00e9n\u00e9trant.<br><br>Aveu qui bouleverse l\u2019ancien ordre moral. Je ne sais quelle faute Emma Becker \u2014 dont les autofictions, ou pr\u00e9sent\u00e9es comme telles, sont pour l\u2019essentiel des r\u00e9cits d\u2019\u00e9treintes vari\u00e9es et nombreuses, puisque la dame explique dans La Maison qu\u2019elle a travaill\u00e9 deux ans dans un bordel berlinois \u2014 pense avoir commise, mais ce qui suinte de ses r\u00e9cits, c\u2019est une culpabilit\u00e9 diffuse, un masochisme \u00e0 fleur de peau, un d\u00e9sir d\u2019an\u00e9antissement jamais exauc\u00e9. Et, comme dans <em>Gamiani<\/em>, l\u2019incapacit\u00e9 \u00e0 jouir vraiment :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Vous avez compris que c\u2019\u00e9tait perdre trop de plaisir pour une insensible. Que voulez-vous&nbsp;? J\u2019ai la triste condition d\u2019avoir divorc\u00e9 avec la nature. Je ne r\u00eave, je ne sens plus que l\u2019horrible, l\u2019extravagant. Je poursuis l\u2019impossible. Oh&nbsp;! c\u2019est affreux. Se consumer, s\u2019abrutir dans des d\u00e9ceptions. D\u00e9sirer toujours, n\u2019\u00eatre jamais satisfaite. Mon imagination me tue\u2026 \u00bb<br><br>Le Oui avoue une faute imm\u00e9morielle, celle d\u2019Eve qui s\u2019abandonne au serpent d\u2019Adam. Qui cesse d\u2019\u00eatre dou\u00e9e d\u2019une \u00e2me, et se revendique dot\u00e9e d\u2019un corps. Jeu de dupes, ou Qui perd gagne, au choix. Les deux en m\u00eame temps, peut-\u00eatre. C\u2019est l\u2019aveu que dans la dialectique de la surface et de la profondeur, la femme a choisi. \u00ab Ce qu\u2019il y a de plus profond en l\u2019homme, c\u2019est la peau \u00bb, dit tr\u00e8s bien Val\u00e9ry \u2014 qui a choisi lui aussi. <br><br>Quand on lit le remarquable <em>Journal<\/em> de Catherine Pozzi, qui fut la ma\u00eetresse du po\u00e8te dans les ann\u00e9es 1920, on ne peut s\u2019emp\u00eacher de penser que l\u2019amour que la jeune femme \u00e9prouve alors pour le vieux po\u00e8te est de l\u2019ordre de la Faute. Voir \u00ab Ave \u00bb, l\u2019un des six po\u00e8mes de Catherine Pozzi publi\u00e9s en 1935, apr\u00e8s sa mort :<br><br>\u00ab Quand je serai pour moi-m\u00eame perdue<br>Et divis\u00e9e \u00e0 l&rsquo;ab\u00eeme infini.<br>Infiniment, quand je serai rompue,<br>Quand le pr\u00e9sent dont je suis rev\u00eatue<br>Aura trahi.<br> <br>Par l&rsquo;univers en mille corps bris\u00e9e,<br>De mille instants non rassembl\u00e9s encor,<br>De cendre aux cieux jusqu&rsquo;au n\u00e9ant vann\u00e9e,<br>Vous referez pour une \u00e9trange ann\u00e9e<br> <br>Un seul tr\u00e9sor<br> <br>Vous referez mon nom et mon image<br>De mille corps emport\u00e9s par le jour,<br>Vive unit\u00e9 sans nom et sans visage.<br>C\u0153ur de l&rsquo;esprit, \u00f4 centre du mirage<br>Tr\u00e8s haut amour. \u00bb<br><br>Je cite ces vers pour donner \u00e0 Emma Becker, si jamais elle passait par ici, l\u2019id\u00e9e de ce qu\u2019est vraiment la litt\u00e9rature, \u00e0 son plus haut point de fusion. Mais je crois qu\u2019elle le sait : elle cite sans cesse des ma\u00eetres en litt\u00e9rature \u2014 tous des hommes \u2014, en d\u00e9plorant de ne pas \u00e9crire comme eux.<br><br>Le Oui dit la perte \u2014 de l\u2019innocence, de la conscience sans tache. Renoncement \u00e0 l\u2019immacul\u00e9e dans l\u2019inoculation du venin vip\u00e9rin. Baudelaire, dont toute la po\u00e9sie est ce champ de ruines r\u00e9sultant du conflit entre le Bien et le Mal, a bien senti l\u2019aspect inquisitorial de l\u2019amour :<br><br>\u00ab Ainsi je voudrais, une nuit,<br>Quand l&rsquo;heure des volupt\u00e9s sonne,<br>Vers les tr\u00e9sors de ta personne,<br>Comme un l\u00e2che, ramper sans bruit,<br><br>Pour ch\u00e2tier ta chair joyeuse,<br>Pour meurtrir ton sein pardonn\u00e9,<br>Et faire \u00e0 ton flanc \u00e9tonn\u00e9<br>Une blessure large et creuse,<br><br>Et, vertigineuse douceur !