{"id":4446,"date":"2022-12-07T16:59:01","date_gmt":"2022-12-07T15:59:01","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=4446"},"modified":"2022-12-08T16:57:01","modified_gmt":"2022-12-08T15:57:01","slug":"endomorphines","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/endomorphines-4446","title":{"rendered":"Endomorphines"},"content":{"rendered":"\n<p>Illustrations anonymes pour l\u2019\u00e9dition de 1797 de l\u2019<em>Histoire de Juliette<\/em>, de Sade<br><br><br>On conna\u00eet le processus \u2014 un joli mot, tr\u00e8s \u00e9vocateur, quand on y pense\u2026 Des ph\u00e9romones excitent l\u2019organe arch\u00e9o-nasal, l\u2019hypothalamus ressuscit\u00e9 \u00e9met des flots de dopamine et d\u2019ocytocine, et via l\u2019action de la lulib\u00e9rine \u2014 avec un tel patronyme, on la sent voler au-dessus des eaux et tout au long de la tige pituitaire \u2014, stimule l\u2019hypophyse et les surr\u00e9nales, qui inondent le syst\u00e8me sanguin d\u2019adr\u00e9naline, stimulant les r\u00e9cepteurs alpha et b\u00eata : le rythme cardiaque s\u2019acc\u00e9l\u00e8re, le sang est puls\u00e9 plus violemment dans un r\u00e9seau vaso-dilat\u00e9 vers les extr\u00e9mit\u00e9s, phallus de l\u2019un et l\u00e8vres de l\u2019autre\u2026 Et apr\u00e8s un certain temps d\u2019activit\u00e9 physique fr\u00e9n\u00e9tique, que l\u2019on peut, avec un peu d\u2019entra\u00eenement, ralentir ou acc\u00e9l\u00e9rer \u00e0 son gr\u00e9 en se mettant par exemple en apn\u00e9e, des \u00e9panchements plus ou moins simultan\u00e9s am\u00e8nent un soulagement des tensions.<br>Alors le couple hypothalamus \/ hypophyse s\u2019inverse, et balance \u00e0 tout-va des endorphines qui agissent sur les r\u00e9cepteurs opiac\u00e9s \u2014 cela \u00e9tant dit par m\u00e9taphore, quoique les effets soient tout \u00e0 fait comparables : le corps, satur\u00e9s d\u2019endorphines, conna\u00eet les m\u00eames sensations que les patients bourr\u00e9s de morphine, et sombre dans une douce euphorie, voire parfois dans une sieste qui n\u2019est pas du meilleur effet. Il arrive m\u00eame que la personne, satur\u00e9e de chimie du bonheur, s\u2019\u00e9vanouisse pour de bon, ce qui, pour le coup, est tout \u00e0 fait enthousiasmant pour le partenaire. Et un peu inqui\u00e9tant parfois, \u00e9tant entendu que de temps en temps, c\u2019est un coma dont on ne remonte pas, n\u2019est-ce pas, MM. F\u00e9lix Faure et Jean Dani\u00e9lou\u2026<br><br>(\u00c0 noter que l\u2019absorption pr\u00e9alable d\u2019un vaso-dilatateur type Viagra, ou d\u2019un stimulant cardiaque type coca\u00efne ou poppers, peut multiplier notablement les risques de d\u00e9c\u00e8s pendant l\u2019acte. Plus de 616 cas avaient \u00e9t\u00e9 r\u00e9pertori\u00e9s d\u00e8s 2001. Bien s\u00fbr, l\u2019Agence du m\u00e9dicament a aussit\u00f4t publi\u00e9 un communiqu\u00e9 expliquant que ce n\u2019\u00e9tait pas la faute du m\u00e9dicament, mais que les d\u00e9c\u00e8s r\u00e9sultaient de pathologies ant\u00e9rieures. L\u00e0 d\u00e9j\u00e0 il ne fallait pas faire de peine \u00e0 Pfizer : toute ressemblance \u2014 on m\u2019a compris).<br><br>Le sport aussi est un grand dispensateur d\u2019endorphines, au point qu\u2019un sportif bless\u00e9, incapable de se livrer \u00e0 sa drogue quotidienne, se trouve tr\u00e8s vite en \u00e9tat de manque, avec \u00e9tats d\u00e9pressifs, voire suicidaires, \u00e0 la cl\u00e9. Manger procure les m\u00eames sensations de sati\u00e9t\u00e9 bienheureuse. D\u2019ailleurs, les personnes \u00e2g\u00e9es qui ont ferm\u00e9 boutique, comme dit une de mes amies qui apr\u00e8s la soixantaine a d\u00e9pos\u00e9 le bilan d\u00e9finitif de sa vie amoureuse, se rabattent sur la bonne ch\u00e8re pour se procurer les endorphines d\u00e9sir\u00e9es : il suffit, quand on arrive dans une ville inconnue, de rep\u00e9rer les restaurants fr\u00e9quent\u00e9s par les octog\u00e9naires pour d\u00e9cider \u00e0 coup s\u00fbr du lieu des prochaines agapes, lesdites gargotes imprimant toujours leurs menus en corps 14 et veillant \u00e0 la qualit\u00e9 de leurs prestations.