{"id":4393,"date":"2022-09-19T10:32:12","date_gmt":"2022-09-19T08:32:12","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=4393"},"modified":"2022-09-19T10:32:13","modified_gmt":"2022-09-19T08:32:13","slug":"la-theorie-du-camembert","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/la-theorie-du-camembert-4393","title":{"rendered":"La Th\u00e9orie du camembert"},"content":{"rendered":"\n<p><em>Cet essai est le dernier document que j&rsquo;ai transmis \u00e0 mes \u00e9l\u00e8ves avant de prendre ma retraite. J&rsquo;esp\u00e8re que les plus intelligents y auront trouv\u00e9 de quoi alimenter leurs d\u00e9marches intellectuelles\u2026 C&rsquo;est en tout cas un exemple typique de la fa\u00e7on dont j&rsquo;agen\u00e7ais mes cours, entre verve, r\u00e9f\u00e9rences litt\u00e9raires s\u00e9rieuses et allusions \u00e0 des genres fort divers, y compris inattendus. La vraie culture vit de cumul. Quant aux relations adult\u00e9rines entre cul et culture, je laisse chacun. libre d&rsquo;y r\u00eaver.<\/em><br><br>Jean-Paul Brighelli<br><br><strong>Pr\u00e9ambule<\/strong><br><br>Votre parti pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 vient de gagner les \u00e9lections. Vous en voici tout r\u00e9joui. \u00c0 huit heures du soir, moins une poign\u00e9e de secondes, vous branchez votre t\u00e9l\u00e9viseur sur l\u2019une ou l\u2019autre des cha\u00eenes qui vous confirmeront votre sens de l\u2019anticipation et l\u2019excellence de votre choix.<br><br>Il est 20 heures. Les estimations, s\u00fbres d\u00e9j\u00e0 \u00e0 99%, s\u2019affichent devant votre regard r\u00e9joui : un demi-camembert, color\u00e9 de portions in\u00e9gales, bleu sur la droite et rouge \u00e0 gauche, une petite tranche rose dissimul\u00e9e dans un coin, une touche verte, peut-\u00eatre un peu de noir. C\u2019est le symbole de la future Chambre des D\u00e9put\u00e9s, qui repr\u00e9sente sur l\u2019\u00e9cran la distribution en si\u00e8ges de l\u2019Assembl\u00e9e fra\u00eechement \u00e9lue. Vos favoris, \u00e0 l\u2019extr\u00eame-centre, occupent un peu plus de la moiti\u00e9 des si\u00e8ges \u2014 mettons 60%. En politique, ce n\u2019est d\u00e9j\u00e0 plus une victoire, c\u2019est un triomphe. Par exemple :<br> <br><br>Pass\u00e9 le premier hourra, vous vous int\u00e9ressez tout de m\u00eame aux tranches, de plus en plus fines au fur et \u00e0 mesure que l\u2019on descend \u00e0 droite et \u00e0 gauche, qui repr\u00e9sentent les gains des autres partis, particuli\u00e8rement ceux qui formeront ce qu\u2019il est convenu d\u2019appeler \u00ab l\u2019opposition \u00bb. D\u00e9mocrate comme vous l\u2019\u00eates, tout en baignant dans le bonheur d\u2019avoir trouv\u00e9 urne \u00e0 votre pied, vous vous f\u00e9licitez de vivre dans un pays qui permet l\u2019expression de toutes les nuances, de toutes les opinions. Vous t\u00e9l\u00e9phonez d\u2019ailleurs \u00e0 tel ou tel de vos amis pour le consoler, la voix pateline et l\u2019air chafouin, d\u2019appartenir \u00e0 une tendance commune \u00e0 3 % de vos concitoyens. \u00c0 tel autre, vous adressez des f\u00e9licitations ironiques : n\u2019a-t-il pas bonne mine avec ses 1,4 % ? Vous allez, butinant sur les cha\u00eenes, v\u00e9rifiant, d\u2019un institut de sondage \u00e0 l\u2019autre, d\u2019un commentateur au suivant, des r\u00e9sultats mieux affin\u00e9s au fil des heures et des remont\u00e9es des d\u00e9pouillements. Amus\u00e9 de constater que le petit village o\u00f9 vous passez vos vacances a vot\u00e9 tr\u00e8s \u00e0 gauche, en h\u00e9ritier de ces viticulteurs rouges d\u2019autrefois, et que le gros bourg o\u00f9 r\u00e9sident certains de vos proches s\u2019est laiss\u00e9 tenter par les sir\u00e8nes d\u2019un parti minuscule qui a fait l\u00e0 le score de sa vie. La France est bien connue pour sa diversit\u00e9 de paysages\u2026<br><br>Ce n\u2019est pas que vous vous identifiiez compl\u00e8tement au Parti gagnant. Certaines de ses options, sur la l\u00e9galisation des femmes ou la juste r\u00e9mun\u00e9ration du cannabis, vous inqui\u00e8teraient presque. Vous \u00eates fort aise qu\u2019une opposition coh\u00e9rente se d\u00e9gage, qui animera les futurs d\u00e9bats de l\u2019Assembl\u00e9e de quelques r\u00e9flexions de bon sens, de quelque provocation bien sentie ou intol\u00e9rable \u2014 mais l\u2019intol\u00e9rable aussi a son charme et son int\u00e9r\u00eat, reconnaissez-le. Il n\u2019est pas jusqu\u2019aux impr\u00e9cations de tel ou tel chef de parti volubile et hargneux que vous n\u2019approuviez parfois, sans trop le dire. Deux doigts de rh\u00e9torique \u00e9ruct\u00e9e, c\u2019est amusant, de temps \u00e0 autre. L\u2019outrance ne se go\u00fbte que dans la raret\u00e9.<br>D\u2019ailleurs, aux \u00e9lections pr\u00e9sidentielles du mois dernier, c\u2019est pour le candidat de ladite opposition que vous avez vot\u00e9 : vous avez autrefois \u00e9tudi\u00e9 l\u2019histoire romaine, vous approuvez depuis longtemps le partage du pouvoir entre deux t\u00eates, vous \u00e9liriez volontiers deux consuls\u2026 D\u2019ailleurs vous ha\u00efssez les dictatures, qu\u2019elles soient d\u2019un homme ou d\u2019un parti unique, et comme une majorit\u00e9 des Europ\u00e9ens, vous pensez que la cohabitation entre droite et gauche, en \u00e9vitant de concentrer l\u00e9gislatif et ex\u00e9cutif entre les mains d\u2019un seul, est une excellente chose, promesse de compromis intelligents, quoiqu\u2019un peu longs parfois \u00e0 se dessiner. Votre sens de la d\u00e9mocratie est d\u2019ailleurs si aiguis\u00e9 que vous n\u2019h\u00e9sitez pas \u00e0 dire, tout haut, que tel parti pose de bonnes questions (\u00ab Jusqu\u2019o\u00f9 peut-on descendre le nombre de carats dans les bijoux de pacotille ? \u00bb), que tel autre propose de bonnes r\u00e9ponses (\u00ab un peu d\u2019or dans le chocolat en rehausse l\u2019\u00e9clat \u00bb). Il vous arrive m\u00eame, parfois, d\u2019approuver des discours extr\u00e9mistes (\u00ab A mort les v\u00e9los ! \u00bb), et, surtout apr\u00e8s la seconde bouteille de gigondas, ou la deuxi\u00e8me canette de Canada Dry, de d\u00e9fendre devant des amis tr\u00e8s chers des solutions radicales (\u00ab R\u00e9tablissons l\u2019empire du porte-jarretelles ! \u00bb). <br>Bref, vous \u00eates un adepte de la Th\u00e9orie du Camembert \u2014 sans le savoir, comme Monsieur Jourdain faisait de la prose.<br><br><strong>Pour une d\u00e9finition de la Th\u00e9orie du Camembert<\/strong><br><br>Le Camembert \u00e9lectoral qui s\u2019affiche sur l\u2019\u00e9cran est un symbole. Tout ce que nous vous proposons ici \u2014 et le secret du bonheur est l\u00e0 \u2014, c\u2019est d\u2019en faire une m\u00e9taphore.<br>Et, d\u2019une m\u00e9taphore faire un mode de vie.<br><br>Reprenons d\u2019un peu plus haut.<br><br>Votre femme (il va de soi que les questions de sexe sont ici parfaitement interchangeables, et que ce n\u2019est que pour des raisons de clart\u00e9 stylistique et de l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 que je dis : Votre femme, et non : Votre femme ou votre mari), votre femme donc a remport\u00e9 les \u00e9lections dans votre c\u0153ur et dans votre chambre. Vous lui jurez un \u00e9ternel amour de trois semaines, vous lui t\u00e9l\u00e9phonez \u00e0 toute heure du jour et parfois de la nuit, vous lui envoyez des foules de SMS d\u2019une sensualit\u00e9 \u00e9bouriff\u00e9e (\u00ab Tu as fait les courses ? \u00bb), il vous arrive m\u00eame parfois de penser \u00e0 elle la nuit (\u00ab Demain, tarte aux fraises ou \u00e0 la rhubarbe ? \u00bb), car elle occupe vos veilles et vos r\u00eaves. Bien. Partisan comme je le suis d\u2019une morale s\u00e9v\u00e8re, je ne peux qu\u2019approuver les fermes r\u00e9solutions de votre c\u0153ur.<br>Tout comme votre parti pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 occupe la Chambre, votre ch\u00e8re et tendre campe dans vos sentiments \u2014 c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019elle les occupe majoritairement. Vous pouvez \u00e9num\u00e9rer les beaux d\u00e9fauts qui forcent votre admiration, et les quelques qualit\u00e9s qui s\u2019accordent aux v\u00f4tres. Tant qu\u2019\u00e0 faire, surtout d\u00e8s que vous la connaissez mieux, vous identifiez tr\u00e8s vite les qualit\u00e9s qui vous exasp\u00e8rent, et les d\u00e9fauts qui vous enchantent. <br>Par exemple, tenez.<br><br>Votre femme a horreur de l\u2019agneau et des sardines grill\u00e9es. L\u2019odeur, surtout. Ce n\u2019est pas r\u00e9dhibitoire, direz-vous : oui, mais c\u2019est crispant, parfois, quand de passage au Mont Saint-Michel on a envie d\u2019un gigot \u00e0 l\u2019\u00e9touff\u00e9e chez la M\u00e8re Poulard, ou de sardines succulentes sur la jet\u00e9e de Biarritz, et que l\u2019on se prom\u00e8ne dans ces sites sublimes, avec l\u2019\u00e9lue de son c\u0153ur, \u00e0 rester sur son envie \u2014 \u00ab une m\u00e9lancolique promenade o\u00f9 ses yeux, \u00e0 elle, r\u00e9fl\u00e9chissent la douceur du ciel, et o\u00f9 votre c\u0153ur, \u00e0 vous, est crisp\u00e9 comme l\u2019enfer \u00bb, comme dit \u00e0 peu pr\u00e8s Baudelaire\u2026 Vous savez bien qu\u2019elle ne vous embrasserait plus, ou alors sans respirer, si vous vous laissiez aller \u00e0 ces d\u00e9licates \u00e9treintes culinaires. Et tandis que vous explorez le labyrinthe construit sous les pieds de l\u2019Archange, des souvenirs du menu lu au passage, \u00e0 l\u2019entr\u00e9e du Mont \u00e0 gauche, vous all\u00e8chent les narines ; et tandis que vous regardez les premiers surfeurs du printemps, des rumeurs de clup\u00e9id\u00e9s vous montent aux oreilles.<br><em>Fatalitas<\/em> ! comme disait Ch\u00e9ri-Bibi.<br>Vous vous sentez soudain corset\u00e9 dans l\u2019amour que vous lui portez. Engonc\u00e9 dans une contrainte brutale. Et quelque part en vous, de mani\u00e8re fugace, pointe la langue bifide de la mauvaise humeur. Confus\u00e9ment, vous lui en voulez de ce qu\u2019elle ne peut vous donner.<br>Halte-l\u00e0 : appliquez donc \u00e0 vos d\u00e9sirs culinaires l\u2019esth\u00e9tique de vos soucis \u00e9lectoraux. Rappelez-vous que votre ami Marcel est un sp\u00e9cialiste de l\u2019ovin en papillotes, qu\u2019il en a partag\u00e9 avec vous dans des auberges bien fam\u00e9es, de lui seul connues. Ou que votre copine El\u00e9onore raffole des poissons \u00e0 haut go\u00fbt : le sacrifice que vous faites \u00e0 votre belle est d\u00e9j\u00e0 moins sanglant, puisque vous savez que dans un avenir proche vous satisferez vos envies.