{"id":4465,"date":"2023-01-07T07:11:43","date_gmt":"2023-01-07T06:11:43","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=4465"},"modified":"2023-02-21T11:20:14","modified_gmt":"2023-02-21T10:20:14","slug":"images-pour-romans-noirs","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/images-pour-romans-noirs-4465","title":{"rendered":"Images pour romans noirs"},"content":{"rendered":"\n<p>Robert Maguire, <em>Black Opium<\/em>, 1958<br><br>Apr\u00e8s avoir r\u00e9ussi l\u2019ENS Saint-Cloud, en 1972, je me suis mis au vert, litt\u00e9rairement parlant. J\u2019\u00e9tais arriv\u00e9 \u00e0 un stade imb\u00e9cile o\u00f9 je faisais des explications de texte avec tout ce qui me tombait sous les yeux. \u00ab Consacre-toi d\u00e9sormais \u00e0 des r\u00e9cits de degr\u00e9 z\u00e9ro, tu les liras comme on lit de l\u2019eau fra\u00eeche \u00bb, pensai-je avec la fatuit\u00e9 qui me caract\u00e9risait alors.<br>Et le peu de jugeote.<br>Alors je me suis mis au roman noir.<br><br>J\u2019avais lu Agatha Christie, Gaston Leroux ou Maurice Leblanc. Que du s\u00e9rieux \u2014 j\u2019allais dire : du scolaire. Les romans de Ian Fleming, d\u00e9vor\u00e9s vers 10-12 ans, n\u2019avaient en tout et pour tout pour attirer le chaland, dans l\u2019\u00e9dition Plon, <a href=\"https:\/\/www.chasse-aux-livres.fr\/prix\/B0014WETDM\/james-bond-007-tome-1-casino-royal\">qu\u2019une image adapt\u00e9e d\u2019une photo de Sean Connery, l\u2019arme au poing<\/a>. Significatif, mais peu affriolant.<br><br>(Au passage, je me suis toujours \u00e9tonn\u00e9 que l\u2019on ait repr\u00e9sent\u00e9 007 avec \u00e0 la main un flingue qui est probablement un Luger \u2014 choix curieux pour un agent anglais \u2014 et qui en aucun cas ne saurait \u00eatre le Beretta de ses d\u00e9buts ni le fameux Walter PPK auquel il est abonn\u00e9 \u00e0 partir de <em>Docteur No<\/em>).<br><br>J\u2019ignorais alors tout du <em>hard boiled<\/em> am\u00e9ricain. J&rsquo;ignorais jusqu&rsquo;au sens de l&rsquo;expression : on n&rsquo;apprend jamais ce qui compte.<br>Penser qu\u2019il fut une \u00e9poque o\u00f9 je ne connaissais pas Chandler ou Hammett, et tant d\u2019autres que je relis encore aujourd\u2019hui\u2026<br>Je m\u2019y suis plong\u00e9.<br><br>C\u2019\u00e9tait l\u2019\u00e9poque heureuse o\u00f9 Gallimard venait de doubler sa <em>S\u00e9rie Noire<\/em>, encadr\u00e9e de jaune, avec une collection bien meilleur march\u00e9 baptis\u00e9e <em>Carr\u00e9 noir<\/em>. Sur la premi\u00e8re de couverture, une p\u00e9p\u00e9e plus ou moins \u00e0 loilp\u00e9, invariablement photographi\u00e9e par Walter Carone, qui juste avant 1968 avait fond\u00e9 <a href=\"https:\/\/photodocparis.com\/10-Walter-Carone\">le magazine <em>Photo<\/em><\/a>, objet de fascination de tous les apprentis-photographes et autres pornographes honteux. <br>Bien s\u00fbr ladite cr\u00e9ature n\u2019avait aucun rapport avec l\u2019histoire. Si quelques-uns ici ont lu ce chef d\u2019\u0153uvre de Robert Sheckley intitul\u00e9 <em>La Dixi\u00e8me victime<\/em> (dont Elio Petri a tir\u00e9 un film tr\u00e8s dr\u00f4le en 1965 avec Mastroianni et Ursula Andress, tout juste rhabill\u00e9e apr\u00e8s <em>Docteur No<\/em>), ils conviendront que l\u2019intrigue n\u2019a