{"id":4469,"date":"2023-01-14T09:17:50","date_gmt":"2023-01-14T08:17:50","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=4469"},"modified":"2023-01-14T09:17:50","modified_gmt":"2023-01-14T08:17:50","slug":"la-punition-cest-depasse-de-leducation-comme-experience-des-limites","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/la-punition-cest-depasse-de-leducation-comme-experience-des-limites-4469","title":{"rendered":"La punition, c\u2019est d\u00e9pass\u00e9 ? De l\u2019\u00e9ducation comme exp\u00e9rience des limites"},"content":{"rendered":"\n<p>Eau-forte anonyme, <em>l\u2019Ecolle<\/em>, 1770<br><br>On se rappelle le d\u00e9but de <em>L\u2019Enfant<\/em>, qu\u2019on appellerait aujourd\u2019hui une autofiction, au grand dam de Jules Vall\u00e8s : <br><br>\u00ab Ai-je \u00e9t\u00e9 nourri par ma m\u00e8re ? Est-ce une paysanne qui m\u2019a donn\u00e9 son lait ? Je n\u2019en sais rien. Quel que soit le sein que j\u2019ai mordu, je ne me rappelle pas une caresse du temps o\u00f9 j\u2019\u00e9tais tout petit : je n\u2019ai pas \u00e9t\u00e9 dorlot\u00e9, tapot\u00e9, baisott\u00e9 ; j\u2019ai \u00e9t\u00e9 beaucoup fouett\u00e9. \u00bb<br><br>Je n\u2019ai pas \u00e9t\u00e9 nourri par ma m\u00e8re, qui a eu tr\u00e8s vite un type d\u2019inflammation mammaire (un mot curieux, quand on y pense) qui la rendait inapte \u00e0 me nourrir. On m\u2019a mis sous biberon, et j\u2019ai hurl\u00e9 des nuits et des jours durant, jusqu\u2019\u00e0 ce que l\u2019on s\u2019aper\u00e7oive que dans les premiers jours je tirais du sein maternel beaucoup plus que la ration congrue \u00e0 laquelle on m\u2019abonna ensuite. Mon rapport quasi pathologique \u00e0 la nourriture vient sans doute de cette frustration initiale.<br>J\u2019ai \u00e9t\u00e9 assez peu dorlot\u00e9, pour cause d\u2019absence de ma m\u00e8re, qui avait assez vite repris le travail, et de mon p\u00e8re, alors sous les drapeaux. J\u2019ai en revanche \u00e9t\u00e9 souvent gifl\u00e9, fess\u00e9 et copieusement r\u00e9primand\u00e9 : on portait \u00e0 l\u2019\u00e9poque des culottes courtes, ce qui laissait les cuisses \u00e0 port\u00e9e de main.<br><br>Il en fut de m\u00eame \u00e0 l\u2019\u00e9cole. La ma\u00eetresse (quel mot aussi\u2026) de Cours pr\u00e9paratoire avait coutume de donner des corrections, cul nu, avec un jonc apport\u00e9 tout expr\u00e8s : j\u2019y suis pass\u00e9 plus souvent qu\u2019\u00e0 mon tour, et mes l\u00e9g\u00e8res tentations sadiques viennent peut-\u00eatre d\u2019une revanche inassouvie et inextinguible. <br>C\u2019\u00e9tait la moindre des corrections : outre les coups de r\u00e8gles sur les doigts, elle avait coutume de nous mettre au piquet \u00e0 genoux, avec une r\u00e8gle carr\u00e9e dispos\u00e9e \u00e0 l\u2019articulation de la rotule. <br>A sa d\u00e9charge \u2014 autre terme d\u2019une ambigu\u00eft\u00e9 calcul\u00e9e \u2014, je bavardais beaucoup, ayant appris \u00e0 lire seul vers 4 ans, et m\u2019ennuyant ferme au milieu des copains qui en \u00e9taient encore \u00e0 \u00e2nonner le B-A-BA.