{"id":4475,"date":"2023-01-21T08:40:05","date_gmt":"2023-01-21T07:40:05","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=4475"},"modified":"2023-01-24T09:52:18","modified_gmt":"2023-01-24T08:52:18","slug":"odor-di-femmina","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/odor-di-femmina-4475","title":{"rendered":"Odor di femmina"},"content":{"rendered":"\n<p>Ben Whishaw et Karoline Herfurth dans <em>Le Parfum<\/em>, 2006<br><br>\u00ab J\u2019ai aim\u00e9 les mets au haut go\u00fbt : le p\u00e2t\u00e9 de macaroni fait par un bon cuisinier napolitain, l\u2019ogliopotrida des Espagnols, la morue de Terre-Neuve bien gluante, le gibier au fumet qui<br>confine et les fromages dont la perfection se manifeste quand les petits \u00eatres qui s\u2019y forment commencent \u00e0 devenir visibles. Quant aux femmes, j\u2019ai toujours trouv\u00e9 suave l\u2019odeur de celles que j\u2019ai aim\u00e9es.<br>\u00ab Quels go\u00fbts d\u00e9prav\u00e9s ! dira-t-on : quelle honte de se les reconna\u00eetre et de ne pas en rougir ! Cette critique me fait rire ; car, gr\u00e2ce \u00e0 mes gros go\u00fbts, je me crois plus heureux qu\u2019un autre, puisque je suis convaincu qu\u2019ils me rendent susceptible de plus de plaisir. Heureux ceux qui, sans nuire \u00e0 personne, savent s\u2019en procurer, et insens\u00e9s ceux qui s\u2019imaginent que le Grand \u00catre puisse jouir des douleurs, des peines et des abstinences qu\u2019ils lui offrent en sacrifice, et qu\u2019il ne ch\u00e9risse que les extravagants qui se les imposent. \u00bb <br>Giacomo Casanova, <em>Histoire de ma vie<\/em>, publi\u00e9e en 1826.<br><br>On se souvient de l\u2019ordre que donnait Henri IV \u00e0 Gabrielle d\u2019Estr\u00e9es quand il envisageait de rentrer de voyage : \u00ab Surtout ne te lave pas, j\u2019arrive ! \u00bb Que le Gascon ait eu des go\u00fbts un peu rustres, tout le monde en convient. C\u2019est de lui que date le d\u00e9go\u00fbt des Bourbons pour l\u2019hygi\u00e8ne, qui ne fl\u00e9chira qu\u2019avec Louis XV \u2014 m\u00eame si la pi\u00e8tre qualit\u00e9 de l\u2019eau, porteuse de ce que l\u2019on n\u2019appelait pas encore des germes mais dont on constatait les effets : chol\u00e9ra, typho\u00efde, leptospirose et autres rotavirus dus au p\u00e9ril f\u00e9cal. <br>Cela devait co\u00fbter \u00e0 la belle Gabrielle, <a href=\"https:\/\/upload.wikimedia.org\/wikipedia\/commons\/c\/c3\/Scuola_di_fontainebleau%2C_presunti_ritratti_di_gabrielle_d%27estr%C3%A9es_sua_sorella_la_duchessa_di_villars%2C_1594_ca._06.jpg\">dont on se souvient qu\u2019elle aimait prendre des bains avec sa s\u0153ur<\/a>\u2026 Le XVIe aristocratique, vivant \u00e0 la confluence de la Loire et du Cher, aimait prendre des bains. On se rappelle le th\u00e8me de la \u00ab belle matineuse \u00bb, que ce soit chez Du Bellay, qui voit sortir du fleuve sa dulcin\u00e9e qui s\u2019y baignait et qui fait concurrence au soleil. Levant :<br><br>\u00ab Quand d&rsquo;occident, comme une \u00e9toile vive,<br>Je vis sortir dessus ta verte rive,<br>O fleuve mien ! une nymphe en riant.<br><br>Alors, voyant cette nouvelle Aurore,<br>Le jour honteux d&rsquo;un double teint colore<br>Et l&rsquo;Angevin et l&rsquo;indique orient. \u00bb<br><br>Soit chez Ronsard :<br><br>De ses cheveulx la rousoyante Aurore <br>Eparsement les Indes remplissoyt, <br>Et ja le ciel \u00e0 longz traitz rougissoyt <br>De meint esmail qui le matin decore, <br>Quand elle veit la Nymphe que j&rsquo;adore <br>Tresser son chef, dont l&rsquo;or, qui jaunissoit, <br>Le crespe honneur du sien esblouissoit, <br>Voire elle mesme et tout le ciel encore. <br><br>Voiture et Malleville, au XVIIe, traitent le m\u00eame sujet, mais la jeune femme qui fait honte au soleil levant n\u2019est plus dans l\u2019eau\u2026 L\u2019hygi\u00e8ne d\u00e9j\u00e0 s\u2019est corrompue, et le fumet qui monte des tr\u00e9sors cach\u00e9s n\u2019est plus le m\u00eame. La charcuterie faisand\u00e9e a pris la place de l\u2019essence de rose.