<br>Oui, mais l\u2019envie, la vraie envie, est brutale, vous entends-je dire. Certes : toutefois la paix de votre m\u00e9nage ne vaut-elle pas quelque menue concession ? Rappelez-vous d\u2019ailleurs le regard de votre femme, tout illumin\u00e9e du soleil qui se couchait au loin dans l\u2019oc\u00e9an, tandis que vous remontiez lentement de Saint-Jean-de-Luz \u00e0 Biarritz, lorsqu\u2019elle vous a dit : \u00ab Mon ch\u00e9ri, je sais, je sais, mais tu pourras d\u00e8s demain manger jusqu\u2019\u00e0 plus faim des sardines basques avec El\u00e9onore, qui est justement de passage \u2014 moi, j\u2019ai du shopping \u00e0 faire \u00bb.<br>\u00c7a tombe bien, vous avez horreur du shopping. Par chance, son ami Guillaume passe ses vacances \u00e0 Saint-Jean-de-Luz. Un coup de t\u00e9l\u00e9phone, un quart d\u2019heure de route, et ils butineront dans les jolies boutiques toute l\u2019apr\u00e8s-midi.<br>Au moment m\u00eame o\u00f9 vous d\u00e9rivez inexorablement vers le pr\u00e9-sal\u00e9, l\u2019\u00e9lue de votre c\u0153ur, toujours avide de grandes d\u00e9clarations et de jolies phrases gourmandes, se d\u00e9sole que vous ne go\u00fbtiez pas mieux la suavit\u00e9 de cette promenade \u00e0 son bras. Peut-\u00eatre pense-t-elle qu\u2019Albert, qu\u2019elle a fort n\u00e9glig\u00e9 depuis qu\u2019elle vous conna\u00eet, \u00e9tait un expert de \u00ab ces jolis riens qui sont tout \u00bb, comme dit Roxane\u2026 Son silence, que vous prenez pour une communion des \u00e2mes, n\u2019est que la trace de cette d\u00e9rive vers l\u2019Autre, ce vieux copain qu\u2019elle appellera tout \u00e0 l\u2019heure pendant que vous prendrez une longue douche afin de vous refourbir le sentiment.<br>Elle fera, au t\u00e9l\u00e9phone, le plein de sentimentalit\u00e9, un domaine o\u00f9 vous n\u2019excellez gu\u00e8re. Cela lui permettra de se trouver parfaitement en phase avec vos d\u00e9sirs animaux. Et sur sa l\u00e8vre o\u00f9 vous vous leurrerez, vous baiserez les mots qu\u2019elle aura dits \u00e0 l\u2019Autre.<br>Comme dit \u00e0 peu pr\u00e8s Cyrano.<br><br>Cet ouvrage moral ne peut en aucune mani\u00e8re \u00eatre suspect de sexisme. Il est des hommes fous de shopping, et des femmes qui se damneraient pour des sardines. Chacune de ces perversions, les sardines en particulier, est en soi parfaitement estimable. De m\u00eame, je ne voudrais pas \u00eatre tax\u00e9 de conformisme en attribuant le sentiment aux dames et l\u2019agneau au messieurs. Il arrive d\u2019ailleurs que les deux soient compatibles et se rencontrent chez le m\u00eame individu d\u2019\u00e9lite \u2014 mais c\u2019est rare. Le couple est fait de ces multiples mutilations o\u00f9 nous abandonnons une part de nos r\u00eaves sur l\u2019autel des r\u00e9alit\u00e9s grises, des demi-mesures et des concessions.<br>De nos r\u00eaves culinaires et cuculinaires.<br><br><strong>Position du probl\u00e8me<\/strong><br><br>Entendez ici l\u2019apologie du \u00ab en m\u00eame temps \u00bb !<br>La Th\u00e9orie du Camembert, c\u2019est la possibilit\u00e9 de g\u00e9rer, dans des plans successifs, juxtapos\u00e9s mais ne co\u00efncidant pas, surtout pas, des d\u00e9sirs par d\u00e9finition incompatibles, de fa\u00e7on \u00e0 ce que la satisfaction desdits d\u00e9sirs vous apporte la paix de l\u2019\u00e2me, au lieu de frustrations secondaires mais r\u00e9p\u00e9t\u00e9es. En d\u00e9vorant des sardines plus vite encore qu\u2019elles ne grillent, vous n\u2019\u00f4tez rien \u00e0 votre femme. En c\u00e9dant \u00e0 sa manie du shopping, activit\u00e9 \u00e9puisante pour tout individu qui n\u2019est pas sportif de haut niveau, elle ne vous enl\u00e8ve rien. D\u2019ailleurs, une fois vos poissons aval\u00e9s, vous vous rincez soigneusement les dents. Et elle, parmi tous les paquets multicolores qu\u2019elle ram\u00e8ne \u00e0 la maison, en a certainement un ou deux pour vous. <br>La vraie paix des m\u00e9nages repose sur ces dissociations d\u2019emplois du temps. <br>Non seulement la paix, mais le bonheur. Car enfin, qui profitera, in fine, de votre extr\u00eame contentement culinaire, si ce n\u2019est votre \u00e9pouse ? Qui b\u00e9n\u00e9ficiera de son \u00e9puisement ravi, en bout de courses, sinon vous ?<br>Bref, c\u2019est dans son int\u00e9r\u00eat (et dans le v\u00f4tre aussi, ne nous faisons pas meilleurs que nous sommes) que vous l\u2019avez d\u00e9laiss\u00e9e deux heures. Vous lui reviendrez plus enthousiaste, plus charm\u00e9 de votre escapade alimentaire, tout pr\u00eat \u00e0 lui expliquer les myst\u00e8res du tourne-broche\u2026<br>Tromper, ce n\u2019est pas manger les sardines dont elle a horreur. Ce serait se d\u00e9lecter en suisse d\u2019un plat qui fait ses d\u00e9lices. <br>La salade de lentilles aux lardons par exemple\u2026 Avec des \u00e9chalotes.<br><br>Autre exemple de distorsion minuscule : votre femme aime les com\u00e9dies musicales, vous avez le genre tout entier en horreur. Elle se r\u00eave dansant avec Fred Astaire, virevoltant dans les bras de Gene Kelly, roucoulant sous l\u2019\u0153il noir de George Chakiris \u2014 toutes guimauves qui vous font fr\u00e9mir. Vous, c\u2019est le western, et elle d\u00e9teste \u00e7a. Par chance, votre copine Eva g\u00e9mit pour Gr\u00e9gory Peck dans<em> Duel au soleil<\/em>, vibre pour Robert Mitchum dans <em>El Dorado<\/em>, r\u00eave d\u2019Ernest Borgnine dans <em>la Horde sauvage<\/em>. <br>Laissant votre \u00e9pouse plant\u00e9e devant la 253\u00e8me rediffusion de <em>Chantons sous la pluie<\/em>, vous avez invit\u00e9 Eva \u00e0 la r\u00e9trospective Klaus Kinski, et vous vous d\u00e9lectez tous deux, dans une salle d\u2019Art et d\u2019Essai parfaitement d\u00e9serte de la performance de l\u2019acteur allemand dans <em>le Grand silence<\/em>, le seul western que tourna jamais Jean-Louis Trintignant, et le seul film o\u00f9 il est absolument parfait, puisqu\u2019il n\u2019y prononce pas un mot.<br>Les chasseurs de prime vont faire le m\u00e9nage. Tout \u00e0 l\u2019action, vous serrez convulsivement la main d\u2019Eva, ignorant, dans votre d\u00e9lire cin\u00e9philique, s\u2019il s\u2019agit d\u2019une main ou d\u2019un colt. Elle-m\u00eame se laisse aller \u00e0 des r\u00eaveries pleines de coups de feu. Vous sortez de la salle ragaillardis l\u2019un et l\u2019autre, et partez partager une pizza violemment arros\u00e9e d\u2019huile piment\u00e9e : ai-je pr\u00e9cis\u00e9 que votre femme a \u00e9galement des r\u00e9ticences intestinales sur les petits piments mexicains dont vous raffolez ?<br>Vous sortez de la salle et du restaurant \u00e9mu et rass\u00e9r\u00e9n\u00e9. Qui en profite ? Votre \u00e9pouse bien s\u00fbr ! C\u2019est dans son int\u00e9r\u00eat que vous l\u2019avez abandonn\u00e9e le temps d\u2019une pellicule. Et c\u2019est dans le v\u00f4tre qu\u2019elle s\u2019est laiss\u00e9e aller aux bras de Gene Kelly (ou de Debbie Reynolds, et l\u00e0, vous ne pouviez en aucune mani\u00e8re la satisfaire : autant la laisser explorer son propre Camembert).<br>Avec Jos\u00e9e, plus tard, un autre jour, peut-\u00eatre irez-vous voir l\u2019un de ces films d\u2019horreur qui firent les beaux jours de la Hammer, dans les ann\u00e9es 60 \u2014 <em>l\u2019Abominable docteur Phibes<\/em> ou <em>Th\u00e9\u00e2tre de sang<\/em>, deux nanars d\u00e9lectables de l\u2019in\u00e9puisable Vincent Price\u2026 Votre \u00e9pouse \u00e9tant peu sensible aux \u00e9panchements d\u2019h\u00e9moglobine (elle sanglote, \u00e0 la m\u00eame heure, devant la 345\u00e8me rediffusion de<em> Funny face<\/em>), vous ne lui enlevez rien, lorsque vous laissez Jos\u00e9e saisir votre avant-bras muscl\u00e9, dans l\u2019horreur d\u2019une sc\u00e8ne particuli\u00e8rement saignante qui lui arrache de petits cris incontr\u00f4l\u00e9s.<br><br><strong>Le Camembert g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9<\/strong><br><br>De m\u00eame vous n\u2019\u00f4tez rien \u00e0 votre ch\u00e8re et tendre lorsqu\u2019au sortir du film, vous consacrez \u00e0 la jolie Jos\u00e9e une heure ou deux \u2014 car justement, elle aime particuli\u00e8rement telle ou telle fantaisie que votre femme tol\u00e8re mal\u2026 Comme plus haut apr\u00e8s les sardines grill\u00e9es, vous avez eu la d\u00e9licatesse de prendre une bonne douche, afin de ne pas ramener \u00e0 la maison quelques effluves malencontreux coinc\u00e9s dans votre moustache. <br>Est-ce tromper ? Non, c\u2019est veiller \u00e0 la bonne harmonie du couple. Si, sous pr\u00e9texte d\u2019une fausse fid\u00e9lit\u00e9, vous laissez en friche vos d\u00e9sirs les plus minuscules, les plus instantan\u00e9s, c\u2019est votre couple qui en p\u00e2tira.  Insensiblement, vous en voudrez \u00e0 madame de ce vide laiss\u00e9 sur votre droite, cette censure des d\u00e9sirs, ce sacrifice inutile que vous faites \u00e0 une \u00ab fid\u00e9lit\u00e9 \u00bb de mauvais aloi. La nature a horreur du vide. Le bonheur aussi.<br><br>La th\u00e9orie du Camembert d\u00e9coupe en tranches fines, et parfois m\u00eame imperceptibles, l\u2019ensemble de vos d\u00e9sirs. Elle vous sugg\u00e8re de vous passer vos envies en temps r\u00e9el, sans les laisser s\u2019enkyster en vous. Vous en jouirez, elle en profitera : tout le monde est gagnant.<br>De fil en aiguille, et en \u00e9tant \u00e0 l\u2019\u00e9coute de ses go\u00fbts, de ses d\u00e9sirs, de ses app\u00e9tits, de ses envies, et autres pulsions hautement recommandables, on arrive assez vite \u00e0 un camembert de ce type :<br> <br><br>Bien s\u00fbr, \u00e0 la m\u00eame heure ou un peu plus tard, Albertine est all\u00e9e, dans une obscure salle du Quartier Latin, voir une copie neuve de <em>la Belle de Moscou<\/em> \u2014 elle y est justement all\u00e9e avec Daniel ou Jean, ou Marion, qui raffolent comme elle de ces sucreries rythm\u00e9es. Berc\u00e9e par les subtilit\u00e9s de Cyd Charisse, elle se laisse aller dans les bras de Marion ou de Jean pour un interm\u00e8de que vous seriez bien en peine de r\u00e9aliser vous-m\u00eame, peu vous importe \u2014 et d\u2019abord parce que vous n\u2019en savez rien.