aucun rapport avec <a href=\"https:\/\/www.noosfere.org\/livres\/niourf.asp?numlivre=2146580420\">l\u2019illustration de Carone<\/a>. <em>Idem<\/em> pour <a href=\"https:\/\/le-rayon-populaire.com\/node\/8946\">Hadley Chase<\/a>, <a href=\"https:\/\/le-rayon-populaire.com\/node\/16874\">Charles Williams <\/a>ou <a href=\"https:\/\/fr.shopping.rakuten.com\/offer\/buy\/118187700\/il-pleut-des-coups-durs-collection-carre-noir-n-123-de-himes-chester-livre.html\">Chester Himes<\/a>. Ces pin-up modernes \u00e9taient des contrepoints color\u00e9s au noir et blanc des pages. Elles restaient dans les bornes de l\u2019ind\u00e9cence telles que la censure de l\u2019\u00e9poque l\u2019avait d\u00e9finie. Et du coup, elles alimentaient la machine \u00e0 fantasmes.<br>L\u2019Histoire allait vite, en ces ann\u00e9es 1970. Gallimard restait sage question couverture, Fayard osait davantage. Je m\u2019\u00e9tais plong\u00e9 dans les \u0153uvres de Mickey Spillane (degr\u00e9 z\u00e9ro garanti, mais efficacit\u00e9 maximale), et pour <em><a href=\"https:\/\/www.amazon.fr\/dogue-Mickey-Spillane\/dp\/B0000DXRLW\">Le Dogue<\/a><\/em> (1972) et <em><a href=\"https:\/\/booknode.com\/in_the_baba_0642812\/covers\">In the baba<\/a><\/em> (1974), Spillane, qui n\u2019a jamais fait dans la d\u00e9licatesse, avait pr\u00eat\u00e9 son \u00e9pouse, Sherry, nue de face dans le premier et de dos dans le second. Avec d\u2019admirables marques de bronzage et un regard qui donnait une id\u00e9e du n\u00e9ant.<br><br>Je lisais depuis toujours les <em>San-Antonio<\/em> de Fr\u00e9d\u00e9ric Dard. Sur les couvertures des ann\u00e9es 1960 s\u2019\u00e9talaient les belles images viriles de Michel Gourdon, par exemple pour <em><a href=\"http:\/\/auteurgbusquets.canalblog.com\/archives\/2020\/12\/15\/38631557.html\">Ma langue au Chah<\/a><\/em> ou <em><a href=\"http:\/\/dard.si2v.com\/edition.php?e=1675\">Laissez tomber la fille<\/a><\/em>. Il n\u2019\u00e9tait pas le seul : <a href=\"https:\/\/www.pulpinternational.com\/pulp\/entry\/Random-mix-of-French-pulps-circa-1950.html\">voir Jean David, Jean Salvetti, qui signait Salva, ou Louis Carri\u00e8re<\/a>.<br>Un hasard, et la volont\u00e9 de lire des romans d\u2019une langue facile en version originale m\u2019ont fait tomber sur les chefs d\u2019\u0153uvre \u2014 et l\u00e0, le qualificatif n\u2019est pas usurp\u00e9 \u2014 de Robert Maguire (1921-2005), qui dans les ann\u00e9es 1950-1960 dessina les couvertures de maints \u00ab pulps \u00bb. Par exemple, dans une longue liste de r\u00e9alisations impeccables, <em>Black Opium<\/em> (l&rsquo;illustration ci-dessus est partiellement coup\u00e9e, <a href=\"https:\/\/commons.wikimedia.org\/wiki\/File:Robert_Maguire_-_Fantasy_Blonde_Black_Opium_1958.jpg\">la voici en entier<\/a>) dont la couverture est devenue un mod\u00e8le ind\u00e9passable, de l\u2019avis de tous les sp\u00e9cialistes, <em><a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Fichier:Robert_Maguire_-_Slice_Of_Hell_-_1955.jpg\">Slice of Hell<\/a><\/em>, ou <em><a href=\"https:\/\/www.reddit.com\/r\/pulp\/comments\/s9mqfs\/1957_wild_town_by_jim_thompson_cover_art_by\/\">Wild Town<\/a><\/em>, de Jim Thompson. Il s\u2019est m\u00eame aventur\u00e9, tout homme qu\u2019il