<br><br>Le sentiment de la volupt\u00e9 n\u2019est jamais qu\u2019un d\u00e9ferlement d\u2019hormones apaisantes. Haroun El-Poussah, le calife de Tabary, est toujours repr\u00e9sent\u00e9 vautr\u00e9 sur un sofa, un doux sourire de sati\u00e9t\u00e9 aux l\u00e8vres, pendant qu\u2019Iznogoud \u2014 un peine-\u00e0-jouir certainement \u2014 s\u2019agite en vain.<br>Jean-Didier Vincent a analys\u00e9 ces m\u00e9canismes dans deux livres imparables, <em>Biologie des passions<\/em> (Odile Jacob, 1986) et <em>La Chair et le Diable<\/em> (Odile Jacob aussi, 1996). Son \u00e9pouse Lucy Vincent en a rajout\u00e9 une couche avec <em>Comment devient-on amoureux ?<\/em> (Odile Jacob, 2004). Le biologiste qu\u2019est Vincent, homme de grande culture par ailleurs, reconna\u00eet qu\u2019on ne peut r\u00e9duire l\u2019amour aux processus biochimiques d\u00e9crits (\u00e0 tr\u00e8s gros traits) ci-dessus. Dans les faits, l\u2019excitation r\u00e9sulte de la combinaison de productions neuro-chimiques et d\u2019arri\u00e8re-plans culturels. <br>On fait l\u2019amour en respirant des ph\u00e9romones, certes, mais on tombe amoureux parce qu\u2019on a entendu parler de Rom\u00e9o et Juliette \u2014 entre autres. Et on s\u2019excite comme des poss\u00e9d\u00e9s parce qu\u2019on a zyeut\u00e9 des s\u00e9quences X avec des messieurs XXL et des dames du m\u00eame tonneau. Ou qu\u2019on a lu <em>La Vie amoureuse des animaux<\/em>, de Fleur Daugey (Actes Sud, 2016).<br>Ou <em>Madame Bovary<\/em> : il y a un bovarysme au second degr\u00e9, non plus celui de la pauvre Emma qui s\u2019\u00e9tait \u00ab graiss\u00e9 les mains \u00bb aux niaiseries de la biblioth\u00e8que bleue de son temps, mais celui du sp\u00e9cialiste qui a imagin\u00e9 maintes et maintes fois les froufrous et les dentelles de cette m\u00eame Emma culbut\u00e9e sur l\u2019humus humide des grasses for\u00eats normandes o\u00f9 il a enseign\u00e9 cinq ans et connu maintes cr\u00e9atures dans ces sous-bois touffus.<br><br>Un soir, je ramenais chez elle une jeunesse pr\u00e9alablement gorg\u00e9e de nourritures d\u00e9licates et de vins harmonieux. Dans l\u2019escalier d\u00e9j\u00e0 nous batifol\u00e2mes. Arriv\u00e9s \u00e0 son quatri\u00e8me \u00e9tage sans ascenseur, elle ouvrit sa porte, et m\u2019invita \u00e0 prendre mes aises tout en faisant une incursion rapide et n\u00e9cessaire jusqu\u2019\u00e0 sa salle de bains. Pendant ce temps, je regardai les titres des livres rang\u00e9s sur deux minuscules \u00e9tag\u00e8res \u2014 les auteurs aussi des CD empil\u00e9s pr\u00e8s d\u2019un lecteur. Et je compris soudain que nous n\u2019allions pas faire affaire : d\u00e8s qu\u2019elle revint, je feignis de raccrocher mon portable, m\u2019excusait sur une urgence, pris l\u2019air d\u00e9sol\u00e9 de circonstance \u2014 et je l\u2019\u00e9tais certainement, vu mon \u00e9tat ithyphallique \u2013 et d\u00e9valai l\u2019escalier. Ah, ce grand air de la nuit, cette impression d\u2019\u00eatre heureusement pass\u00e9 \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019un malentendu majeur\u2026 Aucun des titres dont la jeune fille faisait ses choux gras et son index fureteur ne convenait \u00e0 ma fantasmatique personnelle. <br>Pensez, elle avait dans sa maigre biblioth\u00e8que les \u0153uvres quasi compl\u00e8tes de Philippe Meirieu. Patrice Jean raconte de telles amours de p\u00e9dagos dans <em>R\u00e9\u00e9ducation nationale<\/em>, que je vous recommande vivement <a href=\"https:\/\/www.marianne.net\/culture\/litterature\/reeducation-nationale-lhilarant-roman-qui-fustige-les-exces-du-pedagogisme-a-lecole\">et sur lequel j\u2019ai \u00e9crit une critique enthousiaste<\/a>. Mais c&rsquo;est moins dr\u00f4le \u00e0 vivre qu&rsquo;\u00e0 raconter.