{"id":4412,"date":"2022-11-22T17:57:12","date_gmt":"2022-11-22T16:57:12","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=4412"},"modified":"2022-11-22T17:57:13","modified_gmt":"2022-11-22T16:57:13","slug":"le-viol-demma-bovary","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/le-viol-demma-bovary-4412","title":{"rendered":"Le Viol d&rsquo;Emma Bovary"},"content":{"rendered":"\n<p>Paul-Emile Becat, illustration pour <em>les Liaisons dangereuses<\/em>, 1949<br><br>Une amie professeur de Lettres, expliquant tout r\u00e9cemment en Seconde le texte archi-c\u00e9l\u00e8bre o\u00f9 Emma c\u00e8de pour la premi\u00e8re fois aux avances de Rodolphe, s\u2019est entendu dire, par une \u00e9l\u00e8ve tr\u00e8s s\u00fbre d\u2019elle, qu\u2019il s\u2019agissait l\u00e0 d\u2019un viol.<br>Stup\u00e9faction de ma coll\u00e8gue. \u00ab Et comment arrivez-vous \u00e0 cette conclusion ? \u00bb demanda-t-elle. \u00ab M\u2019dame, il lui fait mal ! Et elle veut partir ! Il la force ! \u00bb<br>Le lecteur n\u2019a peut-\u00eatre pas bien en t\u00eate ce passage du roman. \u00c0 tout hasard, le voici \u2014 de toute fa\u00e7on, lire vingt lignes de Flaubert, dans notre monde de valeurs litt\u00e9raires sur\u00e9valu\u00e9es, ne peut pas faire de mal, la fr\u00e9quentation des bons auteurs permet de remettre en perspective les fausses gloires d\u2019aujourd\u2019hui :<br><br>\u00ab Elle se leva pour partir. Il la saisit au poignet. Elle s\u2019arr\u00eata. Puis, l\u2019ayant consid\u00e9r\u00e9 quelques minutes d\u2019un \u0153il amoureux et tout humide, elle dit vivement :<br>\u2014 Ah ! tenez, n\u2019en parlons plus\u2026 O\u00f9 sont les chevaux ? Retournons.<br>Il eut un geste de col\u00e8re et d\u2019ennui. Elle r\u00e9p\u00e9ta :<br>\u2014 O\u00f9 sont les chevaux ? o\u00f9 sont les chevaux ?<br>Alors, souriant d\u2019un sourire \u00e9trange et la prunelle fixe, les dents serr\u00e9es, il s\u2019avan\u00e7a en \u00e9cartant les bras. Elle se recula tremblante. Elle balbutiait :<br>\u2014 Oh ! vous me faites peur ! vous me faites mal ! Partons.<br>\u2014 Puisqu\u2019il le faut, reprit-il en changeant de visage.<br>Et il redevint aussit\u00f4t respectueux, caressant, timide. Elle lui donna son bras. Ils s\u2019en retourn\u00e8rent. Il disait :<br>\u2014 Qu\u2019aviez-vous donc ? Pourquoi ? Je n\u2019ai pas compris ! Vous vous m\u00e9prenez, sans doute ? Vous \u00eates dans mon \u00e2me comme une madone sur un pi\u00e9destal, \u00e0 une place haute, solide et immacul\u00e9e. Mais j\u2019ai besoin de vous pour vivre ! J\u2019ai besoin de vos yeux, de votre voix, de votre pens\u00e9e. Soyez mon amie, ma s\u0153ur, mon ange !<br>Et il allongeait son bras et lui en entourait la taille. Elle t\u00e2chait de se d\u00e9gager mollement. Il la soutenait ainsi, en marchant.<br>Mais ils entendirent les deux chevaux qui broutaient le feuillage.<br>\u2014 Oh ! encore, dit Rodolphe. Ne partons pas ! Restez !<br>Il l\u2019entra\u00eena plus loin, autour d\u2019un petit \u00e9tang, o\u00f9 des lentilles d\u2019eau faisaient une verdure sur les ondes. Des n\u00e9nuphars fl\u00e9tris se tenaient immobiles entre les joncs. Au bruit de leurs pas dans l\u2019herbe, des grenouilles sautaient pour se cacher.<br>\u2014 J\u2019ai tort, j\u2019ai tort, disait-elle. Je suis folle de vous entendre.<br>\u2014 Pourquoi ?