<br><br>Bien s\u00fbr, cela remonte au haut Moyen \u00c2ge \u2014 1958 ou 1959. C\u2019\u00e9tait l\u2019ann\u00e9e de parution de <em>Zazie dans le m\u00e9tro<\/em> :<br><br>\u00ab &#8211; Moi, d\u00e9clara Zazie, je veux aller \u00e0 l\u2019\u00e9cole jusqu\u2019\u00e0 soixante-cinq ans.<br>&#8211; Jusqu\u2019\u00e0 soixante-cinq ans ? r\u00e9p\u00e9ta Gabriel un chou\u00efa surpris.<br>&#8211; Oui, dit Zazie, je veux \u00eatre institutrice.<br>&#8211; Ce n\u2019est pas un mauvais m\u00e9tier, dit doucement Marceline. Y a la retraite.<br>Elle ajouta \u00e7a automatiquement parce qu\u2019elle connaissait bien la langue fran\u00e7aise.<br>&#8211; Retraite mon cul, dit Zazie. Moi c\u2019est pas pour la retraite que je veux \u00eatre institutrice.<br>&#8211; Non bien s\u00fbr, dit Gabriel, on s\u2019en doute.<br>&#8211; Alors c\u2019est pourquoi ? demanda Zazie.<br>&#8211; Tu vas nous expliquer \u00e7a.<br>&#8211; Tu trouverais pas tout seul, hein ?<br>&#8211; Elle est quand m\u00eame fortiche la jeunesse d\u2019aujourd\u2019hui, dit Gabriel \u00e0 Marceline.<br>Et \u00e0 Zazie :<br>&#8211; Alors ? Pourquoi que tu veux l\u2019\u00eatre, institutrice ?<br>&#8211; Pour faire chier les m\u00f4mes r\u00e9pondit Zazie. Ceux qu\u2019auront mon \u00e2ge dans dix ans, dans vingt ans, dans cinquante ans, dans cent ans, dans mille ans, toujours des gosses \u00e0 emmerder.<br>&#8211; Eh bien, dit Gabriel.<br>&#8211; Je serai vache comme tout avec elles. Je leur ferai l\u00e9cher le parquet. Je leur ferai manger l\u2019\u00e9ponge du tableau noir. Je leur enfoncerai des compas dans le derri\u00e8re. Je leur botterai les fesses. Parce que je porterai des bottes. En hiver. Hautes comme \u00e7a (geste). Avec de grands \u00e9perons pour leur larder la chair du derche. \u00bb<br><br>Un \u00e9change riche d\u2019informations. D\u2019abord sur la richesse de vocabulaire d\u2019une gamine de huit ans, quand aujourd\u2019hui des \u00e9l\u00e8ves de Premi\u00e8re ne comprennent pas un mot sur deux de ce que leur dit leur prof et pense que Marivaux est une femme, parce que Marie Vaux (authentique). Puis on appr\u00e9ciera ces \u00ab soixante-cinq ans \u00bb \u2014 en pleine pol\u00e9mique syndicale sur l\u2019\u00e2ge de d\u00e9part \u00e0 la retraite. Enfin sur les pratiques p\u00e9dagogiques de l\u2019\u00e9poque. Nul doute que Queneau se rappelle l\u00e0 quelques \u00e9v\u00e9nements scolaires cuisants de son enfance.<br>Mais comme objecte imm\u00e9diatement Gabriel :<br>\u00ab Tu sais, d\u2019apr\u00e8s ce que disent les journaux, c\u2019est pas du tout dans ce sens-l\u00e0 que s\u2019oriente l\u2019\u00e9ducation moderne. C\u2019est m\u00eame tout le contraire. On va vers la douceur, la compr\u00e9hension, la gentillesse. \u00bb<br><br>Sommes-nous all\u00e9s trop loin dans la \u00ab gentillesse \u00bb ? Une p\u00e9da-psychiatre, Caroline Goldman, <a href=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=0U8dFHBnY20\">explique ces temps-ci <\/a>qu\u2019il faudrait peut-\u00eatre penser \u00e0 r\u00e9tablir quelques sanctions dans l\u2019\u00e9ducation des enfants. L\u2019UE a interdit les gifles