{"id":4454,"date":"2022-12-17T04:41:35","date_gmt":"2022-12-17T03:41:35","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=4454"},"modified":"2022-12-17T04:41:35","modified_gmt":"2022-12-17T03:41:35","slug":"le","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/le-4454","title":{"rendered":"Le\u2026"},"content":{"rendered":"\n<p>Noriko Yabu (ne\u0301e en 1981), <em>Suiso \u2014 l&rsquo;Autre Moi<\/em>, 2014 <br><br><br>Le 22 novembre 1968 sortait le double album blanc des Beatles. Je venais d\u2019entrer en Seconde, j\u2019h\u00e9sitais encore entre les Fab Four et les Stones : la mort de cette andouille laineuse de Brian Jones, l\u2019ann\u00e9e suivante, et <em>Sympathy for the devil<\/em> psalmodi\u00e9 par Jagger \u00e0 Altamont me firent comprendre o\u00f9 \u00e9tait le vrai rock. <br>Entre autres titres qui me subjugu\u00e8rent, dans cet automne frileux r\u00e9chauff\u00e9 de militantisme pro-chinois, il y avait ce blues hurleur, <em><a href=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=p4E6KtQg_z0\">Why don\u2019t we do it on the road ?<\/a><\/em> McCartney, qui l\u2019avait \u00e9crit et le composa en jouant de tous les instruments, enregistr\u00e9 l\u2019un apr\u00e8s l\u2019autre sur plusieurs pistes, hormis la batterie, a expliqu\u00e9 qu\u2019il avait \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9, lors du s\u00e9jour du groupe en Inde, par la simplicit\u00e9 pr\u00e9-biblique avec laquelle les singes copulaient en public. D\u2019o\u00f9 les paroles du meilleur rock jamais \u00e9crit par ce faiseur de tubes et de guimauves qu\u2019\u00e9tait le bassiste gaucher :<br><br>\u00ab Why don&rsquo;t we do it in the road ?<br>No one will be watching us<br>Why don&rsquo;t we do it in the road ? \u00bb<br><br>Et rien d\u2019autre. \u00c0 \u00e9treintes adamiques, <em>lyrics<\/em> simplifi\u00e9s. <br><br>Je n\u2019\u00e9tais pas un angliciste pers\u00e9v\u00e9rant, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, et je dus chercher le sens de ce \u00ab it \u00bb hurl\u00e9 par McCartney. \u00ab To have sexual intercourse \u00bb, m\u2019apprit le dictionnaire. Bon sang, mais c\u2019est bien s\u00fbr ! se serait exclam\u00e9 le commissaire Bourrel. <br>J\u2019avais d\u00e9j\u00e0 vu \u00e7a : l\u2019ann\u00e9e pr\u00e9c\u00e9dente, j\u2019avais lu pour m\u2019amuser l\u2019int\u00e9gralit\u00e9 des pi\u00e8ces de Moli\u00e8re \u2014 entre autres <em>L\u2019Ecole des femmes<\/em>, o\u00f9 se trouve ce d\u00e9licieux dialogue entre la pseudo-na\u00efve Agn\u00e8s (mais voil\u00e0 d\u00e9j\u00e0 trois jours que son pucelage s\u2019est envol\u00e9 par-dessus les moulins et dans les bras d\u2019Horace, c\u2019est le principe du th\u00e9\u00e2tre au XVIIe, quand \u00e7a commence, tout est jou\u00e9) et son tuteur et soupirant, Arnolphe, tromp\u00e9 avant m\u00eame d\u2019\u00eatre mari\u00e9 :<br><br>Arnolphe (<em>\u00c0 Agn\u00e8s<\/em>.)<br>Outre tous ces discours, toutes ces gentillesses,<br>Ne vous faisait-il point aussi quelques caresses ?<br><br>Agn\u00e8s.<br>Oh tant ! Il me prenait et les mains et les bras,<br>Et de me les baiser il n\u2019\u00e9tait jamais las.<br><br>Arnolphe.<br>Ne vous a-t-il point pris, Agn\u00e8s, quelque autre chose ?<br>(<em>La voyant interdite.<\/em>)<br>Ouf !<br><br>Agn\u00e8s.<br>H\u00e9 ! il m\u2019a&#8230;<br><br>Arnolphe.<br>Quoi ?<br><br>Agn\u00e8s.<br>Pris&#8230;<br><br>Arnolphe.<br>Euh !<br><br>Agn\u00e8s.<br>Le&#8230;<br><br>Arnolphe.<br>Pla\u00eet-il ?<br><br>Agn\u00e8s.<br>Je n\u2019ose,<br>Et vous vous f\u00e2cherez peut-\u00eatre contre moi.