\u2026 Emma ! Emma !<br>\u2014 Oh ! Rodolphe !\u2026 fit lentement la jeune femme en se penchant sur son \u00e9paule.<br>Le drap de sa robe s\u2019accrochait au velours de l\u2019habit. Elle renversa son cou blanc, qui se gonflait d\u2019un soupir et, d\u00e9faillante, tout en pleurs, avec un long fr\u00e9missement et se cachant la figure, elle s\u2019abandonna.<br><br>Les ombres du soir descendaient ; le soleil horizontal, passant entre les branches, lui \u00e9blouissait les yeux. \u00c7\u00e0 et l\u00e0, tout autour d\u2019elle, dans les feuilles ou par terre, des taches lumineuses tremblaient, comme si des colibris, en volant, eussent \u00e9parpill\u00e9 leurs plumes. Le silence \u00e9tait partout ; quelque chose de doux semblait sortir des arbres ; elle sentait son c\u0153ur, dont les battements recommen\u00e7aient, et le sang circuler dans sa chair comme un fleuve de lait. \u00bb<br><br>La correspondance de Flaubert avec sa ma\u00eetresse, pendant la r\u00e9daction, nous renseigne sur les \u00e9tats d\u2019\u00e2me du romancier au moment d\u2019\u00e9crire la sc\u00e8ne : \u00ab J\u2019ai une baisade qui m\u2019inqui\u00e8te fort et qu\u2019il ne faudra pas biaiser, quoique je veuille la faire chaste, c\u2019est-\u00e0-dire litt\u00e9raire, sans d\u00e9tails lestes, ni images licencieuses ; il faudra que le luxurieux soit dans l\u2019\u00e9motion \u00bb (\u00e0 Louise Colet, 2 juillet 1853). On entend le rire \u00e9norme de Gustave \u00e9crivant \u00ab biaiser \u00bb et pensant \u00e0 un verbe plus court : d\u2019ailleurs ce \u00ab i \u00bb qui s\u2019intercale est de toute \u00e9vidence un phallus ins\u00e9r\u00e9.<br>En 1992 Jacques Cellard a publi\u00e9 <em>Emma, oh ! Emma !<\/em>, qui explicite les sc\u00e8nes que Flaubert avait voulues \u00ab chastes \u00bb. Mauvaise id\u00e9e : le texte ci-dessus tient \u00e0 ce passage \u00e0 la ligne, cette ellipse magistrale soulign\u00e9e d\u2019un blanc significatif, o\u00f9 l\u2019acte m\u00eame a lieu. Inutile de le d\u00e9crire, il est dans la t\u00eate de chaque lecteur. \u00c0 vous de deviner dans quelle position l\u2019h\u00e9ro\u00efne, engonc\u00e9e dans sa robe et ses jupons, rigidifi\u00e9e par son corset, a c\u00e9d\u00e9 en pleine nature \u00e0 l\u2019imp\u00e9tueux amant\u2026<br>Les r\u00e9alisateurs des films tir\u00e9s du roman ont pareillement renonc\u00e9 \u00e0 montrer l\u2019\u00e9treinte. Ni Valentine Tessieur (en 1933 chez Jean Renoir), ni Jennifer Jones (en 1949 pour Vincente Minelli), ni Isabelle Huppert (en 1991 pour Chabrol), ni Mia Wasikowska (pour Sophie Barthes en 2014) ne montrent ne serait-ce qu\u2019un centim\u00e8tre de chair interdite. Et c\u2019est tr\u00e8s bien ainsi.<br><br>Et c\u2019est l\u00e0 que la r\u00e9flexion de l\u2019adolescente du quartier des Caillols, \u00e0 Marseille, prend tout son sens. Ce n\u2019est pas le texte qu\u2019elle a lu, mais une s\u00e9lection de mots (\u00ab Il la saisit au poignet \u00bb, \u00ab vous me faites mal \u00bb, \u00ab Elle t\u00e2chait de se d\u00e9gager \u00bb \u00bb \u2014 et peu importe que ce soit \u00ab mollement \u00bb) filtr\u00e9s par sa propre sensibilit\u00e9, qui n\u2019est jamais que le produit des modes et discours contemporains. En atmosph\u00e8re woke et #MeToo, Rodolphe a viol\u00e9 Emma, puisqu\u2019il ne lui a pas demand\u00e9 auparavant une autorisation \u00e9crite.