<br><br>(Parenth\u00e8se. Etudiant il y a quelques ann\u00e9es le th\u00e8me de la Belle matineuse avec des hypokh\u00e2gneux, je leur ai fourni une photocopie des divers po\u00e8mes auxquels j\u2019ai subrepticement rajout\u00e9 un sonnet apocryphe, tout de mon cru, attribu\u00e9 \u00e0 un certain Georges du Cantel, sur lequel je donnais en note une foule de renseignements tous plus invent\u00e9s les uns que les autres. Bien s\u00fbr, les lecteurs fid\u00e8les du blog auront remarqu\u00e9 que Georges est le pr\u00e9nom de Duroy, le h\u00e9ros de <em>Bel-Ami<\/em>, et que \u00ab du Cantel \u00bb est la particule imaginaire que ce r\u00e9pugnant personnage s\u2019invente pour faire chic, dans le dernier tiers du roman. Sans compter que l\u2019une des rimes des quatrains \u00e9tait en -vi-, ce qui aurait d\u00fb faire soup\u00e7onner la supercherie \u00e0 quiconque a l\u2019esprit mal plac\u00e9 \u2014 mais passons\u2026)<br><br>Tout comme Jean-Baptiste Grenouille (dans <em>Le Parfum<\/em> de S\u00fcskind), qui en \u00e9tait d\u00e9pourvu (1), nous ne connaissons pas notre propre odeur. La plupart des hommes, qui ne doutent jamais de rien et surtout pas des effluves montant d\u2019un cale\u00e7on port\u00e9 tout le jour, ne s\u2019en pr\u00e9occupent gu\u00e8re. Les femmes sont plus attentives, et s\u2019inqui\u00e8tent de d\u00e9gager des remugles intimes de crevette n\u00e9glig\u00e9e. La r\u00e9pugnance que d\u2019aucunes expriment \u00e0 l\u2019id\u00e9e d\u2019un cunni improvis\u00e9 \u2014 et plus encore \u00e0 la perspective d\u2019une feuille de rose d\u00e9licatement p\u00e9n\u00e9trante \u2014, malgr\u00e9 les d\u00e9lices probables desdites politesses, ne s\u2019explique pas autrement. Et j\u2019ai dans l\u2019id\u00e9e que les gens qui, Covid aidant, ont subitement perdu tout odorat ont d\u00fb paniquer (en un mot ou en deux, c\u2019est au choix) \u00e0 l\u2019id\u00e9e de sentir sans qu\u2019ils s\u2019en rendissent compte des parfums d\u00e9l\u00e9t\u00e8res. <br><br>Le fait est que une odeur trop puissante peut, dans des circonstances intimes, faire retomber la mayonnaise en asphyxiant le d\u00e9sir. J\u2019ai ainsi souvenir d\u2019une fausse blonde qui, vue de tr\u00e8s pr\u00e8s, \u00e9tait une vraie rousse. Et sans vouloir m\u00e9dire des rouquines, je pr\u00e9f\u00e8re les voir peintes par Jean-Jacques Henner (2) qu\u2019\u00e0 cheval sur mon nez. La faute \u00e0 la ph\u00e9om\u00e9lanine, qui contient une quantit\u00e9 non n\u00e9gligeable de soufre. Pour ce qui est des amours exotiques, ma foi, il en faut pour tous les go\u00fbts.<\/p>\n\n\n\n<p>En 1900 parut sur ce th\u00e8me et sous le titre un peu francis\u00e9 <em>Odor di femina<\/em> un curieux roman de la main gauche sign\u00e9 de l\u2019\u00e9nigmatique ED \u2014 \u00ab\u00a0auteur de <em>Jupes trouss\u00e9es<\/em>\u00a0\u00bb, dit l\u2019en-t\u00eate, et de <em>La Comtesse de Lesbos<\/em>, dit l&rsquo;\u00e9rudit. Le narrateur brode un chapitre entier sur \u00ab\u00a0Janine la Roussotte\u00a0\u00bb, dont la puissante odeur lui porte aux sens\u00a0:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Je la renversai, la d\u00e9couvrant jusqu\u2019au nombril, ce qui n\u2019\u00e9tait pas difficile avec les v\u00eatements qui la couvraient. Un superbe bouquet de poils roux, bien d\u00e9nomm\u00e9s queue de vache, couvrait la moiti\u00e9 du ventre ! la touffe arrach\u00e9e n\u2019y manquait pas. Je m\u2019agenouillai pour inspecter les abords du sanctuaire, ils \u00e9taient frais et vermeils, \u00e0 peine entr\u2019ouverts et je me demandais si elle \u00e9tait oui ou non taill\u00e9e, car mes doigts \u00e9taient rest\u00e9s \u00e0 l\u2019entr\u00e9e. Je mis mon nez sur l\u2019objet, fleurant le repaire, c\u2019\u00e9tait bien le fumet qu\u2019avaient rapport\u00e9 mes doigts de ces bords explor\u00e9s, mais plus fort, plus accentu\u00e9, je ne pus me retenir cependant de mettre un baiser sous le chat, mais fut tout, je n\u2019osai pas aller plus loin, fouiller avec la langue l\u2019int\u00e9rieur de la cavit\u00e9, bien que les bords se fussent \u00e9cart\u00e9s brusquement sous cette caresse in\u00e9dite pour eux, et que le bouton qui se montrait maintenant raide \u00e0 l\u2019entr\u00e9e, fr\u00e9till\u00e2t d\u2019une fa\u00e7on bien engageante.