<br><br>Arnolphe.<br>Non.<br><br>Agn\u00e8s.<br>Si fait.<br><br>Arnolphe.<br>Mon Dieu, non !<br><br>Agn\u00e8s.<br>Jurez donc votre foi.<br><br>Arnolphe.<br>Ma foi, soit.<br><br>Agn\u00e8s.<br>Il m\u2019a pris&#8230; Vous serez en col\u00e8re.<br><br>Arnolphe.<br>Non.<br><br>Agn\u00e8s.<br>Si.<br><br>Arnolphe.<br>Non, non, non, non. Diantre, que de myst\u00e8re !<br>Qu\u2019est-ce qu\u2019il vous a pris ?<br><br>Agn\u00e8s.<br>Il&#8230;<br><br>Arnolphe, <em>\u00e0 part<\/em>.<br>Je souffre en damn\u00e9.<br><br>Agn\u00e8s.<br>Il m\u2019a pris le ruban que vous m\u2019aviez donn\u00e9.<br>\u00c0 vous dire le vrai, je n\u2019ai pu m\u2019en d\u00e9fendre.<br>Moli\u00e8re, <em>L\u2019Ecole des femmes<\/em>, II, 5<br><br>La fausse na\u00efve a parfaitement compris qu\u2019il faut trouver un euph\u00e9misme pour dire l\u2019indicible. Et le pr\u00e9-cocu n\u2019y entend que pouic. Le public, lui, s\u2019effare et se r\u00e9gale. \u00ab Le\u2026 \u00bb : les prudes et les hypocrites de l\u2019\u00e9poque firent grief \u00e0 Moli\u00e8re du mot suspendu qu\u2019on entendait dans le silence.<br><br>J\u2019appris un peu plus tard que le It anglais d\u00e9signe aussi le \u00c7a au sens freudien du terme. Le cloaque int\u00e9rieur o\u00f9 r\u00e9sident les pulsions \u2014 et \u00e0 15 ou 16 ans, questions pulsions, j\u2019avais ma dose. Le \u00c7a, c\u2019est le premier mot du <em>Voyage au bout de la nuit<\/em> : \u00e9tudiant le roman de C\u00e9line il y a quelques ann\u00e9es, je me rappelle \u00eatre rest\u00e9 une bonne heure sur l\u2019incipit, qui tourne autour des m\u00e9tamorphoses du \u00c7a : \u00ab \u00c7a a d\u00e9but\u00e9 comme \u00e7a \u00bb \u2014 et de sugg\u00e9rer que la Nuit vers laquelle C\u00e9line faisait plonger le lecteur \u00e9tait l\u2019inconscient naus\u00e9eux issu de la guerre, qui n\u2019est rien d\u2019autre que le d\u00e9foulement l\u00e9gal des pulsions inassouvies. Le <em>\u00c7a<\/em> de Stephen King en dit long sur les m\u00e9andres de l\u2019enfance, et la sexualisation pr\u00e9coce des gamins.<br><br>Je lisais il y a quelques jours <em>Jacinthe ou les images du p\u00e9ch\u00e9<\/em>, un roman de fess\u00e9es et d\u2019attouchements lubriques paru en 1934, sign\u00e9 Liane Laur\u00e9 et agr\u00e9ment\u00e9 de 15 h\u00e9liogravures coquines de P. Beloti, qui illustra aussi, dans le m\u00eame genre et la m\u00eame ann\u00e9e, <em>Cuisant noviciat<\/em>, sign\u00e9 cette fois Paulette Verg\u00e8s \u2014 un titre c\u00e9l\u00e8bre de la collection des Orties blanches. Liane Laur\u00e9 serait l\u2019un des pseudonymes de G. Donville, lui-m\u00eame pseudonyme de Liane de Lauris, issue d\u2019une noble famille comtadine qui protesta \u00e9nergiquement \u00e0 l\u2019id\u00e9e de voir son nom souill\u00e9 par des gaudrioles.<br>(\u00c7a, c\u2019\u00e9tait le paragraphe sp\u00e9cial bibliophilie et <em>curiosa<\/em>.)<br>Donc, dans <em>Jacinthe<\/em>, d\u00e8s la deuxi\u00e8me page :<br>\u00ab Ah ! si j\u2019avais voulu me laisser faire\u2026 \u00c7a y \u00e9tait\u2026<br>&#8211; Qu\u2019est-ce qui y \u00e9tait ?\u2026 Encore une horreur ?\u2026<br>&#8211; Eh bien, qu\u2019il me le faisait, pardi !