<br>Quant \u00e0 ce que ces \u00e9l\u00e8ves font en priv\u00e9, influenc\u00e9es peut-\u00eatre par <em>Fifty shades of Grey<\/em> ou les \u00ab romances \u00bb \u00e9rotiques de Christina Lauren, mieux vaut ne pas se le demander. Chaque discours cr\u00e9e une contrainte, et ces contraintes contradictoires et superpos\u00e9es se battent entre elles. Comme si les gamines d\u2019aujourd\u2019hui \u00e9taient atteintes du syndrome des personnalit\u00e9s multiples, super-salopes d\u2019un c\u00f4t\u00e9, oies blanches de l\u2019autre. Et ce qu\u2019elles retiennent de ce qui leur arrive penche, selon les jours, et pour un m\u00eame fait, vers le d\u00e9p\u00f4t de plainte ou l&rsquo;extase.<br><br>La m\u00eame m\u00e9saventure p\u00e9dagogique m\u2019est arriv\u00e9e il y a quatre ou cinq ans. Etudiant <em>les Liaisons dangereuses<\/em>, et analysant l\u2019initiation de C\u00e9cile de Volanges par Valmont (Lettre XCVII), je me suis entendu dire par d\u2019hypokh\u00e2gneuses chiennes de garde que c\u2019\u00e9tait \u2014 forc\u00e9ment \u2014 un viol. <br>Peu importe \u00e0 ces p\u00e9ronnelles qu\u2019Emma, par la suite, se r\u00e9p\u00e8te avec ravissement : \u00ab J\u2019ai un amant ! Un amant ! \u00bb, \u00ab se d\u00e9lectant \u00e0 cette id\u00e9e comme \u00e0 celle d\u2019une autre pubert\u00e9 qui lui serait survenue. \u00bb. Peu importe que C\u00e9cile explique \u00e0 la marquise de Merteuil :<br>\u00ab Ce que je me reproche le plus, et dont il faut pourtant que je vous parle, c\u2019est que j\u2019ai peur de ne m\u2019\u00eatre pas d\u00e9fendue autant que je le pouvais. Je ne sais pas comment cela se faisait : s\u00fbrement, je n\u2019aime pas M. de Valmont, bien au contraire ; et il y avait des moments o\u00f9 j\u2019\u00e9tais comme si je l\u2019aimais&#8230; \u00bb<br>Laclos fait preuve d\u2019une finesse d\u2019analyse exceptionnelle. Quant \u00e0 Flaubert, avant m\u00eame que Margaret Mead (<em>Sex and temperament in three primitive societies<\/em>, 1935) puis Simone de Beauvoir (dans <em>le Deuxi\u00e8me sexe<\/em>) expliquent que tout est construction, il avait \u00e0 c\u0153ur de montrer quel r\u00f4le jouent de mauvaises lectures dans la fabrication de la psych\u00e9 : \u00ab Alors elle se rappela les h\u00e9ro\u00efnes des livres qu\u2019elle avait lus, et la l\u00e9gion lyrique de ces femmes adult\u00e8res se mit \u00e0 chanter dans sa m\u00e9moire avec des voix de s\u0153urs qui la charmaient. Elle devenait elle-m\u00eame comme une partie v\u00e9ritable de ces imaginations et r\u00e9alisait la longue r\u00eaverie de sa jeunesse, en se consid\u00e9rant dans ce type d\u2019amoureuse qu\u2019elle avait tant envi\u00e9. \u00bb<br>Ou si l\u2019on pr\u00e9f\u00e8re, la formation de l\u2019imaginaire l\u2019emporte sur la fabrication de la morale, le d\u00e9sir reconstruit supplante le tabou, et l\u2019adult\u00e8re consomm\u00e9 outrepasse la fid\u00e9lit\u00e9 obligatoire. Non que le d\u00e9sir soit toujours plus fort que la contrainte \u2014 id\u00e9e quelque peu primaire h\u00e9rit\u00e9e de la mentalit\u00e9 68 (et de ce texte fondateur et presque totalement invent\u00e9 de Margaret Mead, <em>Coming of Age in Samoa<\/em>, 1928). Mais il entre en conflit avec les tabous ins\u00e9r\u00e9s par une morale \u00e9troite et castratrice, jusqu\u2019\u00e0 ce que l\u2019une des deux s\u00e9ries l\u2019emporte.