{"id":4483,"date":"2023-02-04T01:32:45","date_gmt":"2023-02-04T00:32:45","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=4483"},"modified":"2023-02-04T01:32:46","modified_gmt":"2023-02-04T00:32:46","slug":"venus-dans-le-cloitre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/venus-dans-le-cloitre-4483","title":{"rendered":"V\u00e9nus dans le clo\u00eetre"},"content":{"rendered":"\n<p>Heinrich Lossow (1840-1897), <em>Le Pe\u0301che\u0301<\/em>, 1880<br><br>Bien s\u00fbr, j\u2019ai emprunt\u00e9 le titre de cette chronique au roman bien connu de Fran\u00e7ois de Chavigny de la Bretonni\u00e8re (1652-1705), qui sous le pseudonyme de l\u2019abb\u00e9 Du Prat signa cet ouvrage licencieux, dat\u00e9 par les \u00e9rudits \u2014 sans que cela soit n\u00e9cessairement vrai \u2014 de 1682, et lisible <a href=\"https:\/\/fr.wikisource.org\/wiki\/V%C3%A9nus_dans_le_clo%C3%AEtre_ou_la_Religieuse_en_chemise,_%C3%A9d._1920\/Texte_entier\">ici<\/a>. C\u2019est l\u2019arch\u00e9type des dialogues de nonnes, dont le XVIIIe si\u00e8cle abonde, et dont la finalit\u00e9 n\u2019est pas tr\u00e8s catholique. C\u2019est l\u2019amont d\u2019un genre qui culminera avec <em><a href=\"https:\/\/fr.wikisource.org\/wiki\/Th%C3%A9r%C3%A8se_philosophe\">Th\u00e9r\u00e8se philosophe<\/a><\/em>, <a href=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/de-lemprise-en-milieu-religieux-en-general-et-de-catherine-cadiere-en-particulier-4199\">dont j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 parl\u00e9 dans ces pages<\/a>, et dont l\u2019<em>Histoire de Juliette<\/em>, de Sade, est, en aval, l\u2019aboutissement insurpassable. <br>Rien d\u2019\u00e9tonnant \u00e0 ce que le XVIIIe si\u00e8cle se soit int\u00e9ress\u00e9 particuli\u00e8rement aux m\u0153urs des religieuses clo\u00eetr\u00e9es. Le renversement de la morale en faveur de la nature remonte au dernier tiers du si\u00e8cle pr\u00e9c\u00e9dent. C\u2019est le <em>Deus sive natura<\/em> de Descartes (dans les <em>M\u00e9ditations<\/em>) repris par Spinoza, c\u2019est La Fontaine (\u00ab Et maintenant, il ne faut pas \/ Quitter la nature d\u2019un pas \u00bb, dit-il <a href=\"http:\/\/moliere.huma-num.fr\/base.php?La_Fontaine%2C_Lettre_%C3%A0_Maucroix\">dans une narration \u00e0 son ami Maucroix<\/a> d\u2019une f\u00eate donn\u00e9e \u00e0 Vaux-le-Vicomte), c\u2019est Diderot pr\u00eatant \u00e0 l\u2019h\u00e9ro\u00efne de <em>La Religieuse<\/em>, Suzanne Simonin, des r\u00e9flexions m\u00e9diocrement pieuses, surtout quand la jeune personne est en butte aux d\u00e9sirs de la Sup\u00e9rieure du couvent de Saint-Eutrope. Paul-Emile Becat en a tir\u00e9 <a href=\"https:\/\/petitesindiscretionsdelhistoire.wordpress.com\/2012\/05\/02\/les-couvents-la-religieuse-de-diderot\/\">des illustrations d\u2019une ind\u00e9cence rare<\/a>.<br><br>L\u2019id\u00e9e d\u2019enfermer les femmes ne peut germer, pensent les philosophes des Lumi\u00e8res, que dans des esprits \u00e9minemment pervers. Comme dit Erosie \u00e0 son amie Juliette dans <em>Le Doctorat impromptu<\/em>, d\u2019Andr\u00e9a de Nerciat : <br>\u00ab Que j\u2019\u00e9tais folle ! Trompe-t-on ainsi la nature ! H\u00e9las ! Juliette, j\u2019ai viol\u00e9 mon serment. J\u2019ai cess\u00e9 de br\u00fbler de cette flamme que je nommais pure, parce qu\u2019aucun homme ne l\u2019alimentait. J\u2019ai cess\u00e9 d\u2019\u00eatre, comme nous disions, une vestale