<br>A travers ces l\u00e8vres nouvelles,<br>Plus \u00e9clatantes et plus belles,<br>T&rsquo;infuser mon venin, ma s\u0153ur ! \u00bb<br><br>C\u2019est la fin de \u00ab \u00c0 celle qui est trop gaie \u00bb : l\u2019amour est \u00e0 la fois la Faute et le Ch\u00e2timent. Et le bourreau n\u2019est pas satisfait si sa victime, sur l\u2019\u00e9chafaud du lit, n\u2019avoue pas : le Oui est le dernier don, la phrase averbale absolue, l\u2019acceptation du supplice, dont chaque instant est d\u00e9lice, ce qui augmente la Faute et appelle un jugement encore plus radical \u2014 du latin radix, la racine, et je vous laisse imaginer de quelle racine il s\u2019agit ici.<br><br>Il y a un en-de\u00e7\u00e0 et un au-del\u00e0 du Oui sacrificiel. L\u2019en-de\u00e7\u00e0, c\u2019est le silence, l\u2019inqui\u00e9tant silence \u2014 une fa\u00e7on de garder le pouvoir, ou de tenter de le prendre. Le Monsieur (pour reprendre le vocabulaire d\u2019Emma Becker), devant le refus obstin\u00e9 de r\u00e9pondre \u00e0 la question globale, posera alors des questions plus circonstanci\u00e9es : \u00ab Dis-moi que tu aimes te faire enculer, petite pute\u2026 \u00bb Pitoyable.<br>L\u2019au-del\u00e0, c\u2019est le g\u00e9missement, le cri, le langage ramen\u00e9 \u00e0 son \u00e9tat le plus archa\u00efque \u2014 la langue m\u00eame du foutre. La voix de la petite mort, juste avant l\u2019an\u00e9antissement.<br><br>Donc le prochain roman de Becker, \u00e0 para\u00eetre ces jours-ci, n\u2019est pas une grande r\u00e9ussite. <em>La Maison<\/em>, qui fut un beau succ\u00e8s, n\u2019est jamais qu\u2019une dissection clinique \u2014 quasi sociologique \u2014 des m\u0153urs du bordel : dans la s\u00e9rie \u00ab La Vie quotidienne \u00bb, ce grand succ\u00e8s d\u2019Hachette au si\u00e8cle dernier, elle nous offre la vie quotidienne dans un bordel de Berlin au XXIe si\u00e8cle. Ouais. Bof. Quant \u00e0 <em>Mr.<\/em>, il y a de jolies choses sur la psychologie des hommes \u2014 mais beaucoup de bavardage. \u00ab Pourquoi douterais-je une seconde de l\u2019int\u00e9r\u00eat qu\u2019ont mes histoires de fesses ? \u00bb \u00e9crit-elle \u00e0 la fin de <em>L\u2019Inconduite<\/em> : le fait m\u00eame de se poser la question prouve assez qu\u2019elle y a r\u00e9pondu \u2014 mais qu\u2019il lui faut encore du temps pour accepter la r\u00e9ponse. <br>Quand elle aura appris \u00e0 ne pas \u00eatre fascin\u00e9e par sa faconde, \u00e0 ne pas consid\u00e9rer que toute phrase sortie de son stylo est une perle irrempla\u00e7able, comme celle qui goutte au bout du gland apr\u00e8s le dernier spasme, elle \u00e9crira le tr\u00e8s bon livre dont elle est capable \u2014 sur la Faute premi\u00e8re qui lui a donn\u00e9 une \u00ab chatte schizophr\u00e8ne \u00bb (c\u2019est dans Alice) et l\u2019a jet\u00e9e dans tant de lits sans parvenir vraiment \u00e0 y jouir, sinon de fa\u00e7on m\u00e9canique, comme dirait justement Calaferte. Et sur le vrai ch\u00e2timent qui la tirera de la spirale r\u00e9p\u00e9titive des amours d\u00e9compos\u00e9es.<br><br>Alors \u2014 et alors seulement \u2014 sa prose, qui est \u00e0 la rigueur texte de plaisir, deviendra texte de jouissance. Tant il est vrai que la lecture et l\u2019amour sont des activit\u00e9s somme toute parall\u00e8les.<br><br>Jean-Paul Brighelli <\/p>\n\n\n\n<p><br><br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Antonio Rizzi (1869-1940), Nu sur des draps jaunes, 1906 Lisant pour la rentr\u00e9e litt\u00e9raire le dernier roman d\u2019Emma Becker, L\u2019Inconduite, et le trouvant m\u00e9diocre, j\u2019ai eu la curiosit\u00e9 de jeter un \u0153il sur ce qu\u2019elle avait publi\u00e9 pr\u00e9c\u00e9demment. 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