et les fess\u00e9es, sous la pression des Etats scandinaves, l\u2019Ecole ne conna\u00eet plus que la compr\u00e9hension douce et truque les notes, quand elle en met encore, pour ne pas heurter les enfants \u2014 ni leurs parents, tous persuad\u00e9s qu\u2019ils ont enfant\u00e9 un g\u00e9nie \u00e0 HPI. L\u2019enfant-roi devient enfant-tyran \u2014 particuli\u00e8rement dans les \u00ab communaut\u00e9s \u00bb qui font des petits gar\u00e7ons les \u00e9mirs intouchables du califat familial. Les filles, en revanche, continuent \u00e0 se prendre des roustes, ce qui explique peut-\u00eatre qu\u2019elles sont en moyenne bien meilleures en classe que leurs frangins, parce qu\u2019elles r\u00eavent de partir, partir, partir\u2026<br>On d\u00e9duit en tout cas que Jean-Jacques Goldman a d\u00fb administrer quelques s\u00e9v\u00e8res fess\u00e9es \u00e0 sa fille\u2026<br><br>Alors, r\u00e9tablir les ch\u00e2timents ? Mettre au piquet ? Donner \u00e0 nouveau des fess\u00e9es cul nu ? Impensable, bien s\u00fbr\u2026 Ou alors il faut attendre que la donzelle grandisse et que nous ne soyons plus \u00ab adulte ayant autorit\u00e9 \u00bb\u2026 Entre adultes consentants, n\u2019est-ce pas\u2026<br><br>J\u2019ai repens\u00e9 \u00e0 la question en lisant <em>Le Ma\u00eetre d\u2019\u00e9cole<\/em>, une nouvelle publi\u00e9e avec <em>Petite dactylo<\/em> dans l\u2019\u00e9dition des Orties blanches en 1914 et sign\u00e9 Sadie Blackeyes. On sait que c\u2019est l\u00e0 l\u2019un des multiples pseudonymes de Pierre Mac Orlan, l\u2019auteur des <em>Clients du Bon Chien Jaune<\/em> et de <em>La Bandera<\/em>, qui bouclait les fins de mois en sortant \u00e0 la cha\u00eene des romans de flagellation. <br>Je ne r\u00e9siste pas \u00e0 vous en citer un passage, qui fera fr\u00e9mir d\u2019indignation les bonnes consciences et fr\u00e9tiller d\u2019aise les p\u00e9dagogues pervers.<br><br>La jeune Rose est d\u2019une paresse insigne, son cahier est mal tenu, le ma\u00eetre d\u00e9cide de la punir. Mais par une sorte de pudeur bien plac\u00e9e, parce que Rose a d\u00e9j\u00e0 14 ans et est une petite femme, il demande \u00e0 son \u00e9pouse, Anna, de proc\u00e9der, devant la classe et \u00e0 coups de verges, sur le post\u00e9rieur d\u00e9nud\u00e9 de la gamine qu\u2019il ceinture par ailleurs avec fermet\u00e9 :<br><br>\u00ab \u00c0 coups nerveux, Anna cinglait les deux globes qui, du rouge, tournaient au violet. Les coups, bien dirig\u00e9s invariablement sur le milieu des fesses, devaient faire horriblement mal et c\u2019\u00e9tait un v\u00e9ritable supplice que la pauvrette endurait.<br>Elle se d\u00e9battait avec tant de force que je faillis perdre l\u2019\u00e9quilibre ; ses cris n\u2019avaient plus rien d\u2019humain et, sur le mode aigu, se rapprochaient, pardonnez-moi la comparaison, de ceux d\u2019un cochon qu\u2019on \u00e9gorge.<br>&#8211; Assez, Anna\u2026 arr\u00eate-toi\u2026 elle va saigner !<br>&#8211; Encore trois ! r\u00e9pondit ma femme en relevant ses cheveux qui retombaient sur son front mouill\u00e9 de sueur.