{"id":4424,"date":"2022-11-05T16:02:39","date_gmt":"2022-11-05T15:02:39","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=4424"},"modified":"2022-11-05T16:02:40","modified_gmt":"2022-11-05T15:02:40","slug":"blonde-un-mauvais-film-tire-dun-tres-grand-livre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/blonde-un-mauvais-film-tire-dun-tres-grand-livre-4424","title":{"rendered":"Blonde \u2014 un mauvais film tir\u00e9 d\u2019un tr\u00e8s grand livre"},"content":{"rendered":"\n<p>Tom Kelley (1914-1984) <em>Marilyn Monroe sur velours rouge<\/em>, 1949<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Comme je n\u2019ai pas de t\u00e9l\u00e9vision, je n\u2019ai eu que tr\u00e8s tardivement l\u2019occasion de voir la bouse qu\u2019Andrew Dominik a tir\u00e9e du remarquable roman de Joyce Carol Oates, <em>Blonde<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors, sid\u00e9r\u00e9 par la nullit\u00e9 de ce que je voyais sur l\u2019\u00e9cran\u00a0; convaincu qu\u2019une starlette d\u2019une si profonde nullit\u00e9 comme Ana de Armas ne pouvait interpr\u00e9ter une com\u00e9dienne aux registres si profonds comme Marilyn\u00a0; persuad\u00e9 qu\u2019une femme de la classe de JCO (qui aurait bien d\u00fb d\u00e9crocher le Nobel en lieu et place de notre fouilleuse de nombril nationale) ne pouvait pas avoir particip\u00e9 au sc\u00e9nario d\u2019un tel ratage \u2014 et effectivement Dominik se l\u2019est \u00e9crit tout seul comme un grand ; r\u00e9solu donc \u00e0 en avoir le c\u0153ur net, j\u2019ai lu le roman, paru en 2000 et disponible depuis 2010 en Livre de Poche.<\/p>\n\n\n\n<p>Disons-le tout net&nbsp;: le livre est un pur chef d\u2019\u0153uvre \u2014 et \u00e0 sa mani\u00e8re un tour de force.<\/p>\n\n\n\n<p>Il r\u00e9invente la notion de biographie&nbsp;: loin de fouiller les fonds de poubelle de l\u2019histoire pour publier les notes de pressing de Marilyn, JCO a compris que la vie d\u2019une actrice si c\u00e9l\u00e8bre appartenait autant au mythe, construit en couches superpos\u00e9es par la l\u00e9gende hollywoodienne et par le sentiment de tous les spectateurs qui se sont forg\u00e9 une id\u00e9e de la star \u00e0 travers ses films \u2014 le plus s\u00fbr moyen de s\u2019\u00e9loigner de la v\u00e9rit\u00e9 de la personne \u2014, qu\u2019\u00e0 la \u00ab&nbsp;r\u00e9alit\u00e9 vraie&nbsp;\u00bb&nbsp;: d\u2019ailleurs, chaque fois qu\u2019elle \u00e9crit \u00ab&nbsp;Marilyn Monroe&nbsp;\u00bb, elle met le nom entre guillemets. Apr\u00e8s tout, c\u2019est une invention au d\u00e9part, et une reconstruction par la suite. Marilyn N\u2019EST PAS Norma Jeane Mortenson Baker.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est que Norma Jeane n\u2019\u00e9tait personne. Pauvre enfant d\u00e9chue, fille d\u2019une m\u00e8re dangereusement folle \u2014 et qui passa l\u2019essentiel de sa vie dans des asiles de plus en plus luxueux au fur et \u00e0 mesure de la mont\u00e9e au pinacle de sa fille \u2014, elle est une coquille vide dans laquelle se glissent, l\u2019un apr\u00e8s l\u2019autre, tous les r\u00f4les qu\u2019elle interpr\u00e9ta et qu\u2019elle a nourris du manque atroce qui constituait le fond de son existence.<\/p>\n\n\n\n<p>JCO reconstruit donc une <em>persona<\/em>, l\u2019apparence r\u00eav\u00e9e de Marilyn, qu\u2019elle remplit \u00e0 son tour des images que nous avons de la star\u00a0: gamine outrageusement timide, enfant errant d\u2019un foyer d\u2019adoption \u00e0 un autre, se mariant \u00e0 16 ans pour \u00e9chapper \u00e0 l\u2019orphelinat, posant pendant la guerre pour des magazines qui l&rsquo;\u00e9pingle en star de divers produits, faisant des bouts d\u2019essai de quelques minutes plus sublimes que les performances des actrices confirm\u00e9es des films dans lesquels elle commence\u00a0: JCO \u00e9crit des choses sublimes sur la fa\u00e7on dont elle envo\u00fbte John Huston, en deux sc\u00e8nes de <em>Quand la ville dort<\/em> (<em>The Asphalt Jungle<\/em>, 1950 \u2014 voir <a href=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=mnwyyLOLtW8\">ici<\/a>). Ou dont elle devient Nell, la baby-sitter compl\u00e8tement cram\u00e9e du trop m\u00e9connu <em>Troublez-moi ce soir<\/em> (<em>Don\u2019t bother to knock, <\/em>1952 \u2014 o\u00f9 elle \u00e9clipse Richard Widmark, performance sid\u00e9rante). Comme elle est Rose, dans <em>Niagara<\/em>, la compagne de Joseph Cotten, qui finit par la tuer <a href=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=aDIvP2nyb2E\">parce qu\u2019il ne supporte pas qu\u2019elle