mitig\u00e9e ; et non-seulement l\u2019homme, enfin, a profan\u00e9 mes vierges appas, mais du m\u00eame saut dont je franchissais la barri\u00e8re qu\u2019il m\u2019avait plu d\u2019opposer \u00e0 mes m\u00e2les d\u00e9sirs, j\u2019ai fait une culbute effrayante dans le gouffre du plus bl\u00e2mable d\u00e9r\u00e8glement\u2026 \u00bb<br><br>J&rsquo;aime beaucoup cette id\u00e9e de \u00ab vestales mitig\u00e9es \u00bb, \u00e7a me rappelle les \u00ab demi-vierges \u00bb de Marcel Pr\u00e9vost. Les religieuses clo\u00eetr\u00e9es sont assimilables aux vestales romaines ou aux femmes des harems, dont on sait depuis <em>Les Lettres persanes<\/em> que leur vocation est de se rebeller contre le tyran qui les a enferm\u00e9es. Cet enfermement, qui a pour but de juguler les d\u00e9sirs, ne fait que les exacerber. \u00ab Je n\u2019ai pas besoin de vous dire que le penchant \u00e0 la volupt\u00e9 est, dans des femmes recluses, l\u2019unique mobile de leur intimit\u00e9 ; ce n\u2019est pas la vertu qui les lie, c\u2019est le foutre ; on pla\u00eet \u00e0 celle qui bande pour nous, on devient l\u2019amie de celle qui nous branle \u00bb, \u00e9crit Sade au tout d\u00e9but de l\u2019<em><a href=\"https:\/\/fr.wikisource.org\/wiki\/L%E2%80%99histoire_de_Juliette\">Histoire de Juliette<\/a><\/em>. Le marquis prisonnier \u00e0 Vincennes, \u00e0 la Bastille, plus tard \u00e0 Sainte-P\u00e9lagie et finalement \u00e0 l\u2019asile des fous de Bic\u00eatre en conna\u00eet un bout sur la mani\u00e8re dont l\u2019enfermement produit la fermentation de la t\u00eate et l\u2019exaltation des d\u00e9sirs.<br><br>Bien s\u00fbr, l\u2019id\u00e9e est d\u2019emp\u00eacher, chez les jeunes personnes confi\u00e9es \u00e0 ces institutions, tout rapport sexuel avant le mariage, et, chez les nonnes qui ont prononc\u00e9 leurs v\u0153ux, tout rapport charnel, \u00e9tant entendu qu\u2019elles sont mari\u00e9es avec le Christ. On n\u2019a pas attendu Paul Verhoeven (<em>Benedetta<\/em> n\u2019est pas vraiment le chef d\u2019\u0153uvre, \u00e0 mon grand regret, d\u2019un cin\u00e9aste qui en a r\u00e9alis\u00e9 quelques-uns) et sa reprise de l\u2019histoire de Benedetta Carlini pour savoir que l\u2019enfermement, qui suppose une sublimation syst\u00e9matique, g\u00e9n\u00e8re forc\u00e9ment des frustrations souvent insoutenables. Mais il est surtout caract\u00e9ristique de la crainte infinie qu\u2019engendre chez les hommes ma\u00eetres de la r\u00e9pression cette nature f\u00e9minine susceptible d\u2019engendrer dans leur dos. Les femmes ont toujours fait peur aux hommes.<br><br>Si les eunuques sont les seuls m\u00e2les autoris\u00e9s \u00e0 entrer dans les harems, les couvents se trouvent face \u00e0 un dilemme mortel : il faut un confesseur \u00e0 ces demoiselles, et dans l\u2019\u00e9tat de manque de ces vierges tortur\u00e9es de d\u00e9sir, tout homme fait l\u2019affaire, aussi disgracieux soit-il.<br>Pendant la Fronde, Gondi, comme on appelait alors le futur cardinal de Retz, se retrouve nomm\u00e9 par la r\u00e9gente, Anne d&rsquo;Autriche, confesseur des couvents de Paris \u2013 un poste \u00e9minent que ne lui valait certainement pas l&rsquo;hostilit\u00e9 avou\u00e9e de la reine pour ce trublion qui soulevait la rue \u00e0 Paris. Le coadjuteur flaire le pi\u00e8ge : sans doute Anne d&rsquo;Autriche et Mazarin comptent-ils sur son amour du beau sexe et en le mettant en contact \u00e9troit avec nombre de jeunes et jolies religieuses, escomptent-ils un beau scandale qui le d\u00e9valuera \u00e0 jamais dans l&rsquo;opinion publique.