<br>Un, deux, trois ; les derniers coups tomb\u00e8rent, la verge sifflait horriblement. Je l\u00e2chai Rose qui s\u2019\u00e9croula, les mains aux fesses, se roulant sur le sol, jambes de-ci, jambes de-l\u00e0, avec un tel sans-g\u00eane que ma femme fut oblig\u00e9e de la remettre sur pied et de remonter elle-m\u00eame les culottes d\u00e9faites, que la fillette en se roulant avait salies dans la poussi\u00e8re.<br>La c\u00e9r\u00e9monie \u00e9tait termin\u00e9e.<br>Les enfants, fortement impressionn\u00e9s par cette aventure, sortirent deux \u00e0 deux, avec h\u00e2te de se trouver dehors pour se conter leurs impressions. Rose, un \u00e9criteau dans le dos sur lequel on lisait en grosses lettres :<br>                                                       ELLE A \u00c9T\u00c9 FOUETT\u00c9E POUR SA PARESSE<br>fut renvoy\u00e9e chez ses parents, escort\u00e9e par ses camarades railleurs qui l\u2019invectivaient, la choquaient, et la couvraient de leurs brocards. \u00bb<br><br>Ajoutons que \u00ab le soir m\u00eame \u00bb, la m\u00e8re de Rose \u00ab vint nous remercier d\u2019avoir bien voulu corriger sa fille \u00bb \u2014 \u00e0 qui elle a rajout\u00e9 une vingtaine de claques, pour faire bon poids. Ah, la Belle Epoque n\u2019h\u00e9sitait pas, question p\u00e9dagogie. Mais comme le narrateur le souligne : <br><br>\u00ab \u00c0 cette \u00e9poque-l\u00e0, nous \u00e9tions aim\u00e9s et les parents avaient confiance en nous, \u00e9ducateurs de la jeunesse, et comme les seconds p\u00e8res de cette turbulente marmaille.<br>De nos jours, nous entendrions beau jeu pour avoir pris l\u2019autorit\u00e9 de fouetter un mauvais gueux ou une petite coquine. La personne enfantine et surtout scolaire est sainte, le derri\u00e8re d\u2019un \u00e9colier ou d\u2019une \u00e9coli\u00e8re est sacrosaint et d\u2019un trop haut lignage pour \u00eatre \u00e9pousset\u00e9 par le martinet. \u00bb <br><br>Toute une \u00e9ducation qui se perd\u2026 Il est bien loin le temps o\u00f9 Jacques Serguine, l\u2019un de nos meilleurs sp\u00e9cialistes de cette pratique d\u00e9licate, publiait son <em>Eloge de la fess\u00e9e<\/em> (1973) ou r\u00e9digeait sous pseudo <em>Cruelle Z\u00e9lande<\/em> (1978), un joli r\u00e9cit de fess\u00e9es chez les Maoris. Loin aussi l\u2019\u00e9poque o\u00f9 Milo Manara illustrait le texte de Jean-Pierre Enard (<a href=\"https:\/\/www.amazon.fr\/Lart-fess%C3%A9e-Jean-Pierre-Enard\/dp\/2723484475?asin=2723484475&amp;revisionId=&amp;format=4&amp;depth=1\"><em>l\u2019Art de la fess\u00e9e<\/em>, Gl\u00e9nat, 1988<\/a>). Dommage : apr\u00e8s tout, le mot \u00ab correction \u00bb appartient avant tout au domaine p\u00e9dagogique, non ?<br><br>Jean-Paul Brighelli<br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Eau-forte anonyme, l\u2019Ecolle, 1770 On se rappelle le d\u00e9but de L\u2019Enfant, qu\u2019on appellerait aujourd\u2019hui une autofiction, au grand dam de Jules Vall\u00e8s : \u00ab Ai-je \u00e9t\u00e9 nourri par ma m\u00e8re ? Est-ce une paysanne qui m\u2019a donn\u00e9 son lait ? Je n\u2019en sais rien. 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