<br>Au fond, pour savoir comment s\u00e9duire la belle, il faudrait entrer par effraction dans sa m\u00e9moire et retrouver ce qu\u2019elle a lu, ce qu\u2019elle a vu, ce qu\u2019elle a entendu, afin de savoir si elle penche davantage du c\u00f4t\u00e9 Lolita, Judith Butler revue par Caroline De Haas ou M\u00e8re Theresa.<br><br>Ces belles id\u00e9es me sont venues en lisant le dernier essai de Pierre Bayard, <em>Et si les Beatles n\u2019\u00e9taient pas n\u00e9s<\/em>, o\u00f9 il explique justement la part que Margaret Mead, quarante ans avant le Summer of love de 1965-1966, a prise dans la th\u00e9orie de \u00ab l\u2019amour libre \u00bb \u2014 qui n\u2019est jamais qu\u2019une relecture des contes de Bougainville relay\u00e9 par Diderot sur la sexualit\u00e9 d\u00e9brid\u00e9e des Polyn\u00e9siennes. Giraudoux en a fait des gorges chaudes dans son <em>Suppl\u00e9ment au voyage de Cook<\/em> (1935) \u2014 o\u00f9 Louis Jouvet jouait Outourou, le chef des insulaires affubl\u00e9 d\u2019un pagne et de plumes \u00e9tranges. Bayard \u00e9voque l\u2019hypoth\u00e8se de la disparition (qui \u00e9tait programm\u00e9e) des \u00e9crits de Kafka, dont l\u2019existence m\u00eame a infl\u00e9chi notre lecture de textes ant\u00e9rieurs \u00e0 l\u2019\u00e9crivain tch\u00e8que. C\u2019est le paradoxe de Borg\u00e8s : \u00ab Chaque \u00e9crivain cr\u00e9e ses pr\u00e9curseurs \u00bb. J\u2019ai juste peur qu\u2019aujourd\u2019hui, certains a-priori d\u00e9-cr\u00e9ent la litt\u00e9rature tout enti\u00e8re.<br><br>Jean-Paul Brighelli<br><br>Pierre Bayard, <em>Et si les Beatles n\u2019\u00e9taient pas n\u00e9s<\/em>, Minuit coll. Paradoxe, 192 p., 17\u20ac. <br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Paul-Emile Becat, illustration pour les Liaisons dangereuses, 1949 Une amie professeur de Lettres, expliquant tout r\u00e9cemment en Seconde le texte archi-c\u00e9l\u00e8bre o\u00f9 Emma c\u00e8de pour la premi\u00e8re fois aux avances de Rodolphe, s\u2019est entendu dire, par une \u00e9l\u00e8ve tr\u00e8s s\u00fbre d\u2019elle, qu\u2019il s\u2019agissait l\u00e0 d\u2019un viol.Stup\u00e9faction de ma coll\u00e8gue. \u00ab Et comment arrivez-vous \u00e0 cette [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":6,"featured_media":4444,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[3074,526,393,2135,387,3075,442,1498],"class_list":{"0":"post-4412","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","5":"has-post-thumbnail","7":"category-non-classe","8":"tag-et-si-les-beatles-netaient-pas-nes","9":"tag-flaubert","10":"tag-laclos","11":"tag-les-liaisons-dangereuses","12":"tag-madame-bovary","13":"tag-margaret-mead","14":"tag-pierre-bayard","15":"tag-simone-de-beauvoir"},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4412","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/users\/6"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=4412"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4412\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/media\/4444"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=4412"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=4412"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=4412"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}