<br>La fid\u00e9lit\u00e9 n\u2019est-elle pas avant tout silence et ignorance ? <em>Don\u2019t ask, don\u2019t say<\/em> : c\u2019\u00e9tait la devise de l\u2019administration am\u00e9ricaine \u00e0 propos de l\u2019homosexualit\u00e9, avant que la mode du coming out ne fasse des ravages \u2014 particuli\u00e8rement chez les homosexuels somm\u00e9s d\u2019avouer <em>urbi et orbi<\/em> ce qu\u2019ils n\u2019avaient au fond aucune envie de dire. <em>Dont\u2019 ask, don\u2019t say<\/em> : tout alanguie \u00e0 la sortie des bras de l\u2019une ou de l\u2019autre, elle vous retrouve le soir m\u00eame, infiniment satisfaite d\u2019avoir un mari si intelligent. Et peut-\u00eatre m\u00eame vous fera-t-elle profiter de sa bonne humeur. Vous la trouverez merveilleusement dispos\u00e9e, vous penserez en \u00eatre la seule cause, vous en ressentirez une satisfaction plus intense : que vous faut-il de plus ? La vie \u00e0 deux repose sur une multitude de petits mensonges qui permettent de se retrouver sans ennui \u2014 et pour longtemps. Le Camembert est gage de dur\u00e9e. Avec le Camembert, l\u2019industrie du divorce a de mauvais jours devant elle !<br>Car le Camembert est avant tout politesse et civilisation bien comprise : si vous imposez \u00e0 l\u2019une ce qui ne lui pla\u00eet pas, qu\u2019il s\u2019agisse de quinoa, d\u2019entrechats ou de sodomie, par ordre d\u00e9croissant de vices, ne vous \u00e9tonnez pas qu\u2019au bout d\u2019un certain nombre d\u2019impolitesses minuscules, votre passion prenne l\u2019eau. Du coup, \u00e9lections g\u00e9n\u00e9rales, changement de gouvernement, instabilit\u00e9, tensions, coups bas, rupture des alliances, voyages impromptus \u00e0 Colombey ou au Palais de Justice \u2014 l\u2019horreur.<br>\u00c0 vous de g\u00e9rer dans le temps et l\u2019espace la satisfaction de vos d\u00e9sirs, en vous d\u00e9brouillant pour \u00e9tablir des barri\u00e8res \u00e9tanches : si votre \u00e9pouse est v\u00e9g\u00e9tarienne, quel besoin de lui imposer l\u2019id\u00e9e que vous vous \u00eates d\u00e9lect\u00e9 d\u2019une c\u00f4te \u00e0 l\u2019os pour deux personnes \u2014 avec Catherine, justement, une carnassi\u00e8re de premi\u00e8re ?<br>Tromper, c\u2019est mettre quelqu\u2019un d\u2019autre sur la m\u00eame tranche, exactement, que celle qui est d\u00e9j\u00e0 occup\u00e9e par la dame de vos pens\u00e9es. C\u2019est d\u00e9loyal, et, f\u00e9ru comme je suis d\u2019une vertu intransigeante, je r\u00e9prouve un comportement aussi vicieusement vell\u00e9itaire. La m\u00e8re de l\u2019auteur, qui lui a toujours recommand\u00e9 la morale la plus \u00e9troite, n\u2019aimerait pas qu\u2019il pr\u00each\u00e2t ici la d\u00e9bauche effr\u00e9n\u00e9e qui fait les fausses d\u00e9lices de certains. Si vous vivez avec une v\u00e9g\u00e9tarienne, la tromper avec un v\u00e9gan est un crime dont vous sortirez honteux. La quitter deux heures pour une entrec\u00f4te d\u2019angus ou de salers tir\u00e9e d\u2019une vache deux fois m\u00e8re, une viande persill\u00e9e, juteuse, \u00e0 couper \u00e0 la fourchette, admirablement matur\u00e9e dans un m\u00fbrissoir ad\u00e9quat pendant quatre semaines, est un interm\u00e8de adult\u00e8re dont vous \u00e9mergerez glorieux, <em>ad majorem uxoris gloriam<\/em>.<br>Car c\u2019est dans l\u2019int\u00e9r\u00eat de votre moiti\u00e9 que vous l\u2019avez abandonn\u00e9e le temps d\u2019un petit plaisir. Pour son plus grand bonheur.<br>Les petites joies adult\u00e8res font les longues f\u00e9licit\u00e9s conjugales.<br><br>Nous avons \u00e0 c\u0153ur d\u2019encourager l\u2019amour conjugal dans la dur\u00e9e, en absolvant les amours adult\u00e8res, qui ne sont au fond que les pierres de touche de la conjugalit\u00e9, et non des accrocs au contrat, comme le croient les imb\u00e9ciles. Il faut beaucoup tromper pour rester fid\u00e8le.<br><br>Dans un film d\u00e9j\u00e0 ancien et dispensable intitul\u00e9 <em>Attention, une femme peut en cacher une autre<\/em>, Miou-Miou vit en bigamie totale et inavou\u00e9e avec deux compagnons, Roger Hanin \u00e0 Paris, Eddy Mitchell \u00e0 Trouville. Deux hommes auxquels elle procure en fait exactement le m\u00eame arri\u00e8re train-train. C\u2019est une com\u00e9die faite de quiproquos, qui n\u2019est pas ce que la plume de Jean-Loup Labadie a enfant\u00e9 de plus fin, mais c\u2019est surtout, \u00e0 mes yeux, l\u2019un des plus grands monuments d\u2019immoralit\u00e9 jamais projet\u00e9 dans une salle obscure, une \u0153uvre qui aurait d\u00fb \u00eatre interdite si la censure faisait son travail \u2014 et non <em>Une chatte sur un doigt br\u00fblant<\/em> ni <em>Eden Eden Ede<\/em>n. Cette apologie de la duplicit\u00e9 et du mensonge est insupportable, et en rien risible. J\u2019aurais compris que l\u2019h\u00e9ro\u00efne collectionn\u00e2t les aventures, qu\u2019elle les r\u00e9alis\u00e2t ou non (et c\u2019est ce qui fait tout l\u2019int\u00e9r\u00eat d\u2019<em>Un \u00e9l\u00e9phant \u00e7a trompe \u00e9norm\u00e9ment<\/em>, o\u00f9 Jean Rochefort combine son \u00e9pouse, Dani\u00e8le Delorme, sympathique et falote, avec une ma\u00eetresse de luxe v\u00eatue de rouge, Anny Duperey). Je ne peux accepter qu\u2019elle duplique parfaitement une conjugalit\u00e9 deux fois sans surprise. \u00ab Mon mari ne m\u2019a jamais fait \u00e7a \u00bb doit \u00eatre le refrain de la passade. Sinon, \u00e0 quoi bon manger au restaurant ce que vous cuisinez chaque jour ?<br>Mais il en est tant pour qui l\u2019adult\u00e8re, comme dit Philip Roth, n\u2019est que \u00ab le recrutement d\u2019une nouvelle \u00e9pouse \u00bb (la B\u00eate qui meurt, 2001). Quelle horreur\u2026 Duplicit\u00e9 inf\u00e2me, besoin de se rassurer au c\u0153ur m\u00eame du mensonge, exploitation de l\u2019homme par la femme, et r\u00e9ciproquement\u2026<br>Non, l\u2019adult\u00e8re doit \u00eatre embarquement pour Cyth\u00e8re, exploration de continents nouveaux, envie d\u2019Orient ou d\u2019\u00eeles sous le vent \u2014 ma D\u00e9sirade\u2026<br>Notez que la constance peut tr\u00e8s bien \u00eatre, pour un temps, l\u2019exploration des limites. Je comprends fort bien qu\u2019un libertin (voir Maurice Ronet dans <em>Rapha\u00ebl ou le d\u00e9bauch\u00e9<\/em>) abandonne sa vie de frivolit\u00e9s lubriques, r\u00e9p\u00e9titives et moroses pour l\u2019exp\u00e9rience in\u00e9dite de la vertu et de la fid\u00e9lit\u00e9, qui dans le film de Michel Deville se trouve avoir les yeux de Fran\u00e7oise Fabian. C\u2019est le n\u0153ud central des <em>Liaisons dangereuses<\/em>, quand on y songe, o\u00f9 Valmont, collectionneur \u00e9m\u00e9rite, s\u2019attache mortellement \u00e0 une femme unique, la Pr\u00e9sidente de Tourvel. <br>Elvire et Don Juan, \u00e9poux pot-au-feu et femmes volages cherchent confus\u00e9ment ce qui compl\u00e8tera leur qu\u00eate du bonheur, les uns dans le frisson joyeux de l\u2019adult\u00e8re, les autres dans le charme pervers de la fid\u00e9lit\u00e9. Ulysse ou P\u00e9n\u00e9lope. \u00ab \u00d4 balances sentimentales \u00bb, dit le po\u00e8te.<br>Rappelez-vous quand vous jouiez \u00e0 la marchande avec votre petit(e) cousin(e) : apr\u00e8s avoir charg\u00e9 un plateau de produits divers, il vous fallait contrebalancer en r\u00e9\u00e9quilibrant l\u2019autre plateau. Quand vous y pensez, l\u2019\u00e9poux ou l\u2019\u00e9pouse du premier plateau p\u00e8se d\u2019un tel poids dans vos sentiments qu\u2019il faut plusieurs amants ou ma\u00eetresses de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 pour continuer \u00e0 balancer. Sinon, d\u00e9s\u00e9quilibre, chute brutale, stabilisation et immobilit\u00e9 \u2014 la mort bient\u00f4t.<br>Le Camembert, c\u2019est le tango perp\u00e9tuel.<br>Et comme le pr\u00e9cise Jacques A. Bertrand (in <em>Tristesse de la Balance<\/em>), c\u2019est ce qui fait que les natifs de la Balance, comme l\u2019auteur de ces lignes, sont les meilleurs danseurs. Toujours \u00e0 la recherche d\u2019un autre partenaire qui \u00e9quilibrera les plateaux.<br>Ce n\u2019est pas ma faute.<br><br><strong>Tranches fines<\/strong><br><br>Aux d\u00e9sirs habituels, qui tiennent du go\u00fbt et de votre culture personnelle, s\u2019ajoutent bien entendu les d\u00e9sirs brutaux, les envies folles qui vous traversent l\u2019esprit. L\u2019\u00e9clat d\u2019un \u0153il qui vous a jet\u00e9 un regard au passage, la fa\u00e7on particuli\u00e8re dont telle autre arpente le boulevard, le parfum d\u2019une troisi\u00e8me. Rien de sentimental dans ces sensations, et si vous vous les passez (ne parle-t-on pas justement de \u00ab passades \u00bb ?), votre ch\u00e8re et tendre n\u2019en subira aucun pr\u00e9judice. <br>\u00c0 la m\u00eame heure, l\u2019autre couche elle-m\u00eame en m\u00eame temps avec Paul et Virginie, ou Pierre et Jean, et quelques autres peut-\u00eatre encore. Elle en retire des sensations que vous seriez bien en peine de lui procurer, entach\u00e9 de solitude et d\u2019exclusivit\u00e9 que vous \u00eates\u2026<br>Soyons s\u00e9rieux. Il ne vous est jamais arriv\u00e9, lorsque vous \u00e9treignez Madame, d\u2019imaginer ce que serait pour elle une intromission simultan\u00e9e ? Eh bien, soyez s\u00fbr qu\u2019elle y pense elle-m\u00eame. Comme l\u2019a dit un romancier c\u00e9l\u00e8bre, \u00ab il y a place pour deux \u00bb. <br>Pour trois. Pour dix. Pour cent. Dans <em>\u00c0 bout de souffle<\/em>, une journaliste interviewe un auteur suppos\u00e9 grand (magnifiquement interpr\u00e9t\u00e9 par Jean-Pierre Melville). \u00c0 la question \u00ab combien d\u2019hommes une femme peut-elle aimer dans sa vie ? \u00bb, l\u2019homme de lettres feint de r\u00e9fl\u00e9chir, et compte sur ses doigts \u2014 une, deux, cinq, dix \u2014 avant d\u2019envoyer au visage de l\u2019interviewer des poign\u00e9es de doigts, des liaisons par dizaines, des amantes par milliers. Et d\u2019ajouter : \u00ab Plus que \u00e7a \u00bb.<br>Bien s\u00fbr ! Et comme dit le po\u00e8te (un autre),<br>\u00ab Les pauvres bougres convaincus<br>Du contraire sont des cocus\u2026 \u00bb<br>Car il n\u2019y a d\u2019infid\u00e9lit\u00e9 que sur le m\u00eame segment. Vous n\u2019allez quand m\u00eame pas reprocher \u00e0 votre partenaire v\u00e9g\u00e9tarien d\u2019aimer le steak de soja plut\u00f4t que la saucisse d\u2019Auvergne ?<br><br><strong>Historique du Camembert : l\u2019argument cuculturel<\/strong><br><br>\u00ab Goethe ? Il lui fallait cinq ma\u00eetresses sans qu\u2019il en pr\u00e9f\u00e9r\u00e2t aucune, afin de poss\u00e9der en m\u00eame temps toute la gamme des tendresses humaines, toutes les sortes d\u2019inspiration n\u00e9cessaires \u00e0 son talent.<br>\u00ab Il garnissait toujours le fond de son c\u0153ur d\u2019une passion purement id\u00e9ale pour une grande dame inaccessible, quelque chose d\u2019\u00e9lev\u00e9, de pur, occupant son cerveau d\u2019artiste.