<br>Retz r\u00e9sout le probl\u00e8me en passant syst\u00e9matiquement les nuits qui pr\u00e9c\u00e9dent sa tourn\u00e9e dans les bras de sa ma\u00eetresse, Mlle de Chevreuse, afin, dit-il, d&rsquo;arriver dans les couvents dans un \u00e9puisement qui confinait \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat de saintet\u00e9. Tant pis pour les jeunes personnes, rejet\u00e9es dans l\u2019enfer des pratiques saphiques et des mac\u00e9rations qui exacerbent les d\u00e9sirs. Que l\u2019on se rappelle la fa\u00e7on dont les Ursulines de Loudun avaient cristallis\u00e9 sur le beau visage et les mani\u00e8res avenantes d\u2019Urbain Grandier, auteur lucide mais imprudent d\u2019un <em>Trait\u00e9 contre le c\u00e9libat des pr\u00eatres<\/em>, et finalement conduit au b\u00fbcher en 1634 apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 d\u00e9nonc\u00e9 \u2014 alors qu\u2019il n\u2019avait rien \u00e0 se reprocher \u2014 par des religieuses hyst\u00e9riques. Ken Russell en a tir\u00e9 <em>Les Diables<\/em>, <a href=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=Z-9ReZfiBLk\">un film admirablement insoutenable <\/a>o\u00f9 Vanessa Redgrave, en abbesse d\u00e9vor\u00e9e de passion, confine au grandiose, et o\u00f9 Oliver Reed, en pr\u00eatre tortur\u00e9 (au sens propre) est \u00e9poustouflant.<br><br>Les turpitudes sadiennes viennent au fond en simple point d\u2019orgue d\u2019un si\u00e8cle qui avait fait le tour des contraintes impos\u00e9es. Madame Delb\u00e8ne, Sup\u00e9rieure du couvent (bien r\u00e9el) de Parthemont o\u00f9 sont recluses Justine et Juliette a cr\u00e9\u00e9 dans cette cl\u00f4ture un contre-monde o\u00f9 les d\u00e9sirs incandescents trouvent leur libre expression. Elle commence par r\u00e9pudier les saints principes sur lesquels se fonde la soci\u00e9t\u00e9 :<br><br>\u00ab On appelle conscience, ma ch\u00e8re Juliette, cette esp\u00e8ce de voix int\u00e9rieure qui s\u2019\u00e9l\u00e8ve en nous \u00e0 l\u2019infraction d\u2019une chose d\u00e9fendue, de quelque nature qu\u2019elle puisse \u00eatre, d\u00e9finition bien simple, et qui fait voir du premier coup-d\u2019\u0153il que cette conscience n\u2019est l\u2019ouvrage que du pr\u00e9jug\u00e9 re\u00e7u par l\u2019\u00e9ducation, tellement que tout ce qu\u2019on interdit \u00e0 l\u2019enfant, lui cause des remords, d\u00e8s qu\u2019il l\u2019enfreint, et qu\u2019il conserve ses remords jusqu\u2019\u00e0 ce que le pr\u00e9jug\u00e9 vaincu, lui ait d\u00e9montr\u00e9 qu\u2019il n\u2019y avait aucun mal r\u00e9el dans la chose d\u00e9fendue. \u00bb<br><br>Puis elle inverse les sexes, et se charge de d\u00e9florer Juliette. Enfin, ayant introduit l\u2019abb\u00e9 Ducroz dans la soci\u00e9t\u00e9 des tribades du couvent, elle se charge d\u2019initier la narratrice aux joies de la p\u00e9n\u00e9tration avant et arri\u00e8re. Et comme on s\u2019en doute, la sodomie, qui est elle-m\u00eame une inversion (n\u2019appelle-t-on pas \u00ab invertis \u00bb ceux qui s\u2019y livrent ?) a la pr\u00e9f\u00e9rence de la toute jeune fille :<br><br>\u00ab O mon amie ! dis-je \u00e0 Delb\u00e8ne qui me questionnait, j\u2019avoue, puisqu\u2019il faut que je r\u00e9ponde avec v\u00e9rit\u00e9, que le membre qui s\u2019est introduit dans mon