<br>&#8211; J\u2019aime mieux ne pas comprendre\u2026 \u00bb<br><br>Tout y est : le \u00ab le \u00bb d\u2019Agn\u00e8s, d\u2019article ind\u00e9finiment d\u00e9fini qu\u2019il \u00e9tait, est devenu pronom \u2014 traduction exacte du \u00ab it \u00bb anglais. Mais le \u00ab \u00c7a \u00bb est l\u00e0 aussi. <br>On aura remarqu\u00e9 les points de suspension h\u00e9rit\u00e9s de Moli\u00e8re, qui sont, au choix et en m\u00eame temps, l\u2019\u00e9quivalent de didascalies sous-entendues ou l\u2019\u00e9conomie de l\u2019innommable. Aussi nombreux que chez C\u00e9line, o\u00f9 les points de suspension donnent en quelque sorte une profondeur abyssale \u00e0 un texte th\u00e9oriquement horizontal : C\u00e9line sugg\u00e8re ainsi qu\u2019il existe dans le langage un indicible, et cet indicible appartient au champ sexuel.  J\u2019ai expliqu\u00e9 \u00e7a <a href=\"https:\/\/www.marianne.net\/culture\/litterature\/londres-ou-lerotisme-selon-celine\">dans mon analyse de <em>Londres<\/em><\/a>, le r\u00e9cit intercalaire entre le <em>Voyage<\/em> et <em>Mort \u00e0 cr\u00e9dit<\/em>.<br><br>Liane Laur\u00e9 en faisait autant, \u00e0 son niveau. \u2014 on n\u2019\u00e9tudie pas assez la litt\u00e9rature du second rayon, qui a le m\u00e9rite d\u2019\u00eatre plus directement d\u00e9monstrative que les chefs d\u2019\u0153uvre.  <em>Jacinthe<\/em> para\u00eet en 1934, le <em>Voyage au bout de la nuit<\/em> a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 deux ans auparavant : l\u2019\u00e9poque est \u00e0 l\u2019exploration des profondeurs inavouables de la psych\u00e9. En 1935, Georges Bataille \u00e9crit <em>Le Bleu du ciel<\/em>, reprise d\u2019un roman inachev\u00e9, d\u00e9truit, intitul\u00e9 <em>Dirty<\/em> : cette fois, c\u2019est la tentation n\u00e9crophilique qui remonte \u00e0 la surface du r\u00e9cit. <br>Tout cela se retrouve exactement \u00e0 la m\u00eame \u00e9poque dans la revue surr\u00e9aliste <em>Minotaure<\/em>, qui commence \u00e0 para\u00eetre en 1933, et pour laquelle Bataille reprend <em>L\u2019Anus solaire<\/em>, r\u00e9dig\u00e9 peu auparavant. On sait combien les Surr\u00e9alistes vouaient un culte au p\u00e8re Sigmund.<br><br>Il est plaisant de se dire que cette litt\u00e9rature des profondeurs s\u2019\u00e9crit au moment o\u00f9 la France est ballot\u00e9e de droite \u00e0 gauche, ce qui aboutit aux manifestations du 6 f\u00e9vrier 1934. L\u2019insurrection, de quelque segment de l\u2019opinion qu\u2019elle vienne, est toujours le retour du refoul\u00e9, et la litt\u00e9rature se charge, de fa\u00e7on concomitante, de dire ce qui a \u00e9t\u00e9 refoul\u00e9. Le \u00c7a ne parle que de fa\u00e7on oblique, bien s\u00fbr, comme l\u2019Apollon Loxias de Delphes. Il faut \u00eatre b\u00eate comme Annie Ernaux pour croire que la litt\u00e9rature a une fonction militante. Qu\u2019on aime ou non Houellebecq, il y a chez lui infiniment plus de souci d\u2019exploration des tr\u00e9fonds que dans toute l\u2019\u0153uvre plate et blanche d\u2019Ernaux.<br><br>L\u2019\u00e9rotisme est la descente dans l\u2019innommable. Pas une collection de joliesses, mais une promenade avec l\u2019amour et la mort. La pornographie est tout aussi blanche que l\u2019\u00e9criture d\u2019Ernaux : elle pose \u00e0 plat les bites et les culs, elle en fait un objet de consommation, certainement pas une instance de d\u00e9chiffrement. Imaginez Bovary \u00e9crit par le dernier prix Nobel de litt\u00e9rature : rien ne nous serait \u00e9pargn\u00e9, et le tout serait envelopp\u00e9 de consid\u00e9rations sociologiques, comme le boucher enveloppe ses escalopes dans un papier pr\u00e9-gras.<br><br>Jean-Paul Brighelli<br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Noriko Yabu (ne\u0301e en 1981), Suiso \u2014 l&rsquo;Autre Moi, 2014 Le 22 novembre 1968 sortait le double album blanc des Beatles. 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