<br>\u00ab Il avait en m\u00eame temps une liaison avec quelque femme du monde, intelligente et belle. Amour de l\u2019\u00e2me et des sens, d\u00e9licat et distingu\u00e9, m\u00e9lange de tendresse, de po\u00e9sie et d\u2019\u00e9treintes.<br>\u00ab Il entretenait une fille, chair docile \u00e0 sa fantaisie ; instrument servile de plaisir et de repos ; table toujours mise, bras toujours ouverts.<br>\u00ab Mais il ne m\u00e9prisait pas la bonne, la servante d\u2019auberge aux bras bleus, aux mains rouges, aux cheveux gras, au linge dur et suspect. Car il faut aussi satisfaire les instincts grossiers.<br>\u00ab Et il courait le soir dans les ruelles, apr\u00e8s les marchandes de spasmes. \u00bb <br> Maupassant, \u00ab L\u2019Amour des po\u00e8tes \u00bb, <em>Gil Blas<\/em>, 22 mai 1883.<br><br>L\u2019auteur de <em>Bel-Ami<\/em> s\u2019appliquait \u00e0 lui-m\u00eame la bonne m\u00e9decine de l\u2019auteur du <em>Faust<\/em> et des <em>Affinit\u00e9s \u00e9lectives<\/em> \u2014 partag\u00e9 entre de belles dames de la bonne soci\u00e9t\u00e9, des ma\u00eetresses incendiaires comme Gis\u00e8le d\u2019Estoc, des rencontres de hasard telles qu\u2019il les d\u00e9crit par exemple dans les Tombales (o\u00f9 un Je qui lui ressemble fort ramasse une dame en deuil sanglotant sur la dalle mortuaire de son cher et tendre \u2014 du moins le pr\u00e9tend-elle), sans compter un nombre infini de prostitu\u00e9es de tous \u00e9tages qui lui refil\u00e8rent sans doute le principe de la maladie infectieuse \u00e0 d\u00e9rives nerveuses qui le tua finalement.<br>Analysons un instant cette vie de Goethe selon Maupassant. Il y en a pour tous les stades du d\u00e9sir, \u00e9tant entendu qu\u2019aucun n\u2019est en soi sup\u00e9rieur \u00e0 l\u2019autre. Un po\u00e8te (mais tout aussi bien de nos jours un musicien, un publicitaire, un homme politique \u2014 voire un enseignant ou un chef d\u2019entreprise) a besoin d\u2019une Muse : avec elle, l\u2019amour est confin\u00e9 dans un Id\u00e9al quasi platonicien, et reste platonique. <br>Mais le d\u00e9sir a aussi un aspect social : on ne d\u00e9teste pas s\u2019afficher au bras d\u2019une cr\u00e9ature voluptueuse et peut-\u00eatre spectaculaire, de l\u2019un ou l\u2019autre sexe. D\u2019o\u00f9 la n\u00e9cessit\u00e9 de la ma\u00eetresse connue, appartenant au monde que l\u2019on fr\u00e9quente, afin de donner \u00e0 jaser \u2014 et de prendre avec elle le temps d\u2019un d\u00e9shabillage savant, des gants que l\u2019on roule du coude vers le bout des doigts, du fourreau de soie \u00f4t\u00e9 comme une peau de lapin. Puis \u00ab s\u2019\u00e9corcher les l\u00e8vres \u00e0 ses diamants \u00bb, comme dit un autre po\u00e8te. Toutes choses que l\u2019on n\u2019a pas avec une aventure de hasard au sortir d\u2019une bo\u00eete avec une gourgandine v\u00eatue d\u2019une pelure minimaliste qui la d\u00e9shabille d\u00e9j\u00e0. <br>L\u2019id\u00e9e simultan\u00e9e d\u2019avoir \u00e0 disposition (pas forc\u00e9ment chez soi, mais ce n\u2019est pas exclu : voyez Bocuse, officiellement bigame) quelqu\u2019un qui vous attend avec tendresse et docilit\u00e9 n\u2019est pas d\u00e9sagr\u00e9able. On en tire des accords diff\u00e9rents, une musique plus classique, une volupt\u00e9 connue, des qualit\u00e9s reconnues, sans suspense, et la certitude d\u2019arriver toujours \u00e0 bon port. Ce n\u2019est pas rien. Et c\u2019est fort diff\u00e9rent des rencontres al\u00e9atoires, d\u00e9licieusement incertaines.<br>Nous avons moins qu\u2019autrefois de bonnes dociles et de servantes d\u2019auberge disponibles. Mais combien de liaisons de hasard, dans les trains ou dans les avions, dans la rue parfois, deux heures de bonheur glan\u00e9es \u00e7\u00e0 et l\u00e0, d\u2019autant plus heureuses qu\u2019on les sait limit\u00e9es dans le temps et l\u2019espace\u2026 <br>Car le lieu aussi compte dans le Camembert. Etre chez soi, dans la moiteur famili\u00e8re de son lit, c\u2019est une chose. Etre ailleurs, dans le lit d\u2019une autre, chaud encore peut-\u00eatre de l\u2019odeur de son partenaire d\u2019\u00e9lection, c\u2019est un plaisir diff\u00e9rent. Sans compter les voitures, les escaliers, les chapelles proven\u00e7ales ou les cimeti\u00e8res parisiens\u2026 <br>Ou les ch\u00e2teaux cathares visit\u00e9s en d\u00e9cembre\u2026<br>Enfin, il n\u2019y a pas de raison de m\u00e9priser les professionnelles de l\u2019amour, dont on tire des sensations particuli\u00e8res, \u00e0 en croire des hommes qui les pratiquaient fort. Il y a un certain \u00ab usage \u00bb des prostitu\u00e9es, disait Roger Vailland \u2014 ajoutant : \u00ab Je pr\u00e9f\u00e8re les hommes qui couchent avec les putains sans faire de phrases, aux puritains qui les font enfermer sous pr\u00e9texte de les relever \u00bb. Que vous pratiquiez ou non les professionnelles de l\u2019amour, que vous les rebaptisiez \u00ab demi-mondaines \u00bb en 1900 ou \u00ab escort \u00bb en 2018, si votre hypocrisie s\u2019offusque du mot \u00ab putain \u00bb, elles offrent en tout cas un type de service que la femme du monde ni l\u2019\u00e9tudiante \u00e0 peine \u00e9merg\u00e9e de l\u2019adolescence ne proposent pas forc\u00e9ment (quoique\u2026). Nombre d\u2019hommes mari\u00e9s s\u2019offrent des extras tarif\u00e9s, nombre d\u2019\u00e9pouses d\u00e9laiss\u00e9es se paient un gigolo imp\u00e9cunieux : voir <em>Cliente<\/em> de Josiane Balasko, o\u00f9 la riche Nathalie Baye s\u2019offrait Eric Caravaca, qui r\u00e9glait ainsi les factures de son \u00e9pouse Isabelle Carr\u00e9. Ils vont voir ailleurs, dit le peuple, parce qu\u2019ils ne trouvent pas chez eux ce qu\u2019ils d\u00e9sirent. Ou plut\u00f4t, pas tout ce qu\u2019ils d\u00e9sirent. Et qui le pourrait ?<br>Les temps \u00e9tant ce qu\u2019ils sont, il y a d\u2019ailleurs les occasions o\u00f9 vous sortez couvert, et celles o\u00f9 vous plongez en confiance. Ce ne sont pas les m\u00eames cr\u00e9atures, ce ne sont pas les m\u00eames sensations.<br>Et la sensation est tout. Vous avez l\u2019habitude des formes de votre partenaire habituel(le). De ses pr\u00e9f\u00e9rences. De ses d\u00e9go\u00fbts \u00e9ventuels \u2014 et avez-vous le droit d\u2019oser quelque vilain chantage pour lui imposer des d\u00e9sirs qui ne sont pas les siens ? Il y a tant de cr\u00e9atures, de tous les formats et de toutes les couleurs, pour satisfaire tous vos app\u00e9tits\u2026 La conjugalit\u00e9 est un menu \u00e0 prix fixe et \u00e0 carte courte. Offrez-vous de temps en temps un peu de luxe culinaire\u2026 Un dessert d\u2019exception\u2026 Une part de tarte plus large que d\u2019habitude\u2026 <br>Vous n\u2019h\u00e9siteriez pas \u00e0 le faire dans un restaurant. Pourquoi vous en priver dans les autres ordres de sensations ?<br><br>Il y a dans le <em>Spartacus<\/em> de Stanley Kubrick (1960) <a href=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=4oOj3vycvZQ\">une sc\u00e8ne fort c\u00e9l\u00e8bre<\/a> que metteur en sc\u00e8ne et sc\u00e9nariste (Dalton Trumbo, \u00e0 qui le maccarthysme a fait bien des mis\u00e8res, et qui a d\u00fb trouver dr\u00f4le de faire un pied-de-nez aux institutions am\u00e9ricaines) ont gliss\u00e9 l\u00e0 au nez et \u00e0 la barbe des censeurs \u2014 le fameux Code Hays s\u00e9vissait encore \u00e0 plein aux Etats-Unis. Crassus \u2014 Lawrence Olivier, au mieux de sa forme \u2014 est au bain, et se fait \u00e9ponger en d\u00e9tail par son esclave grec Antoninus (Tony Curtis, beau jusqu\u2019\u00e0 l\u2019ambigu\u00eft\u00e9). <br>Le ma\u00eetre lance alors \u00e0 son esclave immerg\u00e9 avec lui dans le bassin :<br>&#8211; Tu manges des hu\u00eetres ?<br>&#8211; Quand j\u2019en ai, Ma\u00eetre, r\u00e9pond l\u2019\u00e9ph\u00e8be.<br>&#8211; Et les escargots, tu en manges ?<br>&#8211; Non, Ma\u00eetre, r\u00e9pond Antoninus, qui a parfaitement compris o\u00f9 veut en venir Crassus, et continue \u00e0 le fourbir avec d\u00e9licatesse.<br>&#8211; Consid\u00e8res-tu que la consommation d\u2019hu\u00eetres est morale, et que la consommation d\u2019escargots ne l\u2019est pas ?<br>&#8211; Non, Ma\u00eetre\u2026<br>&#8211; Bien s\u00fbr, dit Crassus. C\u2019est juste une question de go\u00fbt, n\u2019est-ce pas ?<br>&#8211; Oui, Ma\u00eetre\u2026<br>&#8211; Le go\u00fbt n\u2019est pas la m\u00eame chose que l\u2019app\u00e9tit, et donc il n\u2019a rien \u00e0 voir avec la morale\u2026 Hmm\u2026 ?<br>&#8211; On peut argumenter en ce sens, Ma\u00eetre, dit prudemment Antoninus tout en continuant \u00e0 laver consciencieusement le dos de Crassus.<br>&#8211; \u00c7a ira comme \u00e7a. Donne-moi ma robe\u2026<br>Il se l\u00e8ve, nu, et se v\u00eat. Et ajoute :<br>&#8211; Mon go\u00fbt \u00e0 moi inclut les hu\u00eetres et les escargots\u2026<br><br>Celles et ceux qu\u2019une telle sc\u00e8ne (analys\u00e9e en d\u00e9tail dans le tr\u00e8s beau documentaire de Rob Epstein et Jeffrey Friedman sur l\u2019homosexualit\u00e9 dans le cin\u00e9ma am\u00e9ricain, <em>The Celluloid Closet<\/em>) choquerait, ceux qui sont exclusivement hu\u00eetres ou escargots, doivent se souvenir que la nature est diverse, les go\u00fbts pareillement, et que s\u2019ils ou elles sont hu\u00eetres, ils et elles ne sauraient satisfaire enti\u00e8rement quelqu\u2019un qui ne d\u00e9teste pas aussi les escargots. Crassus est mari\u00e9, et il a achet\u00e9 le bel \u00e9ph\u00e8be grec (les Grecs, hein, on sait ce que \u00e7a signifie\u2026) pour ajouter une tranche \u00e0 son Camembert \u2014 si l\u2019on veut bien me passer un tel anachronisme.<br><br><strong>Eclectisme, mon beau pays<\/strong><br><br><a href=\"https:\/\/www.dailymotion.com\/video\/x3u0aiy\">Sur ce petit film<\/a>, Umberto Eco offre \u00e0 son visiteur une visite de sa biblioth\u00e8que \u2014 ou plut\u00f4t, de son appartement-biblioth\u00e8que. \u00ab 50 000 volumes \u00bb, dit l\u2019auteur du Nom de la rose. Et il sait o\u00f9 est chaque titre : il erre au gr\u00e9 de ses besoins ou de ses envies parmi ces rayonnages innombrables. Un simple mortel a r\u00e9ussi, chez lui, le r\u00eave borg\u00e9sien racont\u00e9 dans \u00ab la Biblioth\u00e8que de Babel \u00bb : \u00ab El universo, que otros llaman la Biblioteca\u2026 \u00bb<br>Imaginez un Camembert \u00e0 50 000 tranches\u2026 Un Camembert qui vous permettrait de vous approprier l\u2019univers\u2026<br>C\u2019est ce que raconte Marcel Aym\u00e9 dans cette tr\u00e8s jolie nouvelle assez peu \u00e9tudi\u00e9e dans les classes de coll\u00e8ge et intitul\u00e9 \u00ab les Sabines \u00bb. Une \u00e9pouse dou\u00e9e d\u2019ubiquit\u00e9 (et qui a commenc\u00e9 \u00e0 utiliser son don pour faire le m\u00e9nage dans plusieurs pi\u00e8ces \u00e0 la fois, une belle m\u00e9taphore de l\u2019ali\u00e9nation) prend un amant, puis un autre, et finalement un peu plus de 50 000, r\u00e9partis tout autour de la plan\u00e8te. \u00c0 chaque fois que l\u2019un ou l\u2019autre de ses clones jouit, l\u2019\u00e9pouse d\u2019origine prend une expression extatique qui fait dire \u00e0 son mari admiratif qu\u2019elle \u00ab parle avec les anges \u00bb. Le d\u00e9calage horaire \u00e9tant ce qu\u2019il est, elle finit par parler aux anges en permanence. Belle m\u00e9taphore du bonheur absolu.