\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Disons, pour attiser la curiosit\u00e9 du lecteur que je devine \u00e9mu, que cette Janine a le casse-noisette, et que, comme elle le dit \u00e9l\u00e9gamment, \u00ab\u00a0quand on est dedans et que je jouis, une petite affaire d\u2019enfant n\u2019en sortirait pas.\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p><br>Quant \u00e0 l\u2019illusion de camoufler son odeur intrins\u00e8que sous des parfums artificiels\u2026 Je me suis toujours esbaubi que les parfumeurs proposent de jolies languettes de carton dans leurs boutiques, \u00e0 l\u2019usage de ceux qui veulent tester un nouveau parfum. Le Ph neutre par d\u00e9finition desdites languettes ne donne aucune id\u00e9e de la mani\u00e8re dont cette belle fragrance se d\u00e9composera sur une peau r\u00e9elle l\u00e9g\u00e8rement acide. \u00c0 l\u2019inverse, quand on a trouv\u00e9 son parfum, mieux vaut le garder. Il est dangereux d\u2019offrir \u00e0 votre belle un nouveau jus sans savoir comment elle le supportera, juste parce que la pr\u00e9c\u00e9dente vous enivrait de Shalimar ou de l\u2019Heure bleue \u2014 oui, j\u2019ai un tropisme Guerlain assum\u00e9.<br><br>Il y aurait une physiologie des odeurs \u00e0 faire et \u00e0 coupler avec la g\u00e9ographie. Ian Fleming, dans <em>You only live twice<\/em>, fait dire \u00e0 un Japonais qu\u2019\u00e0 son avis, un Occidental propre sent encore le porc doux. Et nous savons tous combien l\u2019odeur de telle ou telle personne contribue puissamment \u00e0 notre d\u00e9sir ou \u00e0 notre ex\u00e9cration.<br><br>Mon angoisse est que la mienne change avec l\u2019\u00e2ge. Il est des vieilles personnes qui sentent le vieux, quels que soient leurs efforts. De l\u00e0 sans doute mon affection pour les jeunesses, qui fleurent bon le bouton de rose, comme disait Ronsard. Mais moi ? Chrysanth\u00e8me effeuill\u00e9 ou compost des neiges d&rsquo;antan ? Et qui me le dira ?<br><br>Jean-Paul Brighelli<br>(1) Quoi que vous ayez entendu dire du film que Tom Tykwer a tir\u00e9 en 2006 de ce remarquable roman, ne vous laissez pas influencer : c\u2019est \u00e0 voir absolument, rarement pellicule a aussi bien sugg\u00e9r\u00e9 les odeurs \u2014 pestilentielles, pour l\u2019essentiel, mais sublimes quelquefois, au sortir des efforts des ma\u00eetres parfumeurs. Dustin Hoffmann et Alan Rickman, en sus du jeune Ben Whishaw et d\u2019une kyrielle de cr\u00e9atures d\u00e9lectables, y sont exceptionnels.<br>(2) Le mus\u00e9e Henner, 43 avenue de Villiers (Paris XVIIe \u2014m\u00e9tro Malesherbes) est \u00e0 visiter absolument. C\u2019est un peintre un peu n\u00e9glig\u00e9, qui a compos\u00e9 des toiles d\u2019une suggestion infaillible.<br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ben Whishaw et Karoline Herfurth dans Le Parfum, 2006 \u00ab J\u2019ai aim\u00e9 les mets au haut go\u00fbt : le p\u00e2t\u00e9 de macaroni fait par un bon cuisinier napolitain, l\u2019ogliopotrida des Espagnols, la morue de Terre-Neuve bien gluante, le gibier au fumet quiconfine et les fromages dont la perfection se manifeste quand les petits \u00eatres qui [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":6,"featured_media":4481,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[3172,899,3176,3175,3179,3167,3164,3173,3170,3169],"class_list":["post-4475","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe","tag-belle-matineuse","tag-casanova","tag-gabrielle-destrees","tag-henri-iv","tag-hygiene","tag-odor-di-femmina","tag-parfum","tag-pheomelanine","tag-roux-et-rousses","tag-suskind"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4475","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/users\/6"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=4475"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4475\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/media\/4481"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=4475"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=4475"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=4475"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}