joue mieux que lui\u2026<\/a><\/p>\n\n\n\n<p>Bien s\u00fbr, il n\u2019y a rien de tout \u00e7a dans le film bavard et faussement sexy de Dominik. Le sc\u00e9nariste-r\u00e9alisateur a privil\u00e9gi\u00e9 des sc\u00e8nes de cul orient\u00e9es #MeToo et Harvey Weinstein avant la lettre. Il e\u00fbt \u00e9t\u00e9 trop <em>risqu\u00e9<\/em> \u2014 comme on dit en anglais \u2014 de mettre en sc\u00e8ne les soir\u00e9es torrides de Norma Jeane avec Charles Chaplin Jr et Edward G. Robinson Jr, qui forniquaient d\u00e9j\u00e0 ensemble avant qu\u2019elle ne les rejoign\u00eet\u00a0: les rejetons des monstres de l\u2019\u00e9cran n\u2019ont d\u2019autre solution que de renier l\u2019hyper-masculinit\u00e9 de leurs p\u00e8res. Trop complexe surtout de montrer comment on devient Marilyn, en puisant au plus profond d\u2019elle-m\u00eame dans les failles qui la feront jouer sublimement.<\/p>\n\n\n\n<p>Monroe, c\u2019\u00e9tait l\u2019Actor\u2019s Studio et la \u00ab\u00a0M\u00e9thode\u00a0\u00bb ch\u00e8re \u00e0 Lee Strasberg \u00e0 elle seule. Dans un cours d\u2019apprentissage de l\u2019acteur, qu\u2019elle suit sous la fausse identit\u00e9 de \u00ab\u00a0Gladys\u00a0\u00bb \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 elle n\u2019est pas encore la superstar des ann\u00e9es 1953 (<em>Gentlemen prefer blondes<\/em>)-1961 (<em>The Misfits<\/em>, o\u00f9 elle retrouve Huston et le sid\u00e8re une seconde fois), elle lit un po\u00e8me de George Herbert (1593-1633), <a href=\"https:\/\/www.poetryfoundation.org\/poems\/44358\/the-altar\">\u00ab\u00a0The Altar\u00a0\u00bb<\/a>, alors qu\u2019elle n\u2019avait jamais pris la parole\u00a0: \u00ab\u00a0Lorsque Gladys se tut, nous applaud\u00eemes. Tous. M\u00eame les enseignantes dont on aurait pu penser qu\u2019elles seraient jalouses.\u00a0\u00bb Gladys-Norma-Marilyn est la seule \u00e0 comprendre que le po\u00e8me est en fait un calligramme, qui dessine sur la feuille la forme de l\u2019autel divin que le po\u00e8te c\u00e9l\u00e8bre et o\u00f9 elle s\u2019imagine sacrifi\u00e9e. Entendez Marilyn murmurer\u00a0:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Oh, let thy blessed SACRIFICE be mine,<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; And sanctify this ALTAR to be thine.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Alors, certes, si le sujet du film est le vide existentiel dans lequel \u00e9voluait la psych\u00e9 de Marilyn, Ana de Armas est en un sens parfaite. Il faut la voir se foutre \u00e0 poil dans <em>Knock Knock<\/em> (le film o\u00f9 Keanu Reeves joue si bien et o\u00f9 la blondinette cubaine est \u00e9clips\u00e9e par Lorenza Izzo, qui a vraiment boss\u00e9 au Lee Strasberg Institute, elle) pour mesurer sa vacuit\u00e9 totale. Lui pr\u00eater quelques qualit\u00e9s dans son intervention de quelques minutes dans le dernier James Bond, <a href=\"https:\/\/www.causeur.fr\/mourir-peut-attendre-james-bond-212356\">dont j\u2019ai dit par ailleurs tout ce que j\u2019en pensais<\/a>, donne une id\u00e9e de la nullit\u00e9 d\u2019un film tiraill\u00e9 entre L\u00e9a Seydoux (au secours\u00a0!) et l\u2019ennui existentiel de Daniel Craig, qui se demande sans cesse ce qu\u2019il fait l\u00e0, sinon cachetonner.<\/p>\n\n\n\n<p>En fait, Dominik a r\u00e9alis\u00e9 un pur produit Netflix, fait pour la t\u00e9l\u00e9vision (abondance de gros plans), faussement ind\u00e9cent, trop long (167 minutes,&nbsp;dont deux heures de trop), avec des acteurs press\u00e9s d\u2019en finir, pour un public paresseux et qui tripote sa t\u00e9l\u00e9commande parce qu\u2019il n\u2019est m\u00eame plus capable d\u2019aller jusqu\u2019\u00e0 la fermeture-\u00e9clair de son pantalon. \u00c0 fuir.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais le roman \u2014 qui m\u00e9lange avec un dosage \u00e9tonnant toutes les formes de narration, de points de vue, de styles \u2014 est une grande r\u00e9ussite. Evidemment, un gros millier de pages, cela ne s\u2019avale pas en 167 minutes. Mais au moins il en reste quelque chose.<br><br>Jean-Paul Brighelli<\/p>\n\n\n\n<p>Joyce Carol Oates, <em>Blonde<\/em>, Livre de Poche, 1113 p., 10,90\u20ac<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Tom Kelley (1914-1984) Marilyn Monroe sur velours rouge, 1949 Comme je n\u2019ai pas de t\u00e9l\u00e9vision, je n\u2019ai eu que tr\u00e8s tardivement l\u2019occasion de voir la bouse qu\u2019Andrew Dominik a tir\u00e9e du remarquable roman de Joyce Carol Oates, Blonde. 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