derri\u00e8re, m\u2019a caus\u00e9 des sensations infiniment plus vives et plus d\u00e9licates que celui qui a parcouru mon devant. Je suis jeune, innocente, timide, peu faite aux plaisirs dont je viens d\u2019\u00eatre combl\u00e9e, il serait possible que je me trompasse sur l\u2019esp\u00e8ce et la nature des plaisirs en eux-m\u00eames, mais vous me demandez ce que j\u2019ai senti, je le dis. Viens me baiser mon ange, me dit madame Delbene, tu es une fille digne de nous ; eh ! sans doute, poursuivit-elle avec enthousiasme, sans doute, il n\u2019est aucun plaisir qui puisse se comparer \u00e0 ceux du cul : malheur aux filles assez simples, assez imb\u00e9ciles pour n\u2019oser pas ces lubriques \u00e9carts, elles ne seront jamais dignes de sacrifier \u00e0 V\u00e9nus, et jamais la d\u00e9esse de Paphos ne les comblera de ses faveurs. \u00bb<br><br>Il ne s\u2019agit pas, en se moquant de la chastet\u00e9 impos\u00e9e aux religieuses, de brocarder ces femmes en elles-m\u00eames, mais de s\u2019opposer \u00e0 un syst\u00e8me qui va contre la nature. Lorsque le Code napol\u00e9onien impose la prison comme peine unique \u2014 hors la guillotine \u2014 pour sanctionner les d\u00e9linquants, il sait ce qu&rsquo;il fait : il coupe les criminels des droits de la nature.<br>Evidemment, certaines religieuses ont int\u00e9gr\u00e9 les principes qui leur sont impos\u00e9s \u2014 c\u2019est l\u2019effet-ali\u00e9nation que Marx d\u00e9cortiquera quelques d\u00e9cennies plus tard. Mais qu\u2019importe \u00e0 Sade que les carm\u00e9lites de Compi\u00e8gne aient pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 la guillotine, en juillet 1794, plut\u00f4t que la libert\u00e9 ? Apr\u00e8s tout, cela donnera \u00e0 Gertrude von Le Fort, \u00e0 Georges Bernanos et \u00e0 Francis Poulenc l\u2019occasion d\u2019\u00e9crire de belles pages.<br><br>Jean-Paul Brighelli<br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Heinrich Lossow (1840-1897), Le Pe\u0301che\u0301, 1880 Bien s\u00fbr, j\u2019ai emprunt\u00e9 le titre de cette chronique au roman bien connu de Fran\u00e7ois de Chavigny de la Bretonni\u00e8re (1652-1705), qui sous le pseudonyme de l\u2019abb\u00e9 Du Prat signa cet ouvrage licencieux, dat\u00e9 par les \u00e9rudits \u2014 sans que cela soit n\u00e9cessairement vrai \u2014 de 1682, et lisible [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":6,"featured_media":4488,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[2784,3196,946,2805,3197,363,3192,547,3195],"class_list":{"0":"post-4483","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","5":"has-post-thumbnail","7":"category-non-classe","8":"tag-abbe-du-prat","9":"tag-andrea-de-nerciat","10":"tag-cardinal-de-retz","11":"tag-histoire-de-juliette","12":"tag-nature","13":"tag-sade","14":"tag-sexualite-des-couvents","15":"tag-sodomie","16":"tag-venus-dans-le-cloitre"},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4483","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/users\/6"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=4483"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4483\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/media\/4488"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=4483"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=4483"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=4483"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}