<br><br>Sauf peut-\u00eatre chez quelques universitaires encro\u00fbt\u00e9s dans leur sp\u00e9cialit\u00e9 (le point-virgule chez Beauvoir ou la didascalie chez Beckett), toute biblioth\u00e8que bien tenue est diverse et disparate. On peut aimer Mallarm\u00e9 et Dumas, Flaubert et Shakespeare, Aristophane et Paasilinna. Parmi tant d\u2019autres.<br>Pourquoi d\u00e9nier aux sensations ce dont l\u2019esprit s\u2019accommode fort bien ? Selon les jours, j\u2019ouvre une page du <em>Vicomte de Bragelonne<\/em>, ou je relis l\u2019un des essais de Montaigne. J\u2019enrichis d\u2019ailleurs sans cesse cette biblioth\u00e8que : on rencontre chaque jour de beaux livres que l\u2019on n\u2019a pas lus, on t\u00e2che de se tenir au courant de ce qui sort, on apprend avec l\u2019\u00e2ge \u00e0 distinguer les sous-produits \u2014 Edouard Louis, Christine Angot ou Virginie Despentes (fatales) \u2014 et les grands \u00e9crivains, Echenoz par exemple. On est s\u00e9duit par la lecture rapide, en librairie, d\u2019une Quatri\u00e8me de couverture bien trouss\u00e9e, on parcourt les premi\u00e8res pages, on l\u2019ach\u00e8te pour mieux voir. Parfois on est d\u00e9\u00e7u, mais souvent enchant\u00e9.<br>La cr\u00e9ature qui marche devant moi dans la rue a elle aussi une belle Quatri\u00e8me de couverture. Chatoyante. Anim\u00e9e. Spirituelle. Pourquoi ne l\u2019essaierais-je pas, si tant est que je sois moi-m\u00eame son type de roman ?<br><br>Italo Calvino a remarqu\u00e9, il y a longtemps (c&rsquo;est dans <em>Si par une nuit d&rsquo;hiver un voyageur<\/em>), que la lecture et l\u2019amour proc\u00e8dent d\u2019une m\u00eame esth\u00e9tique \u2014 m\u00eame si leurs proc\u00e9d\u00e9s sont l\u00e9g\u00e8rement diff\u00e9rents.  \u00ab \u00c0 la diff\u00e9rence de la lecture des pages \u00e9crites, la lecture que les amants font de leurs corps (de ce concentr\u00e9 d\u2019esprit et de corps dont les amants font usage pour aller au lit ensemble) n\u2019est pas lin\u00e9aire. Elle commence \u00e0 un endroit quelconque, saute, se r\u00e9p\u00e8te, revient en arri\u00e8re, insiste, se ramifie en messages simultan\u00e9s et divergents, converge de nouveau, affronte des moments d\u2019ennui, tourne la page, retrouve le fil, se perd. \u00bb<br>\u00c0 chaque aventure nouvelle, un nouveau mode de lecture. Une d\u00e9couverte. Nous sommes des \u00eeles d\u00e9sertes o\u00f9 l\u2019amour robinsonne. Au nom de quel principe factice voudriez-vous toujours rester sur le continent ? Il faut s\u2019aventurer \u2014 sans pr\u00e9m\u00e9ditation, l\u2019aventure pr\u00e9m\u00e9dit\u00e9e (par exemple le soir o\u00f9 vous d\u00e9cidez de \u00ab sortir en bo\u00eete \u00bb, selon l\u2019expression consacre) est toujours d\u2019une pauvret\u00e9 insigne. Il faut \u00ab se balader sur l\u2019avenue le c\u0153ur ouvert \u00e0 l\u2019inconnu\u2026 \u00bb comme dit l\u2019autre. Ou, comme l\u2019explique fort bien Dom Juan :<br>\u00ab La belle chose de vouloir se piquer d\u2019un faux honneur d\u2019\u00eatre fid\u00e8le, de s\u2019ensevelir pour toujours dans une passion, et d\u2019\u00eatre mort d\u00e8s sa jeunesse \u00e0 toutes les autres beaut\u00e9s qui nous peuvent frapper les yeux ! Non, non, la constance n\u2019est bonne que pour des ridicules ; toutes les belles ont droit de nous charmer, et l\u2019avantage d\u2019\u00eatre rencontr\u00e9e la premi\u00e8re ne doit point d\u00e9rober aux autres les justes pr\u00e9tentions qu\u2019elles ont toutes sur nos c\u0153urs. Pour moi, la beaut\u00e9 me ravit partout o\u00f9 je la trouve, et je c\u00e8de facilement \u00e0 cette douce violence dont elle nous entra\u00eene. J\u2019ai beau \u00eatre engag\u00e9, l\u2019amour que j\u2019ai pour une belle n\u2019engage point mon \u00e2me \u00e0 faire injustice aux autres ; je conserve des yeux pour voir le m\u00e9rite de toutes, et rends \u00e0 chacune les hommages et les tributs o\u00f9 la nature nous oblige. \u00bb <br>Le Principe du Camembert est un donjuanisme g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9. Non pas la boulimie du Casanova de sous-pr\u00e9fecture (celui-l\u00e0 sort en bo\u00eete et fait de l\u2019abattage), mais la d\u00e9licate attention port\u00e9e \u00e0 sa nature profonde, et l\u2019extr\u00eame politesse que nous t\u00e9moignons \u00e0 l\u2019Autre lorsque nous nous laissons aller \u00e0 sa \u00ab douce violence \u00bb. Souvent femme varie \u2014 et l\u2019homme aussi. <br>Le XVIIe si\u00e8cle, particuli\u00e8rement dans sa p\u00e9riode baroque, a \u00e9lev\u00e9 des temples \u00e0 l\u2019Inconstance. C\u2019est que la constance, cet ancrage permanent d\u2019un bateau qui a renonc\u00e9 \u00e0 \u00eatre ivre, est une mutilation. Pour \u00eatre constamment entiers, \u00e9parpillez-vous. Fa\u00e7on puzzle.<br><br><strong>L\u2019Ennui naquit un jour\u2026<\/strong><br><br>\u00ab Je ne sais quelle conjuration de cagots et de vieilles filles a pu r\u00e9ussir, en deux si\u00e8cles, \u00e0 discr\u00e9diter le mot plaisir. C\u2019est un des mots les plus doux et les plus nobles de la langue. Je ne suis pas croyant mais si je l\u2019\u00e9tais, je crois que je communierais avec plaisir. Le mal et le bien, aux origines, cela a d\u00fb \u00eatre ce qui faisait plaisir ou non \u2014 tut bonnement. Toute la morale de ces cafards repose pr\u00e9cis\u00e9ment sur ce petit mot fragile et l\u00e9ger qu\u2019ils abhorrent. Pourquoi l\u2019amour ne serait-il pas ce qui fait plaisir au c\u0153ur ? On a bien le temps de souffrir par la suite\u2026 \u00bb<br>Ainsi parle le Comte dans <em>la R\u00e9p\u00e9tition<\/em> (c\u2019est au tout d\u00e9but du deuxi\u00e8me acte de la com\u00e9die brillamment noire d\u2019Anouilh). Evidemment, une fois ces \u00ab deux si\u00e8cle \u00bb de tartufferie bourgeoise \u00e9limin\u00e9s, nous voici de retour dans ce fabuleux XVIII\u00e8me si\u00e8cle o\u00f9 la morale commen\u00e7ait \u00e0 s\u2019\u00e9chapper du cadre contraint que lui avait impos\u00e9, depuis 1700 ans, le christianisme. \u00ab Fais ce que voudras \u00bb, disait Rabelais d\u00e9j\u00e0 au XVIe si\u00e8cle. \u00ab Fais ce que tu dois \u00bb, dit Kant \u2014 mais il s\u2019agit d\u2019un sentiment interne du devoir qui a moins de rapport avec des r\u00e8gles impos\u00e9es qu\u2019avec une contrainte librement assum\u00e9e.<br>Analysons donc ce petit mot qui a fait tant de d\u00e9g\u00e2ts dans les consciences \u2014 adult\u00e8re. De quoi g\u00e2cher le bonheur \u2014 encore que dans certains cas l\u2019adult\u00e8re ajoute du plaisir, et qui a connu l\u2019exquise sensation du remords dans l\u2019exercice du p\u00e9ch\u00e9 y retournera forc\u00e9ment, tant la sensation est forte et d\u00e9licate. Voir ce qu\u2019en pense Emma Bovary :<br><br>\u00ab Elle se r\u00e9p\u00e9tait : \u00ab J\u2019ai un amant ! un amant ! \u00bb se d\u00e9lectant \u00e0 cette id\u00e9e comme \u00e0 celle d\u2019une autre pubert\u00e9 qui lui serait survenue. Elle allait donc poss\u00e9der enfin ces joies de l\u2019amour, cette fi\u00e8vre du bonheur dont elle avait d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9. Elle entrait dans quelque chose de merveilleux o\u00f9 tout serait passion, extase, d\u00e9lire ; une immensit\u00e9 bleu\u00e2tre l\u2019entourait, les sommets du sentiment \u00e9tincelaient sous sa pens\u00e9e, et l\u2019existence ordinaire n\u2019apparaissait qu\u2019au loin, tout en bas, dans l\u2019ombre, entre les intervalles de ces hauteurs.<br>\u00ab Alors elle se rappela les h\u00e9ro\u00efnes des livres qu\u2019elle avait lus, et la l\u00e9gion lyrique de ces femmes adult\u00e8res se mit \u00e0 chanter dans sa m\u00e9moire avec des voix de s\u0153urs qui la charmaient. Elle devenait elle-m\u00eame comme une partie v\u00e9ritable de ces imaginations et r\u00e9alisait la longue r\u00eaverie de sa jeunesse, en se consid\u00e9rant dans ce type d\u2019amoureuse qu\u2019elle avait tant envi\u00e9. \u00bb<br><br>Hier, Rodolphe. Demain, L\u00e9on. Et Charles, ce pauvre Charles, en filigrane. Ne pas penser que Flaubert s\u2019acharne sur le mari cocu : la fin de Charles, qui meurt d\u2019amour apr\u00e8s la disparition d\u2019Emma, est d\u2019une tendresse significative. Emma \u00e9tait la femme de tous ses hommes. Il a fallu une singuli\u00e8re coalition d\u2019int\u00e9r\u00eats \u00e9troits et de pruderie concentr\u00e9e pour qu\u2019elle succombe aux haines de son temps. Oh, Emma, Emma !<br><br><strong>Tromper, verbe transitif, premier groupe<\/strong> <br><br>Qu\u2019est-ce que tromper ? Les exemples des fables et des fabliaux, qui pr\u00e9sentent le Renard comme le trompeur \u00e9m\u00e9rite en chef, ont malheureusement d\u00e9teint sur notre conscience moderne. Elles ne sont, \u00e0 bien consid\u00e9rer le mot, qu\u2019un avatar de la conscience religieuse. Que Renart soit roux est, dans un temps o\u00f9 l\u2019on croyait au diable, le gage de sa duplicit\u00e9. Le Serpent, dit la Bible, trompa Eve en la cajolant. Langue bifide, vilain menteur.<br>Mais si nous sortons de ce sch\u00e9ma biblique, quelle est la r\u00e9alit\u00e9 ? Tromper, c\u2019est \u00e9pargner l\u2019autre. C\u2019est une preuve d\u2019amour majuscule. Un gage d\u2019\u00e9ternit\u00e9. Tromper, c\u2019est ne pas vouloir faire de la peine. Et pourquoi ne pas faire de peine, si nous n\u2019aimons pas celle ou celui que nous trompons ? La haine dit la v\u00e9rit\u00e9. \u00ab Mon cher, je t\u2019ai tromp\u00e9 \u00bb \u2014 ainsi parle la m\u00e9chancet\u00e9 qui n\u2019aime plus. <br>Mais les ruses, les h\u00f4tels ou les restaurants pay\u00e9s en liquide, les portables miraculeusement d\u00e9charg\u00e9s, les s\u00e9minaires impromptus et les exigences patronales d\u00e9bordant sur le week-end, les embouteillages miraculeux qui expliquent si bien les retours au bercail nocturnes, le pi\u00e9ton renvers\u00e9 que vous avez amen\u00e9 \u00e0 l\u2019hosto, le sanglier passant sur la voie qui vous a fait rater la correspondance, mince, et il n\u2019y a plus de train avant demain matin, tout cela appartient \u00e0 la politesse de ceux qui aiment et ne veulent pas heurter l\u2019\u00e9lu(e).