<br><br>Une inculte totale, on peut prendre plaisir \u00e0 l\u2019\u00e9duquer. Maupassant trouva un soir que la petite servante \u2014 bretonne au point de balbutier \u00e0 peine le fran\u00e7ais \u2014 d\u2019amis qui l\u2019avaient invit\u00e9 \u00e0 d\u00eener \u00e9tait gironde. Il lui donne rendez-vous dans sa chambrette du cinqui\u00e8me \u00e9tage, mais, se doutant qu\u2019elle est d\u2019une ing\u00e9nuit\u00e9 totale, il lui fourre entre les mains un exemplaire de l\u2019<em>Histoire de Juliette<\/em>, \u00e9dition de 1797, lui conseillant, puisqu\u2019elle ne savait pas lire, de regarder les images, pour faire rapidement son instruction avant le passage \u00e0 l\u2019acte.<br><br>Elles sont fort belles, ces gravures non sign\u00e9es, si belles que La Pl\u00e9iade, peu port\u00e9e sur les illustrations, les a reproduites dans son \u00e9dition des romans du Divin Marquis. Et elles indiquent assez que dans les sc\u00e8nes SM, la douleur finit par induire elle aussi, via l\u2019adr\u00e9naline, une d\u00e9charge (ah, le joli mot !) d\u2019endorphines comparable \u00e0 celle du plaisir. Fouetteurs et fouett\u00e9es communient ainsi, in fine, dans la satisfaction b\u00e9ate d\u2019un flux d\u2019opiac\u00e9es \u2014 avant, en g\u00e9n\u00e9ral, de passer \u00e0 table pour prolonger la sensation.<\/p>\n\n\n\n<p>Remarquons enfin que toutes ces sensations appartiennent au registre de la libido sentiendi, vilipend\u00e9e par saint Augustin. Pour lui le vraie croyant (et la vraie croyante) doit s&rsquo;ab\u00eemer dans l&rsquo;amour de Dieu. Mais je suspecte les saintes de trouver dans cette sublimation des cascades d&rsquo;endorphines, propres \u00e0 multiplier \u00e0 l&rsquo;infini les extases. Lisez <em>Le Ch\u00e2teau int\u00e9rieur ou Les Demeures<\/em> de sainte Th\u00e9r\u00e8se, et vous comprendrez comment Le Bernin a donn\u00e9 \u00e0 sa sculpture cette expression de possession \u2014 et de d\u00e9possession de soi \u2014 <a href=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/extases-et-orgasmes-4288\">dont il m&rsquo;est d\u00e9j\u00e0 arriv\u00e9 de parler<\/a>.<br><br>Jean-Paul Brighelli<br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Illustrations anonymes pour l\u2019\u00e9dition de 1797 de l\u2019Histoire de Juliette, de Sade On conna\u00eet le processus \u2014 un joli mot, tr\u00e8s \u00e9vocateur, quand on y pense\u2026 Des ph\u00e9romones excitent l\u2019organe arch\u00e9o-nasal, l\u2019hypothalamus ressuscit\u00e9 \u00e9met des flots de dopamine et d\u2019ocytocine, et via l\u2019action de la lulib\u00e9rine \u2014 avec un tel patronyme, on la sent voler [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":6,"featured_media":4455,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[3091,3087,3085,3090,387,1354,3093,363],"class_list":["post-4446","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe","tag-adrenaline","tag-biologie-des-passions","tag-endorphines","tag-hypothalamus","tag-madame-bovary","tag-patrice-jean","tag-reeducation-nationale","tag-sade"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4446","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/users\/6"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=4446"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4446\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/media\/4455"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=4446"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=4446"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=4446"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}