f\u00fbt, \u00e0 illustrer des romans lesbiens, par exemple <em><a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Robert_Maguire#\/media\/Fichier:I_PREFER_GIRLS_by_Jessie_Dumont_-_Illustration_by_Robert_Maguire_-_Monarch_381_1963.jpg\">I prefer girls<\/a><\/em>.Et il a flirt\u00e9 avec les limites de la censure, bien plus rigide qu\u2019en France \u2014 par exemple avec <em><a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Fichier:Robert_Maguire_-_Slice_Of_Hell_-_1955.jpg\">Make every kiss count<\/a><\/em> \u2014 sous-titr\u00e9 ing\u00e9nieusement \u00ab <em>She was good at being bad <\/em>\u00bb.<br>Un cran en dessous, \u00e0 mon sens, vous avez aussi Coby Whitmore (1913-1988), <a href=\"https:\/\/noirwhale.com\/2012\/04\/16\/noir-art-coby-whitmore\/\">qui savait lui aussi raconter une histoire enti\u00e8re en un seul dessin.<\/a><br><br>Parce que la caract\u00e9ristique de ces couvertures, c\u2019est qu\u2019elles n\u2019illustrent pas, elles narrent. Elles sont un roman en soi.<br>On vivait une exp\u00e9rience de ce genre avec les photos que les distributeurs \u00e9pinglaient dans les halls des cin\u00e9mas, dans les ann\u00e9es 1960, pour inciter le passant \u00e0 entrer : chacune \u00e9tait un arr\u00eat sur image choisi de fa\u00e7on \u00e0 d\u00e9rouler, en un plan fixe, tout un pan du r\u00e9cit. Nous r\u00eavions, devant ces photos isol\u00e9es, \u00e0 l\u2019amont et \u00e0 l\u2019aval.<br>Les photos noir et blanc des films policiers \u2014 Bogart et son stetson, Bacall et sa cigarette \u2014 sont si porteuses de fiction que Jean-Claude Clayes, en 1981, en a tir\u00e9 une BD enti\u00e8re, <em><a href=\"https:\/\/www.bedetheque.com\/BD-Magnum-Song-19286.html\">Magnum Song<\/a><\/em>.<br><br>J\u2019avoue ma nostalgie de ces illustrations racoleuses et plaisantes. J\u2019aimerais beaucoup poss\u00e9der l\u2019un ou l\u2019autre des cartons originaux dessin\u00e9s par Maguire, qui doivent valoir cher dans les ventes aux ench\u00e8res : un Maguire bien innocent et tardif (1978) illustrant <em>Le Monde selon Garp<\/em> est propos\u00e9 pour 1000\u20ac ou peu s\u2019en faut. Les \u0153uvres repr\u00e9sentant les cr\u00e9atures plus ou moins provocantes de mes r\u00eaveries acidul\u00e9es \u2014 comme les bonbons du m\u00eame nom, et avec les m\u00eames couleurs criardes \u2014 <a href=\"http:\/\/www.artnet.fr\/artistes\/robert-maguire\/\">atteignent des prix faramineux<\/a>, et ne sont d\u2019ailleurs plus en vente, tant elles s\u2019arrachent.<br><br>Je reviendrai sur la question des illustrations de la litt\u00e9rature \u00e9rotique, mais disons d\u2019embl\u00e9e une chose : tout l\u2019art est de rester dans la suggestion, au lieu d\u2019aller directement au corps du d\u00e9lit, \u00e0 la racine inquisitrice, \u00e0 la porte grande ouverte \u2014 y compris quand elle est porte de service. Sugg\u00e9rer, c\u2019est toujours en dire dix fois plus que montrer. <br><em>But that\u2019s another story<\/em>.<br><br>Jean-Paul Brighelli<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Robert Maguire, Black Opium, 1958 Apr\u00e8s avoir r\u00e9ussi l\u2019ENS Saint-Cloud, en 1972, je me suis mis au vert, litt\u00e9rairement parlant. 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