<br>Sachez-le, Messieurs-Dames : \u00eatre tromp\u00e9(e) et ne pas le savoir est le gage que vous \u00eates toujours aim\u00e9(e). Inutile de faire les poches, de fouiller les relev\u00e9s bancaires, d\u2019attendre dans le noir, en aff\u00fbtant sa navaja, le retour du vagabond qui rentre furtivement, ses chaussures \u00e0 la main. Dormez du sommeil le plus profond, l\u2019\u00eatre aim\u00e9 sera l\u00e0 demain, et bien plus amoureux que la veille. Combien d\u2019hommes et de femmes font l\u2019amour avec leur conjoint(e) le soir m\u00eame d\u2019un adult\u00e8re magnifique ? Non pour donner le change, contrairement \u00e0 ce que vous croyez, mais par exc\u00e8s d\u2019amour : d\u00e9guster des sushis \u00e0 midi n\u2019a jamais emp\u00each\u00e9 d\u2019appr\u00e9cier la choucroute vesp\u00e9rale \u2014 et vice versa. Au contraire.  Comme dit la Comtesse dans <em>l\u2019Heureux stratag\u00e8me<\/em>, une pi\u00e8ce de Marivaux qu\u2019il faudrait remettre au go\u00fbt du jour :<br>\u00ab Eh bien ! Infid\u00e8le, soit, puisque tu veux que je le sois ; crois-tu me faire peur avec ce grand mot-l\u00e0 ? Infid\u00e8le ! Ne dirait-on pas que ce soit une grande injure ? Il y a comme cela des mots dont on \u00e9pouvante les esprits faibles, qu\u2019on a mis en cr\u00e9dit, faute de r\u00e9flexion, et qui ne sont pourtant rien. \u00bb<br>La subsistance de la vieille moralit\u00e9 biblique tue le bonheur dont aucune religion monoth\u00e9iste ne s\u2019accommode, puisque selon elles il n\u2019est pas de ce monde. Bien qu\u2019elle soit toujours inscrite dans l\u2019article 212 du code civil, les maires ne parlent plus gu\u00e8re, lors des mariages, de fid\u00e9lit\u00e9, surtout depuis (1975) que l\u2019adult\u00e8re n\u2019est plus un motif automatique de divorce \u2014 l\u2019une des plus sages r\u00e9solutions de la Justice. Pour \u00eatre retenu comme cause de divorce, il faut qu\u2019il soit \u00ab grave et renouvel\u00e9 \u00bb, \u00ab imputable au seul conjoint \u00bb (il ne peut donc \u00eatre retenu en cas d\u2019adult\u00e8re crois\u00e9), et qu\u2019il rende \u00ab intol\u00e9rable le maintien de la vie commune \u00bb. <br>Tout n\u2019\u00e9tant pas rose sous le ciel judiciaire, il arrive plus fr\u00e9quemment qu\u2019on ne le souhaiterait que la Justice en revienne ou en reste \u00e0 la vielle mal\u00e9diction chr\u00e9tienne. En 1986 la Cour d\u2019Appel de Paris a retenu comme motif l\u00e9gitime de divorce les liens purement platoniques (mais, pour le juge, ambigus) d\u2019une femme avec son directeur de conscience\u2026 La religion chr\u00e9tienne attrap\u00e9e par la queue !<br>Pass\u00e9isme moral effrayant. Amis progressistes de tous les sexes, adult\u00e9rez en conscience et de bonne foi afin de changer la loi \u2014 tout comme certaines ont affich\u00e9 leurs avortements anciens, r\u00e9els ou pr\u00e9tendus, afin de peser sur le l\u00e9gislateur. Adult\u00e8re, grande cause nationale, tel doit \u00eatre le leitmotiv des vrais partisans de la Th\u00e9orie du Camembert ! <br><br>La fid\u00e9lit\u00e9 en tant que contrainte sociale fut instaur\u00e9e en des temps o\u00f9 la dur\u00e9e de vie d\u2019un couple n\u2019avait rien \u00e0 voir avec ce qu\u2019elle est aujourd\u2019hui. Mais on sait que pour les croyants, hier, c\u2019est aujourd\u2019hui et demain, et que la loi de Dieu est \u00ab incr\u00e9\u00e9e \u00bb \u2014 ah, les imb\u00e9ciles !<br>Quels sont les faits ? Au XVIIe si\u00e8cle, un mariage durait en moyenne 7 ans : au bout de ce d\u00e9lai, l\u2019un des deux \u00e9poux avait disparu. Soit la femme, morte en couches, soit le mari, succombant naturellement \u00e0 la diff\u00e9rence d\u2019\u00e2ge. Sans compter les \u00e9pid\u00e9mies, les famines, les guerres et les duels. On pouvait alors ne pas penser urgente la constitution l\u00e9gale du divorce, et m\u00eame condamner l\u2019adult\u00e8re, dans la mesure o\u00f9 la reproduction et la transmission de l\u2019h\u00e9ritage \u00e9taient strictement subordonn\u00e9es \u00e0 la monogamie et \u00e0 la fid\u00e9lit\u00e9 de l\u2019\u00e9pouse. Loi barbare en soi, mais que les circonstances \u00e0 la rigueur expliquaient. Et 7 ans, cela donne le temps d\u2019esp\u00e9rer \u2014 que l\u2019autre meure, en particulier. Calculez la dur\u00e9e du mariage de Mlle de Nevers et du Prince de Cl\u00e8ves. Juste le temps de voir appara\u00eetre le tiers inclus, si je puis dire \u2014 le duc de Nemours. Un an peut-\u00eatre.<br><br>Quand la R\u00e9volution fran\u00e7aise, en 1792, institua le divorce (avant que Napol\u00e9on, pour les raisons natalistes et guerri\u00e8res que nous connaissons, ne revienne en 1804 sur cette avanc\u00e9e fondamentale, tout en gardant le \u00ab consentement mutuel \u00bb, qui lui \u00e9tait indispensable pour se s\u00e9parer de Jos\u00e9phine), un couple durait plus de 20 ans, tant la mortalit\u00e9 avait d\u00e9j\u00e0 recul\u00e9. La loi Bonald, en 1816, supprima toute possibilit\u00e9 : c\u2019est \u00e0 cela que l\u2019on reconna\u00eet les r\u00e9gimes destin\u00e9s \u00e0 mourir. Ils ne m\u00e9nagent aucune respiration, aucune soupape. Les derniers Bourbons ne firent pas long feu. La R\u00e9volution de Juillet 1830 est peut-\u00eatre sortie tout autant de ces limitations idiotes que des lois sc\u00e9l\u00e9rates sur la Presse.<br>Quand la Troisi\u00e8me R\u00e9publique consentit enfin en 1884 \u00e0 ce que la loi reconnaisse les s\u00e9parations entre \u00e9poux, un couple durait en moyenne 35 ans : en cas d\u2019erreur initiale, cela constituait une sanction effroyable. 35 ans de prison conjugale ! Les malheureux mari\u00e9s agr\u00e9mentaient donc largement leur p\u00e9nitence d\u2019en-cas physico-sentimentaux. Les hommes particuli\u00e8rement : les lois du Code Napol\u00e9on sur l\u2019adult\u00e8re condamnaient en effet l\u2019\u00e9pouse infid\u00e8le \u00e0 une lourde peine de prison, quel que soit le cas de figure, et le mari volage \u00e0 une petite amende, et encore \u00e0 condition qu\u2019il ait commis l\u2019adult\u00e8re sous le toit conjugal. Souci de la transmission patrimoniale, des filiations s\u00fbres et des h\u00e9ritages bien compris. Disparit\u00e9 insupportable, qui disparut peu \u00e0 peu des jugements, et de la loi de 1975.<br>L\u2019adult\u00e8re s\u2019en portait-il plus mal ? Au XVIIIe, dans la bonne soci\u00e9t\u00e9, Monsieur et Madame avaient chacun leur \u00e9tage dans l\u2019h\u00f4tel particulier, et \u00e9taient libres de recevoir qui ils d\u00e9siraient. C\u2019est \u00e0 peine si certains maris prenaient la peine de visiter leur femme une fois par mois, \u00ab pour \u00e9viter les comm\u00e9rages \u00bb en cas de grossesse visible. Le plaisir \u00e9tait la grande r\u00e8gle de la bonne soci\u00e9t\u00e9 de la R\u00e9gence et du r\u00e8gne de Louis XV. De tout temps le peuple a \u00e9t\u00e9 si ali\u00e9n\u00e9 qu\u2019il a longtemps port\u00e9 seul le poids de la morale officielle. Que ce soit celle de l\u2019Eglise ou celle des puritains de gauche. Il faut lire les articles de l\u2019Humanit\u00e9 quand au milieu des ann\u00e9es 1950, Dominique Aury \/ Pauline R\u00e9age sortit <em>Histoire d\u2019O<\/em>. \u00ab D\u00e9bauche bourgeoise \u00bb, \u00ab m\u0153urs d\u00e9cadentes \u00bb, les prolos officiels du PC avaient la dent dure contre le plaisir bourgeois. Tant pis pour eux. J\u2019imagine le rire sardonique de Roger Vailland, qui arrivait en retard aux r\u00e9unions de cellule parce que, expliquait-il, il n\u2019en finissait pas de fouetter une prostitu\u00e9e \u2014 un divertissement qui renfor\u00e7ait chaque fois son amour pour son \u00e9pouse, Elisabeth\u2026<br>Comme quoi le Camembert permet d\u2019\u00eatre communiste, dandy, entich\u00e9 de m\u0153urs XVIIIe si\u00e8cle (Vailland a adapt\u00e9 les <em>Liaisons<\/em> pour Vadim), accessoirement drogu\u00e9, surr\u00e9aliste par la bande et alcoolique professionnel.<br>Des donn\u00e9es contradictoires mais compatibles dans un seul et m\u00eame homme, pourvu qu\u2019il pr\u00eate attention aux tranches fines de ses d\u00e9sirs\u2026<br><br>Oui, \u00e9vacuons toute culpabilit\u00e9 (l\u00e9gale et psychologique, l\u2019une enfante l\u2019autre) de la notion ou de la pratique de l\u2019adult\u00e8re. Non seulement il n\u2019a rien de contre-nature, mais il est la nature. Si Silvia quitte Arlequin dans <em>la Double inconstance<\/em>, et si Arlequin finalement lui pr\u00e9f\u00e8re Flaminia, il n\u2019y a rien \u00e0 leur reprocher : ils ont suivi leur pente naturelle.<br>Jean-Didier Vincent, \u00e9minent biologiste des passions, explique que si vous fournissez une ratte \u00e0 un rat, dans une cage, il prend un petit quart d\u2019heure pour l\u2019honorer et la farcir de messages \u00e0 haute teneur g\u00e9n\u00e9tique. Puis il s\u2019arr\u00eate : un scientifique de petite race penserait qu\u2019il est fatigu\u00e9 \u2014 exemple-type d\u2019une identification qui n\u2019ose pas dire son nom, et d\u2019un transfert animal \/ humain bien peu rationnelle. Mais, poursuit notre biologiste, fournissez-lui une ratte fra\u00eeche, et il recommence illico sa gymnastique. En fait, il n\u2019\u00e9tait pas fatigu\u00e9 : il s\u2019ennuyait.<br>Certes, nous ne sommes pas des rats ; nous avons greff\u00e9 une culture sur notre hypothalamus, et nous contr\u00f4lons nos hormones avec Rom\u00e9o et Juliette ou saint Ambroise. Mais le rat guette en nous, le rat s\u2019impatiente, le rat se ronge les sangs, le rat pousse \u00e0 la faute, crie, temp\u00eate, fait des sc\u00e8nes. Le rat ferait mieux d\u2019aller voir s\u2019il n\u2019y a pas une ratte fra\u00eeche dans la rue. Ou chez le voisin. <br>D\u2019ailleurs, la culture dont vous panachez os instincts vus fournit autant d\u2019exemples d\u2019inconstance que votre conscience en r\u00e9clame. Un e excellente chose, la culture : elle l\u00e9gitime tous les d\u00e9bordements. Ne dites plus : \u00ab Eh oui, je t\u2019ai tromp\u00e9e ! \u00bb \u2014 dites : \u00ab Je fais comme Goethe\u2026 \u00bb<br>Ou Maupassant. Ou Hugo. Ou Sand. Ou Colette. Ou\u2026<br>Plus on se cultive, et plus on a le choix.<br><br>Quant \u00e0 la vieille question de la reproduction et des enfants adult\u00e9rins\u2026 Primo, les techniques de contraception et d\u2019avortement rendent obsol\u00e8tes les diktats de la soci\u00e9t\u00e9 m\u00e2le : les femmes sont propri\u00e9taires de leur ventre. Secundo, depuis les ann\u00e9es 1970, les enfants naturels (un adjectif significatif, n\u2019est-ce pas\u2026) ont les m\u00eames droits \u00e0 l\u2019h\u00e9ritage que les enfants l\u00e9gitimes : la succession de Picasso (1973) inaugura la question. Il n\u2019y a gu\u00e8re que la pr\u00e9somption de paternit\u00e9, au profit du seul enfant n\u00e9 de parents mari\u00e9s, qui porte encore la trace de l\u2019ancien code. On sait qu\u2019aux Etats-Unis (les tests g\u00e9n\u00e9tiques y sont autoris\u00e9s alors qu\u2019ils sont interdits \u00e0 la vente en France), 30% des troisi\u00e8mes enfants des couples sont d\u2019un autre p\u00e8re que le p\u00e8re officiel. Et alors ? Aucune importance, le p\u00e8re est celui qui \u00e9l\u00e8ve l\u2019enfant. Une que je connais, comme dit Brant\u00f4me, tomba enceinte sans savoir si elle devait l\u2019heureuse surprise \u00e0 son mari ou \u00e0 son amant \u2014 mais le mari seul \u00e9leva la petite fille, qui porte son nom et ressemble\u2026 \u00e0 sa m\u00e8re. Relisez ce petit chef d\u2019\u0153uvre qu\u2019est le <em>Pierre et Jean<\/em> de Maupassant. Des deux fr\u00e8res, l\u2019un est le fils du voisin \u2014 et qu\u2019importe\u2026<br><br>Le Camembert n\u2019implique pas forc\u00e9ment une nu\u00e9e de partenaires diff\u00e9rents. Vous pouvez, avec votre cher et tendre, hanter les restaurants fran\u00e7ais, italiens, maghr\u00e9bins, japonais ou tha\u00eflandais, et fr\u00e9quenter les gargotes lusitaniennes, et seulement ces derni\u00e8res, avec un autre, parce qu\u2019il est le seul parmi tous vos amis \u00e0 aimer vraiment la bacalhau\u2026 <br>Maintenant, si vous fantasmez plut\u00f4t sur les banquets \u00e0 la bonne franquette, rien ne doit vous emp\u00eacher de bouffer de la morue au Cap d\u2019Agde\u2026<br>Entendons-nous pourtant : le Camembert n\u2019est pas incitation \u00e0 la pornographie. Il est essentiellement une asc\u00e8se de la diversit\u00e9. Il est exigence, au fond : ne pas se contenter de l\u2019ordinaire \u2014 traquer l\u2019extraordinaire. Chercher aussi en soi sa v\u00e9rit\u00e9. Sa nature. Tout le monde peut d\u00e9cr\u00e9ter que sa moiti\u00e9 est son tout : l\u2019adult\u00e8re doit \u00eatre une possibilit\u00e9, au m\u00eame titre que le steak tartare, mais il n\u2019est pas obligatoire. La libert\u00e9 est libert\u00e9 de faire et de ne pas faire, alors que la contrainte est interdiction de faire et obligation de ne pas faire. <br>Dans <em>les Liaisons dangereuses<\/em>, le Vicomte de Valmont se laisse aller \u00e0 faire le bien, en secourant une famille qu\u2019un huissier allait expulser. Et de soup\u00e7onner imm\u00e9diatement les honn\u00eates gens de ne faire le bien que parc qu\u2019ils y trouvent du plaisir (ce qui n\u2019est pas faux). \u00ab Je serais tent\u00e9 de croire qu\u2019il y a vraiment du plaisir \u00e0 faire du bien et qu\u2019apr\u00e8s tout ce que nous appelons les gens vertueux, n\u2019ont pas tant de m\u00e9rite qu\u2019on se pla\u00eet \u00e0 nous le dire, \u00bb, dit-il. Mais c\u2019est qu\u2019il a l\u2019habitude de ce que des gens vertueux nommaient alors le Mal (et nomment toujours ainsi, \u00e0 force de penser le temps immobile, ils finissent par le rendre r\u00e9trograde). A l\u2019inverse, les gens vertueux d\u00e9couvrent chaque jour que ce qu\u2019ils croient \u00eatre le Diable porte en soi tous les germes du bonheur \u2014 \u00e0 commencer par cette amorce que l\u2019on nomme plaisir. Rien de moins Camembert que de s\u2019enfermer dans la litanie d\u2019un rituel immuable. La souplesse d\u2019esprit, de sensations, de connaissances, doit pr\u00e9sider \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience des femmes et hommes de bien que ces pages pourraient inspirer.<br><br><strong>Le sexe n\u2019est pas tout dans la vie<\/strong><br><br>Nombre de couples acceptent que l\u2019un ou l\u2019autre se livre seul \u00e0 des activit\u00e9s qui n\u2019enchantent pas particuli\u00e8rement l\u2019autre. Qu\u2019il s\u2019agisse de petites bouffes entre filles (principe du tiers m\u00e2le exclu) ou de matches de foot (adr\u00e9naline testost\u00e9ron\u00e9e seule admise), la gestion intelligente du camembert doit permettre \u00e0 chacun de continuer \u00e0 cultiver son jardin, surtout quand il n\u2019est pas port\u00e9 sur les souvenirs de coll\u00e9giennes des copines ou l\u2019odeur des fumig\u00e8nes et de la bi\u00e8re rot\u00e9e. <br>Elargissez le principe : voici deux \u00e9poux dans leur lit, chacun lisant un livre diff\u00e9rent (variante : Madame lit un livre, Monsieur tra\u00eene sur le canap\u00e9, canette en main, face \u00e0 OM-Leipzig). Quelqu\u2019un a-t-il \u00e0 redire au fait qu\u2019ils ne se livrent pas \u00e0 la m\u00eame heure \u00e0 la m\u00eame activit\u00e9 ? Il faut \u00eatre croyant comme on l\u2019est dans un couvent pour se pr\u00e9cipiter ensemble \u00e0 genoux et prier le Seigneur toujours \u00e0 la m\u00eame heure. Les mouvements d\u2019ensemble de la messe (\u00e0 genoux !) ou \u00e0 la mosqu\u00e9e (le front \u00e0 terre !) n\u2019ont d\u2019autre objet que d\u2019an\u00e9antir l\u2019individu dans un collectif (\u00e9glise ou oumma, m\u00eame sens \u2014 l\u2019Assembl\u00e9e) qui doit transcender les d\u00e9sirs personnels. La R\u00e8gle d\u00e9finit une fronti\u00e8re que l\u2019on ne saurait franchir.<br>Mais voil\u00e0 : le Camembert est arriv\u00e9 ! Le Camembert mystifie l\u2019\u00e9glise et la mosqu\u00e9e ! Il d\u00e9mystifie la R\u00e8gle ! Le Camembert est le vrai Mathematicum Principium de la libert\u00e9 individuelle ! Si une majorit\u00e9 de nos concitoyens s\u2019habille de la m\u00eame mani\u00e8re, si quelques-uns, sur les marges, portent des n\u0153uds papillons ou des tee-shirts d\u00e9tendus, des costumes Armani ou des jeans trou\u00e9s, si trop de gens adoptent, jour apr\u00e8s jour, la m\u00eame v\u00eature, le Camembert vous permet de vous habiller et de vous d\u00e9shabiller au gr\u00e9 de votre fantaisie. Parce que le Camembert est pluralisme, g\u00e9om\u00e9trie variable, fantaisie sans cesse renouvel\u00e9e, aspiration au bonheur, ambition de l\u2019extase, ascenseur vers le (septi\u00e8me) ciel ! Le Camembert est le seul paradis, le nirvana \u00e0 la port\u00e9e de toutes les consciences, l\u2019apex de la conscience humaine ! Il est la r\u00e9volution permanente !<br>En bouleversant nos habitudes, nous bouleverserons cette soci\u00e9t\u00e9 bloqu\u00e9e sur des chim\u00e8res. Faire croire que le bonheur se r\u00e9duit \u00e0 des achats, \u00e0 des possessions, alors qu\u2019il est enfant\u00e9 par nos audaces, notre refus de la routine, notre recherche de la perfection\u2026<br><br>Je dis perfection et je le prouve. <br>Retour au camembert politique et \u00e0 notre soir\u00e9e \u00e9lectorale. Tant que les derniers r\u00e9sultats ne sont pas tomb\u00e9s, le demi-cercle qui symbolise la future assembl\u00e9e n\u2019est pas parfait \u2014 susceptible de variations, parfois \u00e0 la marge, parfois fondamentales. Le bonheur du partisan du groupe gagnant ne se r\u00e9sume pas \u00e0 la victoire annonc\u00e9e d\u00e8s 20 heures de son parti. Il veut conna\u00eetre le d\u00e9tail, savoir qui ralliera peut-\u00eatre un jour la majorit\u00e9, avec qui fomenter des alliances in\u00e9dites, soupeser telle ou telle tendance fine. Il s\u2019\u00e9tonne qu\u2019Untel ait ralli\u00e9 \u00e0 lui tant d\u2019\u00e9lecteurs (5,1% \u2014 passer la barre des 5% est en soi une r\u00e9ussite, et une surprise), ou qu\u2019Unetelle se soit \u00e9cras\u00e9e sans douceur\u2026 Il veut tout, tout conna\u00eetre, tout saisir. <br>Que n\u2019en fait-il pas autant dans sa vie personnelle, affective, sensorielle, culturelle ?<br>Le Camembert proc\u00e8de d\u2019une connaissance intime de soi. Mais en m\u00eame temps, il permet cette connaissance. On mange parce que l\u2019on sait que c\u2019est bon, mais on go\u00fbte en se demandant si c\u2019est bon.  Refuser de go\u00fbter, c\u2019est retomber dans le caprice enfantin. \u00ab Mais enfin, go\u00fbte au moins ! \u00bb Quel parent n\u2019a pas prononc\u00e9 ces mots jupit\u00e9riens ? Mais ce m\u00eame parent a-t-il r\u00e9alis\u00e9 ce que pourrait en faire son enfant, s\u2019il prenait ce conseil de bon sens au pied de la lettre tout au long de sa vie ?<br>Faire go\u00fbter \u00e0 son enfant des produits vari\u00e9s, c\u2019est lui fabriquer un palais. Un go\u00fbt. Construire ses papilles pour les d\u00e9cennies \u00e0 venir. Les go\u00fbts et les d\u00e9go\u00fbts doivent se construire dans l\u2019enfance \u2014 trop de gens abonnent leurs enfants \u00e0 la sempiternelle trinit\u00e9 nouilles au beurre \/ filet de dinde \/ petits suisses (variante : pur\u00e9e \/ francfort industrielle \/ flan). Ou, pire, McDo \/ Coca \/ Fried Chicken. <br>Ce n\u2019est pas s\u00e9rieux. Il faut l\u2019initier \u00e0 tout. Lui faire tout go\u00fbter de ce que mangent (et boivent) les adultes. Ne rien lui interdire qui peut accro\u00eetre ses papilles. <br>Hu\u00eetres et escargots.<br><br>On dit un peu vite, comme si on le regrettait (et en tout cas en se m\u00e9fiant) que l\u2019adolescence est la p\u00e9riode des exp\u00e9rimentations. J\u2019esp\u00e8re bien ! Ados des deux ou trois sexes, n\u2019\u00e9coutez pas les professeurs de d\u00e9sespoir qui vous enjoignent d\u2019\u00eatre sages, rang\u00e9s \u2014 petits vieux. Essayez. Exp\u00e9rimentez. Construisez votre camembert : il se remplira de lui-m\u00eame si vous \u00eates attentifs.<br><br><strong>Compartimenter le sentiment<\/strong><br><br>\u00ab Se laver les dents apr\u00e8s la c\u00f4te de b\u0153uf \u00bb, disions-nous plus haut.<br>L\u2019intellectualisation du Camembert ne date pas d\u2019hier. <br>\u00ab Sartre n\u2019avait pas la vocation de la monogamie \u00bb, dit plaisamment Beauvoir \u2014 qui ne l\u2019avait pas davantage. Et de pr\u00e9ciser : <br><br>\u00ab \u00ab Entre nous, m\u2019expliquait-il en utilisant un vocabulaire qui lui \u00e9tait cher, il s\u2019agit d\u2019un amour n\u00e9cessaire ; il convient que nous connaissions aussi des amours contingentes. \u00bb Nous \u00e9tions d\u2019une m\u00eame esp\u00e8ce et notre entente durerait autant que nous : elle ne pouvait suppl\u00e9er aux \u00e9ph\u00e9m\u00e8res richesses des rencontres avec des \u00eatres diff\u00e9rents ; comment consentirions-nous, d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment, \u00e0 ignorer la gamme des \u00e9tonnements, des regrets, des nostalgies, des plaisirs que nous \u00e9tions capables de ressentir ? \u00bb<br><br>Beauvoir s\u2019est ainsi offert, d\u00e8s qu\u2019elle fut enseignante, quelques jolies \u00e9l\u00e8ves, Bianca Lamblin ou Natalie Sorokine (dite Sarbakhane). Sans compter Olga Kosakiewicz, \u00ab l\u2019invit\u00e9e \u00bb, et sa s\u0153ur Wanda, qui se partageait elle-m\u00eame entre Sartre et Camus. Elle les rabattait ou non sur Sartre. Elle a eu en outre des liaisons passionn\u00e9es avec tel \u00e9l\u00e8ve (Jacques-Laurent Bost) ou tel secr\u00e9taire de Sartre (Claude Lanzmann), ou tel \u00e9crivain am\u00e9ricain (Nelson Algren, l\u2019auteur de <em>l\u2019Homme au bras d\u2019or<\/em>). Les unes et les autres, on le comprend ais\u00e9ment, avaient des agr\u00e9ments que Sartre ne pouvait fournir. Mais lui-m\u00eame offrait au Castor des \u00e9changes avec lesquels personne ne pouvait rivaliser. Et il multipliait les contingences dans es bras de Dolor\u00e8s Vanetti. L\u2019un ou l\u2019autre pouvait friser la passion pour tel amant de passage \u2014 des passages parfois fort longs, Beauvoir coucha avec Lanzmann pendant pr\u00e8s de sept ans. Et apr\u00e8s ? Il y a l\u2019accessoire, et l\u2019essentiel \u2014 mais un amateur de mode vous expliquera que tel accessoire peut \u00eatre ponctuellement essentiel.<br>Camembert, Camembert, vous dis-je !<br><br>Mais tout le monde n\u2019a pas la largeur de vue du couple de philosophes le plus c\u00e9l\u00e8bre de la sc\u00e8ne intellectuelle fran\u00e7aise et peut-\u00eatre m\u00eame mondiale. Si votre partenaire est du genre \u00e0 s\u2019offrir les affres de la jalousie (qui, rappelons-le, est un sentiment ancr\u00e9 dans l\u2019imaginaire bien plus que dans la r\u00e9alit\u00e9, voir le joli film de Chabrol sur le sujet \u2014 <em>l\u2019Enfer<\/em>, 1994), veillez \u00e0 compartimenter soigneusement les divers correspondants de vos divers d\u00e9sirs. Evitez les malentendus, les factures inopportunes, les t\u00e9moins embarrassants. Rappelez-vous que le b\u00e9n\u00e9ficiaire de l\u2019adult\u00e8re doit toujours \u00eatre l\u2019Autre, celui dont vous partagez la vie et l\u2019essentiel des d\u00e9sirs et des plaisirs. Il serait mals\u00e9ant de g\u00e2cher ce bel altruisme par quelque incons\u00e9quence.<br>D\u2019ailleurs, il n\u2019y pas de hasard. Si vous laissez tra\u00eener dans une poche la note du restaurant \u00e0 viande que r\u00e9prouve votre v\u00e9g\u00e9tarien(ne) pr\u00e9f\u00e9r\u00e9(e), c\u2019est que votre inconscient vous y a pouss\u00e9(e). Vous ne voudriez tout de m\u00eame pas vous laisser r\u00e9gir par un inconscient ? Rappelez-vous Corneille : \u00ab Je suis ma\u00eetre de moi comme de l\u2019univers \u00bb. Pour vivre pleinement vos d\u00e9sirs, restez ma\u00eetre de vous \u2014 en toutes circonstances.<br>De surcro\u00eet, cela \u00e9vite les \u00e9jaculations pr\u00e9coces\u2026<br><br><strong>D\u00e9sir masculin, d\u00e9sir f\u00e9minin<\/strong><br><br>On se rappelle les trois vers fameux de Vigny \u2014 c\u2019est dans \u00ab\u00a0la Col\u00e8re de Samson\u00a0\u00bb :<br><br>\u00ab La Femme aura Gomorrhe et l&rsquo;Homme aura Sodome,<br>Et, se jetant, de loin, un regard irrit\u00e9,<br>Les deux sexes mourront chacun de son c\u00f4t\u00e9. \u00bb<br><br>Vigny a peut-\u00eatre song\u00e9, en les \u00e9crivant, \u00e0 la fin de son aventure avec Marie Dorval. Peut-\u00eatre \u00e9tait-il enclin de ranc\u0153ur (il en \u00e9tait si plein qu\u2019il refusa, \u00e0 la mort de la com\u00e9dienne en 1849, de co-financer son tombeau avec les autres Romantiques, qui mirent tous la main \u00e0 la poche, de Dumas \u00e0 Hugo : pour un ancien amant, c\u2019est peu \u00e9l\u00e9gant). Mais en v\u00e9rit\u00e9 je vous le dis, il est miraculeux, quand on y pense, qu\u2019hommes et femmes parviennent \u00e0 se reproduire, tant ils appartiennent \u00e0 des esp\u00e8ces diff\u00e9rentes.<br>Proposons une interpr\u00e9tation conforme \u00e0 la th\u00e9orie du Camembert. Vigny, tout au long de son \u0153uvre, met en sc\u00e8ne, lorsqu\u2019il parle positivement des femmes, des figures maternelles ou maternantes, des d\u00e9esses de la F\u00e9condit\u00e9 plut\u00f4t que des grandes pr\u00eatresses de l\u2019Amour,  : et combien d\u2019hommes recherchent de telles figures ? Pensez que Rousseau appelait sa premi\u00e8re ma\u00eetresse, Mme de Warens, \u00ab Maman \u00bb\u2026<br>Combien de femmes, sym\u00e9triquement, recherchent un P\u00e8re id\u00e9alis\u00e9, bien plus qu\u2019un amant fr\u00e9n\u00e9tique\u2026 <br>Quant \u00e0 Pygmalion, il a les deux sexes. Et ses cr\u00e9atures \u2014 au sens propre du terme \u2014 sont fort nombreuses.<br><br>Reprenons l\u2019exemple de Beauvoir : elle aimait la nature, elle adorait les marches dans des sites pittoresques et accident\u00e9s, deux sp\u00e9cialit\u00e9s que Sartre, passionn\u00e9 de bitume, fumeur de pipe inv\u00e9t\u00e9r\u00e9, ne partagea jamais. Aurait-elle d\u00fb se mutiler et se r\u00e9soudre \u00e0 ne pas arpenter les calanques de Marseilleveyre durant l\u2019ann\u00e9e o\u00f9 elle enseigna \u00e0 Marseille pendant que lui \u00e9tait au Havre ?<br>Seule ou accompagn\u00e9e\u2026<br>Car sur le Camembert se greffe une r\u00e9partition des lieux aim\u00e9s et indispensables. Imaginons : j\u2019aime la Corse, c\u00f4t\u00e9 montagne plus que c\u00f4t\u00e9 plage, je me d\u00e9lecte de l\u2019atmosph\u00e8re marseillaise, empuantie de testost\u00e9rone et d\u2019ordures mal ramass\u00e9es, j\u2019adore Paris \u2014 par \u00e9clipses, tant cette ville n\u2019est plus celle que j\u2019ai connue \u2014, et je fr\u00e9quente assid\u00fbment les chemins de randonn\u00e9e pyr\u00e9n\u00e9ens : autant de lieux incompatibles, auxquels je ne renoncerais qu\u2019au risque de me mutiler, des lieux sur lesquels pr\u00e9domine, chaque fois, une ombre aim\u00e9e, amie ou amante. Au nom de quelle conception \u00e9triqu\u00e9e de la \u00ab fid\u00e9lit\u00e9 \u00bb devrais-je exclure tel ou tel paysage de mon atlas mental ?<br>Qui a la vocation de la monogamie ?<br><br><strong>\u00ab \u2026 chacun de son c\u00f4t\u00e9\u2026 \u00bb<\/strong><br><br>On aura reconnu, dans le dernier vers de Vigny, l\u2019\u00e9pigraphe de <em>Sodome et Gomorrhe<\/em> : Proust est un merveilleux exemple de Camembert \u2014 son \u0153uvre au moins. Particuli\u00e8rement ses personnages f\u00e9minins, Albertine ou Odette, toutes deux tent\u00e9es par les amours saphiques, adeptes probables de la sodomie (\u00ab je pr\u00e9f\u00e9rerais encore me faire casser\u2026 \u00bb \u2014 dit Albertine, et le narrateur met un certain temps \u00e0 compl\u00e9ter l\u2019expression : \u00ab se faire casser le pot \u00bb), mais aussi (Odette au moins) en qu\u00eate d\u2019une l\u00e9gitimit\u00e9 d\u2019\u00e9pouse, de m\u00e8re, et de grande bourgeoise.<br>Or, on ne peut pas en m\u00eame temps, avec la m\u00eame personne, faire des b\u00e9b\u00e9s, se comporter en courtisane exp\u00e9riment\u00e9e, et se laisser entra\u00eener dans les buissons par des gourgandines averties \u2014 ou coucher avec Mme Verdurin, but that\u2019s another story. Cela demande plusieurs intervenant(e)s qui ne se situent pas exactement dans les m\u00eames draps.<br>Le Camembert permet de cumuler les \u00eatres et les espaces incompatibles. Nous ne sommes pas d\u2019une pi\u00e8ce : nous sommes des puzzles dont il nous faut ordonner toutes les pi\u00e8ces, sous peine de laisser des b\u00e9ances qui feraient de nous des vides au lieu d\u2019\u00eatre des pleins. Ce que les mauvais physiciens appellent fid\u00e9lit\u00e9 n\u2019est que l\u2019organisation du manque. Nous n\u00e9gligeons souvent des pans entiers de nous-m\u00eames, et la nature ayant horreur du vide, nous finissons par en rendre responsable la personne pour qui nous avons fait ces sacrifices, alors m\u00eame qu\u2019elle n\u2019y peut rien, puisqu\u2019elle ne peut assouvir tel ou tel aspect de votre nature.<br>Alors compl\u00e9tez le puzzle, afin de pr\u00e9server l\u2019essentiel, celle ou celui qui a gagn\u00e9 les \u00e9rections \u2014 pardon, les \u00e9lections. <br>Sinon, \u00ab les deux sexes mourront chacun de son c\u00f4t\u00e9 \u00bb. Vous n\u2019allez pas donner raison \u00e0 ce vieux misogyne de Vigny, quand m\u00eame !<br><br><strong>Conclusion provisoire<\/strong><br><br>Le Camembert est l\u2019\u00e9preuve de la libert\u00e9, mais pas de l\u2019anarchie. Il ne s\u2019agit pas de semer \u00e0 tout vent, de courir le guilledou, de draguer comme un fou. Il faut au contraire un esprit puissamment organis\u00e9.<br>Tout commence au fond par un Gn\u00f4thi seauton, connais-toi toi-m\u00eame. Identifie tes envies, distingue-les de tes fantasmes, et explore cette zone grise, entre les deux, o\u00f9 tu peux t\u2019aventurer afin d\u2019explorer les plus infimes nuances du d\u00e9sir. La morale, la soci\u00e9t\u00e9, les \u00ab responsabilit\u00e9s \u00bb dont on nous accable ont laiss\u00e9 l\u2019homme mutil\u00e9. Le Camembert vous permet de rentrer en possession de vos royaumes. Il fait de vous des souverains. Il fait de vous des dieux.<br>Et que je sache, aucun dieu ni aucune d\u00e9esse n\u2019a jamais consenti \u00e0 s\u2019amputer d\u2019une part de ses d\u00e9sirs en s\u2019engluant dans la fid\u00e9lit\u00e9 et la popote. Soyez rois et reines d\u2019un univers d\u00e9mesur\u00e9. Tout d\u00e9sir aspire \u00e0 \u00eatre assouvi. Sinon, il devient id\u00e9e fixe, tumeur, douleur, et votre partenaire pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 fera les frais de votre incons\u00e9quence. Les abeilles butinent, c\u2019est m\u00eame ce qui les fait rentrer \u00e0 la ruche. Les humains lutinent, c\u2019est ce qui les fait revenir \u00e0 la maison. Osez donc le papillonnage afin de rester fid\u00e8le. Osez le Camembert !<br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Cet essai est le dernier document que j&rsquo;ai transmis \u00e0 mes \u00e9l\u00e8ves avant de prendre ma retraite. 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